LUDIBRIA VENUS
Enfin, vous le voulez, je reprendrai ma plume, Qui des mots cadencés a perdu la coutume.
Que n'ai-je le secret du langage divin !
Je voudrais pour vous seule, avide de génie.
Épancher tout mon cœur en des flots d'harmonie. Mais quoi! je le voudrais en vain.
L'idée impatiente où bouillonne la fièvre.
Par ces mots refroidis, expire sur ma lèvre ; Et, sous le joug d'un vers au rhythme assujetti Courbant avec effort mes sentiments esclaves, Je ne reconnais plus à travers ces. entraves Ce que j'avais d'abord senti.
Ah ! la pensée échappe aux paroles humaines Et son immensité déborde leurs domaines Autant que l'infini déborde l'horizon.
L'âme divine appelle une langue inconnue, Et, dans nos mots étroits vainement contenue, S'indigne de leur trahison.
Vous allez promener votre course inquiète Vers les rives d'un lac chanté par un poëte.
Souvent à l'heure ardente où le repos est doux; Quand le canot léger glissera sur ses vagues, A quoi songerez-vous? à mille choses vagues, Pas à ceux qui songent à vous.
Comme en un clair miroir, dans son cristal limpide
Le lac réfléchira la nature splendide.
Et vous verrez trembler sous le frisson des eaux
Les contours renversés du grand amphithéâtre, Qui des rives du lac à F horizon bleuâtre Monte par degrés inégaux.
Depuis la touffe d'herbe et l'arbuste qui penche Sur le lac paternel sa paresseuse branche.
Depuis le toit prochain qui fume dans les prés Jusqu'aux lointains glaciers, au soleil invincibles. Qui cou>Tent les sommets des monts inaccessibles Jusqu'aux vastes cieux azurés.
Mais, au bout de vos doigts rafraîchis dans son onde. Si le baiser du lac laisse une perle ronde Vous n'y verrez plus rien du magique tableau : La pensée est le lac où le ciel se reflète; La chose sans couleur, la parole incomplète.
C'est rincolore goutte d'eau.