‹ Œuvres complètes de F. PonsardChapitre 195 sur 219 · Emile Augier · texte numérisé non relu

Emile Augier

Tu Tas vu, ce soldat de nos ardentes luttes, Ivre de nos succès, accablé de nos chutes, Et plus fier que toi de ton nom.

Et moi, ne suis-je pas le vivant témoignage D'une abnégation qui n'est plus de notre âge?

Ne suis-je pas son œuvre, à lui ?

C'est par lui que j'étais, si j'étais quelque chose; Mon frêle monument sur l'amitié repose ;

Il s'écroule, privé d'appui.

Au pied de sept coteaux, aux bords d'un large fleuve, Une antique cité sous une cité neuve

Dort à vingt pieds de profondeur.

Des remparts démolis, des voûtes colossales.

Des escaliers géants, des arches triomphales

Attestent sa vieille grandeur.

Sur ce sol tout jonché des souvenirs de Rome, Dix ans déjà passes, un indolent jeune homme

Vivait, dans Tombre enseveli.

Inhabile au barreau, de ses mains désœuvrées Il traçait pour lui seul des scènes ignorées.

Pâture promise à l'oubli.

Reynaud prit dans ses bras la naissante Lucrùce^ Et, l'emportant ainsi qu'un amant sa maîtresse,

11 la promena dans Paris.

Quand il eut entassé miracles sur miracles.

Épuisé les dégoûts, renversé les obstacles,

Je vins en recueillir le prix.

Et lui-même, pourtant, lui-même était poëte.

La lyre entre ses mains n'eût pas été muette ;

La Muse eût aimé ses travaux; Il eût pu, consacrant aux œuvres personnelles L'ardeur qu'il dépensait aux choses fraternelles,

Conquérir pour lui les bravos.

Mais il était ainsi; s*oubliant pour les autres.

Ses craintes, ses espoirs, ses vœux étaient les nôtres,

C'était l'âme de notre corps.

Enfin, après dix ans d'une même pensée.

Livrant aux flots plus doux notre barque exercée,

Tranquille, il s'assit sur les bords.

Il a chanté; — la Muse, à son appel docile, A retrouvé pour lui la flûte de Sicile,

Où Théocrile soupirait.

Son chant a désarmé la critique maligne ; Ce formidable écho s'adoucit pour ce cygne.

Pour ce cygne qui se mourait.

Objet de ses amours, divine Poésie, Pourquoi lui présenter la coupe d'ambroisie

Et la lui briser dans la main I Poiu'quoi le couronner de ces roses tardives. Et lui faire aujourd'hui place entre les convives

Quand le cercueil l'attend demain !

Il ne chantera plus les campagnes fécondes Où les blés agités roulent somme des ondes.

Ni la chaste fleur des épis.

Ni le lit du ruisseau, ni les Ilols bleus du Rhône Sous les coteaux d'Ampuis, que la vigne couronne. Ni les moissonneurs assoupis.

Que m'importe à présent mon œuvre et sa fortune, Si ce n'est plus pour nous une fête commune,

S'il n'en prend plus une moitié!

Sa place vide au sein de la foule assemblée, Attristera toujours la salle dépeuplée

Par l'absence de l'amitié.

Périsse le succès, cette chose légère.

Que gonfle du public la faveur passagère,

Et que brisent ses prompts dégoûts !

C'est par le cœur qu'on vit, non par la renommée; Comme je donnerais toute cette fumée

Pour que Reynaud fût parmi nous!

Amis, (Irjà la mort décime Notre bataillon peu nombreux; Elle a deux fois pris sa victime*, El c'étaient les plus valeureux; C'étaient les forts, les capitaines.

Ceux qui des âmes incertaines Savaient réveiller la vertu; Ceux qui ranimaient le sourire Sur la bouche prête k maudire.

Et Téclair dans l'œil abattu.

1. Allusion à la mort do M. Dosé, ancien préfet de l'Ain, qui succomla des suites d'une fracture au fémur. C'était un ami des deux poètes.

Que fallait-il à ces bons êtres

Pour vivre et pour s'épanouir?

Un bonheur dont nous sommes maîtres,

Et dont nous pouvons tous jouir.

Une de ces chaudes journées,

Où les plaines illuminées

Reluisent sous le beau soleil,

tJn murmure, une poésie,

Inondaient leur âme choisie

D'un ravissement sans pareil.

Serrons-nous; — la mort fait un vide

Que nous ne remplirons jamais.

Ainsi, quand la cognée avide

Découronne les verts sommets.

Le peuplier qu elle désigne

Tombe, et disparaît de la ligne

Qui s'élançait à l'horizon ;

Sa racine a séché la terre, »

Et sur sa place solitaire

Rien ne pousse, que du gazon.

Aimons-nous ; un ami qui tombe Fait mieux comprendre l'amitié; Aimons-nous avant que la tombe S'ouvi'e encore sous notre pié.

Ah! c'est à cette heure suprême Que l'on sait à quel point on aimel Dieu ! s'il nous était rendu.

Quel épanchement long et tendre I Pourquoi ne devons-nous comprendre Un bien que lorsqu'il est perdu!

VOUS tous, ses amis et les miens, l'heure approche

Où nous nous retrouvions au foyer de Im Rcohe.

La trompe, au point du jour, éveillait les chasseurs ;

Nous partions, des taillis fouillant les épaisseurs;

Les chiens, impatients d'empaumer une voie.

Flairaient sur le gazon les traces de la proie ;

Par la bruyère humide et les cailloux glissants

Nous suivions l'âpre meute, aux cris retentissants;

Puis le soleil séchait, dans la plaine embrasée,

Nos vestes de velours où fumait la rosée.

Et cependant Pilate^ à l'horizon lointain.

Dégageant son front bleu des vapeurs du matin,

lît les champs parsemés de hameaux, et le fleuve

Miroitant au soleil comme une armure neuve.

Et les vergers d'Ampuis, et les coteaux vineux,

Et les effets de l'ombre et des plans lumineux,

Tout ce panorama, sous la vue éblouie.

Développait en paix sa splendeur inouïe.

Nous revenions alors, bniyamnienl, parmi ceux

Qui gardaient le logis, rêveurs ou paresseux :

Les uns, dans la mollesse où le sommeil nous plonge.

N'avaient pu s'arracher aux chimères d'un songe;

Les autres, — les savants, — un volume à la main,

Lisaient sous les noyers qui bordent le chemin;

Celui-ci regardait le nuage qui passe.

Et poursuivait des vers égarés dans l'espace,

Tandis que celui-là, le rival de Téniers^

Autour d'un broc de vin groupait des braconniers.

Le dîner rassemblait ces fraternels convives;

Les vins fins excitaient les répliques plus vives,

Page 1