Tableau commencé par Mcissonicr, et qu'il n'a pas achevé
Jusqu'à Theure indolente où toutes les clameurs
Mouraient Tune après l'autre aux lèvres des fumeurs.
Alors il se levait comme l'ancien rapsode,
Il disait une scène, ou déclamait une ode;
Et, l'œil superbe, plein de ses auteurs aimés,
Il versait l'harmonie en nos esprits calmés.
Mais quoi! ces souvenirs ont perdu tous leurs charmes!
J'esquisse un gai tableau quand c'est l'heure des larmes!
seuil hospitalier! prés cachés dans les bois!
Je vous vis, l'an passé, pour la dernière fois.
Que mon pied se dessèche et jamais ne se meuve.
Plutôt que d'approcher de cette maison veuve!
Non, non, ce me serait un trop cruel ennui
De revoir ce jardin qui fleurit pour autrui;
Car telle est la nature, immortelle et sereine :
Nous passons, sans troubler son œuvre souveraine.
Les bois qu'il a plantés, à d'autres possesseurs
Prêteront leur silence et leurs molles fraîcheurs;
L'eau coule aussi limpide, et pour une autre oreille
Répète aussi gaîment sa chanson de la veille.
Ah! nature insensible! — Ah! ses amis, du moins.
De ce règne nouveau ne seront pas témoins;
Aussi frappés que nous, et plus encor peut-être.
Ses serviteurs en deuil fuiront le nouveau maître;
Et, hurlant sur le seuil de la salle à manger,
Ses chiens refuseront le pain de l'étranger.
Pleure l'honneur de tes murailles, Vienne, pleure ton noble enfant!
Ouvre-toi pour ses funérailles.
Toi qui l'attendais triomphant l
Déjà la ville était en fêle ; Déjà la couronne était pr^te...
Mais la fête se change en deuil, Et les lauriers qu'on lui prépare Sont ceux du chantre de Ferrare, Ceux qui n'ombragent qu'un cercueil.
Voici le funèbre cortège, Composé du pays entier; Le magistrat quitte son siège, L'artisan quitte son métier.
On voit se mêler dans la rue Celui qui pousse la charrue, Et l'artiste, et le tisserand; L'enfant, celui que Tàge accable, Et le riche, et le misérable.
Tous l'accompagnent en pleurant.
C'est qu'on l'adorait dans sa ville!
C'est qu'il u'éiait pas seulement
lu poëte, voi\ iuutile
Qui jette ses plaintes au vent ;
Son cceur nest pas tout dans son livre ;
11 savait qu'on est fait pour vivre,
Homme, au milieu du genre humain;
Qu'on doit une part de soi-même
A son pays, à ceux qu'on aime,
A l'indigent qui tend la main.
Il savait que la vie est brève. Qu'on est vile au bout du sillon,
Et qu on n'est pas né pour le rêve, Mais pour la lutte et Taction, 11 savait qu'il est des misères Qui se taisent, tristes et fières, Que dans Tombre il faut découvrir; 11 savait acquitter la dette De l'abondance à la disette.
Il a su vivre — et su mourir.
Mais renfermons en nous notre douleur amère : Qu'est-ce que nos regrets près de ceux d'une mère! Mon esprit éperdu se refuse à plonger Dans cette immensité de désespoirs sans bornes, De sanglots déchirants ou de silences mornes, De désolations qu'on ne peut soulager.
Ah ! c'est ici surtout que la parole est vaine ;
Cette œuvre est au-dessus de la puissance humaine,
On ne doit que pleurer et regarder le ciel :
La foi, baume divin, calme toute souffrance;
Il faut chercher en haut le rayon d'espérance
Qu'on veut faire briller au regard maternel.
La mort autour de vous a fait la solitude.
Pauvre mère; mais Dieu, dans sa mansuétude,
Dieu bon abrégera votre exil ici-bas.
Chaque heure vous conduit au fils qui voit vos larmes ;
Vous le retrouverez, sans trouble et sans alarmes,
Dans un monde où la mort ne le reprendra pas.
Adieu, mon ami ! sur ta tombe
J'ai voulu jeter quelcpies fleurs;
Adieu! mon courage succombe
Sous sa tâche, grosse de pleurs.
La douce et paisible harmonie,
Par les grandes douleurs bannie.
Ne chante qu'en des cœurs sereins :
En vain je lui fais violence;
Je sais mieux souffrir en silence
Que mettre un rhythme à mes chagrins,
Mais j'étais absent de ta couche Quand tu rendais ton âme aux cieux; Je n'ai pu, penché sur ta bouche, Clore ton œil d'un doigt pieux ; J'étais absent des funérailles Quand la terre dans ses entrailles A reçu tes restes glacés.
Ah! ({ue (lu moins ma voix tardive Ajoute une note plaintive Aux adieux déjà prononcés!
Et toi, Janin, qui nous rapportes Cet enfant de notre cité, Qui de Paris jusqu'à nos portes, Fidèle ami, l'as escorté.
Par loi son ombre consolée Reposera dans la vallée Dont il connaissait l'horizon; Par toi, prosternés sur sa pierre, Nous croirons que notre prière Va l'éveiller sous le gazon.
Au sein de la nuit éternelle
Tu Tas, toi-même, enseveli,
Et de ta larme paternelle
Son mausolée est ennobli.
Sois béni, porteur de sa cendre!
Cœur dévoué, cœur noble et tendre I
Oh! sois béni par tous les siens!
Et sache que la ville entière
Inscrit ton nom, dont elle est fière,
Parmi ceux de ses citoyens.
MoDt-SalomoD, 8 septembre 1853.