‹ Œuvres complètes de F. PonsardChapitre 213 sur 219 · III · texte numérisé non relu

III

à leur suite. — Il n*est pas plus malaisé de copier les procédés de Shakspeare que de copier ceux de Racine.

Shakspeare était lui-même; il était original, parce qu'il l'était naïvement et à son insu ; ses défauts ne sont pas odieux, parce qu'ils ne sont pas étudiés-et calculés pour reflet; mais ses obscurs imitateurs se travaillent pour être bizarres; ils sont affectés, et jamais originaux; ils calquent la forme, mais ils ont garde d'emprunter le génie; Shakspeare a ses Campistron, avec cette différence que Campistron ne croyait pas être un audacieux.

Quant au style, ils jugent que c'est être pauvre et impuissant que d'aimer ce qui est simple et naturel, et de chercher à faire parler les personnages comme ils auraient pu parler. Il leur faudrait des amplifications à perte de vue, sous prétexte de lyrisme, des conversations impossibles, des métaphores disparates entassées les imes sur les autres, des comparaisons grotesques, des plaisanteries qui ont envie d'être gaies, des contrastes forces, une intenlion continuelle et fatigante de produire de Teffet. Voilà ce qui constituerait un style moderne, et, à la vérité, on frappe ainsi les esprits peu exercés, car les demiconnaisseurs sont plus portés à admirer ce qui les étonne que ce qui a Tair d'être trouvé sans effort. Ehl mon Dieu, c'est encore renouvelé du vieux temps. Les Précieuses entendaient assez joliment ce langage. Madelon aurait dit de la Henriette de Molière, qu'elle ne connaissait pas suffisamment la carte de Tendre; aujourd'hui, on dit qu'il ne lui vient pas aux lèvres un seul de ces mots ailés qui trahissent un âme faite d'un pan du ciel. Elle n'a pas des torrents de passion ni des brouillards de mélancolie. Elle est bien inférieure à ces grands vieux qui se parlent dans un langage de pierre versifiée. G Madelon I... Moi,

j'aime autant la frugalité cC ajusletnents et Findigence de rubans.

Imaginez-vous Molière écoutant ces belles façons de parler; ne reconnaîtrait-il pas tout de suite les faux brillants où chacun se récrie, et les colifichets dont le bon sens murmure, et ne répéterait-il pas aux beaux esprits de 1840, ces vers qu'il adressait aux romantiques de 1660 :

Vous TOUS êtes réglés sur de méchants modèles,

Et vos expressions ne sont point naturelles.

Ce style figuré dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la vérité ;

Ce n*est que jeux de mots, qu*affectation pare,

Et ce n*est pas ainsi que parle la nature.

On m'accusera peut-être d'avoir pris ce qu'il y avait de plus mauvais ; non, il y a de quoi choisir. On me reprochera de ne citer que les imitateurs; mais à quoi bon les imitateurs, sinon à exagérer les défauts du modèle, la seule chose qui soit à leur portée, et à nous en garantir par cette maladroite évidence?

Une chose semble les rehausser beaucoup à leurs propres yeux : ils se supposent bien téméraires ; ils ont des hardiesses périlleuses qui risquent de mettre le feu à la voûte azurée. Aussi prennent-ils en grande pitié l'absence d'idées qui s'appelle sagesse, et l'impuissance qui s'appelle bon sens. D'abord, il ne faudrait pas beaucoup se vanter d'être téméraire et extravagant, puisque la force consiste à dire précisément ce qu'il faut dire, et qu'il est bien plus difficile de trouver le vrai, qui est un, que le faux, dont la variété est infinie ; puis quelle témérité y a-t-il à répéter tout ce qu'a dit le maître, avec les mêmes rimes et les mêmes tournures de phrase, devenues banales et

356 A PROPOS DÂGNÈS DE MËRANIE.

classiques dans l'école? Ces téméraires auraient fait leurs petits madrigaux après Dorât, leurs petites élégies après Parny, et leurs petites descriptions après Delille. Maintenant, ils font leurs petites témérités.

En résumé, l'innovation ou la réaction, le romantisme ou le classicisme, sont des mots qui s'appliquent à des formules. L'art ne connaît que le bon ou le mauvais, et M. Hugo, par exemple, n'est ni classique ni romantique, il est grand poète, quand il fait des vers comme ceux-ci :

Vous êtes roi; moi, père, et l'àge yaut le trône. Nous avons, tous les deux, au front une couronne Où nul ne doit lever des regards insolents :

Vous de fleurs de lys d'or, et moi de cheveux blancs. Roi, quand un sacrilège ose insulter la vôtre, C*estvous qui la vengez; c*est Dieu qui venge Tautre.

Discutez donc la question de goût, au lieu de parler d'art novateur ou rétrograde. Vous ne voulez pas la soumission aveugle aux anciennes règles ; nous ne la voulons pas non plus, pas même aux vôtres. Si l'observation générale dont on a fait une règle est juste, elle vivra; sinon elle périra, comme toutes les choses de mode et de convention.

Je terminerai ces courtes réflexions par deux citations, l'une prise dans Scudéry, l'autre dans Racine.

Elles montreront que ces querelles ne sont pas d'aujourd'hui.

Scudéry écrivait, à propos du Cid :

a 11 faut que le premier acte, dans cette espèce de poëme, embrouille une intrigue qui tienne toujours l'esprit en suspens, et qui ne se démêle qu'à la fin de

l'ouvrage. Dans toute la pièce^ Chimène ni Rodrigue ne poussent et ne peuvent pousser qu'un seul mouvement^ on n'y voit aucune diversité^ aucune intrigue^ aucun nœud. »

Racine disait, dans la préface de Bérénice :

« Il y en a qui pensent que cette simplicité est une preuve de peu d'invention; ils ne songent pas que, au contraire, toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher pendant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. »>

Je n'ai pas besoin d'ajouter, avec lui, mais avec plus de raison que lui, que je suis bien éloigné de croire que ces choses se rencontrent dans mon ouvrage. Il n'est pas défendu, quelque obscur que l'on soit, de citer l'opinion d'un grand poète à l'appui non pas de ce qu'on a fait, mais de ce qu'on a voulu faire.

Mars 1847.

La Dame aux Camélias, drame en cinq actes, par M. âlexandrb Domas fils. La Dame de la Halle, par MH. Anicet Bourgeois et Michel BIasson. Las Dansores espagnolas, par MM. Bayard et Biéville. Le Château de Grantier.

Je prends possession, pour la première fois, et la dernière, d'un domaine qui n'est pas le mien, quoique j'y sois quelquefois entré, mais d'une toute autre façon. De justiciable, je deviens juge, et je vais critiquer à mon tour. Ma souveraineté d'un jour expire demain; mais qu'importe? « Aujourd'hui, j'ai des droits superbes, comme seigneur du feuilleton ; c'est à moi la plus belle gerbe, etc. » En effet, ma gerbe est opulente ; elle se compose de Camélias^ et, tout à l'heure, je vais emmagasiner ma récolte; mais je voudrais auparavant me présenter à mes confrères. J'espère qu'ils ne feront pas un trop mauvais accueil à l'intrus; le motif qui m'amène dans leurs rangs doit me servir de présentations et comme, au fond, ce sont de bonnes gens, ils me pardonneront d'avoir survécu à leurs épigrammes.

Heu l f lige crudclcs terras! fuis, malheureux, ces terres cruelles du journal et ces bords inhospitaliers, où les Thoas du feuilleton sacrifient tant de tragédies naufragées!

i. W remplaçait son ami Auguste Lireux, alors éloigné do Paris.

Il fait beau voir un tragique manier lourdement cette arme légère de la critique, et assommer, en croyant les caresser, les vives chansonnettes et les lestes vaudevilles. Chacun sait qu'un tragique est un être solennel, vêtu d'un habit noir un peu râpé, dont le front vénérable est armé de lunettes, qui porte des gants de fil, et qui ne parle jamais qu'en vieilles métaphores empruntées à la mythologie. Comment fera-t-il pour être infidèle à Melpomène, et s'aventurer dans le royaume des Ris et des Grâces? Momus cachera ses grelots, et les jeux s'enfuiront éplorés. Tel est le style propre aux faiseurs de tragédies. En voilà assez. Il ne s'agit pas de moi, mais de la Dame aux Camélias.

M. Alexandre Dumas fils porte un nom illustre dans les lettres, et continue dignement la gloire paternelle; c'est im luxe pour lui, car il aurait pu être le fils de ses œuvres ; il avait amplement en lui-même de quoi conquérir la célébrité, si elle n'était pas déjà dans son patrimoine. Je suisr heureux de constater un éclatant succès et de saluer à la fois le jeune homme dont je suis VancieUy et le maître renonuiu» pour qui je suis un comcrit. Je me rappelle relVet que i)roduisail ce nom sur nous autres collégiens ou oludiants, qui sentions s'épanouir en nous le besoin (Kadmirer; nous étions enthousiastes et nous ne mettions pas notre orgueil à comprimer nos élans et à considérer le côté prati(|ue des choses. Celui de nous qui aurait pu voir Lamartine ou Hugo, celui qui aurait parlé à Dumas, à madame Sand, à Balzac, à Janin, à Alfred de Musset, à Alphonse Karr, à toutes ces nouvelles gloires qui croissaient si vigoureusement sous les ardentes sympathies de la jeunesse, celui-là en aurait eu pour un mois entier à raconter sa merveilleuse aventure, u Tu Tas vu!

il t'a parlé! que t*a-t-il dit? comment est-il fait? »> Ah! si on m'avait dit alors, à cette époque où j'étais bien loin d'attendre, de rêver même, une petite place à ce banquet de la littérature, si splendide pour ceux qui le voient de loin, si on m'avait dit qu'un jour viendrait où je verrais familièrement la plupart de ces personnages redoutables^ quel enchantement! quel éblouissement! et quelle incrédulité! Mais les années passent, la jeunesse s'envole, et le cœur s'aigrit. Tâchons au moins de ne pas éteindre tout à fait en nous la faculté d'aimer et d'admirer; on est mort, quand on ne sait plus que blâmer, et quand la sécheresse a tué la sympathie.

Est-ce à dire qu'il faut applaudir à tout, même à la nullité? Non certes, et je suis d'avis qu'on la traite sévèrement pour la décourager. C'est même là une manière d'honorer le talent; car un éloge banal n'a plus de prix pour personne, et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Mais, quand une œuvre est douée d'une certaine puissance, quand on y sent le souffle et la vie, il ne faut pas s'acharner aux imperfections, les faire ressortir sur le premier plan, et reléguer les bonnes choses dans l'ombre. Quelle raison a-t-on d'outrager un homme qui a passé victorieusement par les douleurs de la composition, et de le traiter un peu plus mal que s'il avait manqué à sa parole ou ruiné deux ou trois familles? Dès qu'une beauté éclate, mille défauts disparaissent, et c'est alors qu'on peut se livrer avec abandon, sans scrupule, sans timidité, au plaisir de louer ce qui est digne d'éloges. Il me semble au surplus que les écrivains ont assez d'ennemis ailleurs, sans se faire eux-mêmes une guerre à outrance. La littérature n'est pas en grande faveur auprès de la bourgeoisie, et on a eu beau la déguiser sous le nom ingénieux

de commerce des UtireSy cette espèce de commerce n'a jamais été aussi considéré que les autres.

Pour ma part, si j'ai envie de louer, je suis servi à souhait. La Dame aux Camélias est un drame bien fait, bien écrit, très-spirituel et très-émouvant. Je reviens à elle avec bonheur, et cette fois pour ne plus la quitter.

M. Dumas a mis en scène les lorettes; le mot est consacré, et je l'adopte, sans en donner la définition, que tout le monde connaît. Je ne suis pas de ceux qui reprochent à l'auteur le choix de son sujet. A ce compte, il faudrait brûler Horace dont les vers les plus gracieux chantent Lalajé, Chloé, Lydie, Néobule et tant d'autres qui étaient les lorettes du quartier Capitolin. Voudriezvous que La Fontaine n'eût pas fait le conte de la Courtisane amoureuse? et regrettez-vous les larmes que vous avez données au chevalier des Grieux et à Manon Lescaut? Le Théâtre - Français lui-même a l'honneur de jouer quelquefois Turnirct^ la comédie qui approche le plus de celles de Molière; vous pouvez donc permettre au Vaudeville de prendre aussi son héroïne parmi ces pécheresses élégantes. Le drame est parlout où est la vie, et tout ce qui est humain est du domaine de Tart. Montrez-moi de vraies passions, des lulles réelles, des souffrances vivantes, ou des mœurs fidèlement reproduites et des ridicules bien observés, j'ap))laudirai ; je garde mon mécontentement pour les caractères faux, les sentiments hors nature, et les situations impossibles. Il n'est pas question de réhabiliter les courtisanes; je crois qu'on abuse un peu, depuis quelque temps, de cette accusation, qui supprimerait presque tous les poètes latins et proscrirait Lesage et l'abbé Prévost. Y a-t-il des lorettes? Oui. Est-ce que dans ce monde s'agitent des passions, des luttes et des soui-

frances? Sans doute. Dès lors, voilà un sujet de drame et, si le drame est vrai, un enseignement; et l'enseignement résultera de la peinture exacte des mœurs et des caractères, et non de la façon dont le poëte arrange les événements et termine le cinquième acte. Prenons garde à la pruderie ! Les Français vont impétueusement d'un extrême à l'autre. En 1830, on n'aimait que les excentricités; on était avide d'horreurs, il n'y avait d'intéressant que les grands scélérats et les désespérés, que Byron avait mis à la mode. Aujourd'hui, on retournerait volontiers vers Berquin et Florian ; on est si fort épris des vertus domestiques, que, non content de les pratiquer chez soi (j'aime à le croire), on veut encore les retrouver sur le théâtre, et qu'une pièce n'est morale que si on peut dire du principal personnage : a II fut bon père, bon époux, et le reste. » Eh bien, l'art n'est ni ici ni là; il est dans la vérité des choses; il est à sa plus haute expression dans le rude et franc Molière, que vous traiteriez d'immoral à l'heure qu'il est, et dont chaque comédie vous scandaliserait au dernier point, si elle était représentée pour la première fois et n'avait pas pour elle l'imposant respect des siècles. En un mot, le théâtre n'est pas un pensionnat pour l'éducation des jeunes demoiselles ; c'^st l'affaire des Contes et Conseils à ma fille. Le théâtre s'adresse à des gens du monde, qui ont connu la vie, et il leur expose le plus fidèlement possible l'état de la société ou le jeu des passions humaines. Otez-lui cette franchise et cette sincérité, vous l'affadissez et le faites tomber en langueur; toute observation, toute philosophie, toute poésie disparaît, et il ne reste plus que des bergeries d'opéra-comique. M. Dumas a voulu peindre l'amour en lutte avec le dévouement, et il a choisi pour théâtre de cette lutte le

3ei GlITIQUB DRAMATIQDB.

cœur d*aiie lorette ; il a bien fait : s*il avait choiû ime puorquise, il n'aurait pas mal fait non plus. Toute la question est de savoir si le combat de la passicm et du sacrifice est bien représenté, si la lorette parle comme doit parler une lorette, ou si la marquise eût parlé cmmne doit parler une marquise. Encore, dans ce dernier cas, lui eût-on reproché de calomnier les hautes classes dé la société. Car voilà comme on traque Tart dranmtique. Il est clair qu'il vit de contrastes et de sentiments violents; s'il prend ses types là où les passions sont plus vives, ou du moins font plus facilement explosion, parce qu'elles ne sont pas gênées par les convenances sociales et le respect qu'on doit à son rang, on l'accuse d'immoralité , et de réhabilitation ; s'il se tourne du côté de la bonne compagnie, conmie il faut bien en somme qu'il amène des passions et des déchirements, ce qui sort de toute nécessité du cercle des vertus domestiques, il aime à prêter des vices et des crimes aux gens comme il faut, lesquels, comme on sait, en ont toujours été exempts. De sorte que Racine, qui a osé amasser sur la tête de Phèdre, reine d'Athènes, la pensée de l'adultère, de l'inceste et presque de l'assassinat, est coupable de déclamations envers la bonne compagnie du temps de Thésée.

On comprend que les poètes aient souvent été tentés par le personnage de la courtisane amoureuse. L'amour vrai qu'elle peut éprouver, et la conscience du mépris qui pèse sur elle, l'adoration pour un homme qui ne peut l'estimer, et le désespoir de se sentir indigne de lui, ces aspirations vers la région des nobles sentiments, et cet opprobre ineffaçable qui la retient dans son humiliation; la perspective toute nouvelle, et si cruellement attrayante, d'une famille, d'un intérieur honoré, d'un mari qui lui

donnerait son nom, d'enfants dont elle ne rougirait pas, et qui ne rougiraient pas d'elle, et l'impossibilité absolue d'entrer jamais dans ce paradis terrestre, où son regard jaloux peut apercevoir le sourire des jeunes mères; le dégoût subit dont elle se prend pour ce luxe chèrement acheté, ce bruit, ces folies, ces fêtes, ce tumulte où elle étourdissait auparavant ses regrets et ses réflexions; la joie insupportable de ses anciennes amies, leurs sarcasmes troublant ses recueillements inaccoutumés, l'incrédulité que rencontre partout sa transformation ; toute cette succession d'espérances, d'amertumes, de bonheurs entrevus, de réalités invincibles, tout cela dominé par une passion profonde, est assurément une source de contrastes et de situations dramatiques; on peut déchaîner tous les orages dans ce cœur bouleversé, et rester cependant toujours dans la nature et dans la vérité; on peut imaginer enfin que, après bien des combats, le dévouement triomphe; que, plutôt que d'entraîner son amant loin du monde et de l'estime public, elle renonce à lui et le force à renoncer à elle ; que, pour se dérober à sa poursuite, elle s'enveloppe dans l'ignominie, et se rejette, seule et désespérée, dans le gouffre infâme où la mort viendra bientôt à son secours. Je ne dis pas que ce dénoûment ne soit pas un peu romanesque; je crois bien que, dans la vie réelle, les choses ne se passeraient pas ainsi; je doute qu'une femme ait le courage de s'avilir ou seulement de paraître s'avilir pour détacher d'elle son amant; le remède est trop

énergique, et l'amour sera trop sûrement éteint; ce courage, une femme ne peut pas, ne doit pas l'avoir ; qu'elle se dévoue, à la bonne heure ! qu'elle quitte pour jamais celui qu'elle aime, sachant bien qu'elle lui laisse au fond du cœur un long et tendre souvenir, voilà ce qui est pos-

X6 ClITIQUB DRAMATIQUE.

sible. Le reste est an-dessus des fcxt^es humaines, et ne poorrait être jwlîfié, dans tons les cas, qae par d'absolues nécessités; or, je m vois pas précisément ces raisons tellement impérieuses ètm la pièce de M. Bumas. Mancm se Tendait, tout en aimant dIsaGrieux; mais Manon n'aimait pas pasâmmément des Gneo^^ elle lui préférait le bien-être et même le luxe ; c'est des Grieux qui aimait Manon. Marguerite, au contraire ( c'est le nom de la Borne aux Camélias)^ aime Armand de toutes les forces de son âme ; non-seulement elle est devenue insensible aux jouissances du luxe, mais ces meubles somptueux, ces splendides appartements, toutes ces élégances qpi Fenvironnent et qui lui semblaient jadis si nécessdres à la vie d'une jolie femme, tout cela lui rappelle un passé odieux et lui fait horreur* Elle ne yeut que la solitude ayec Armand ; elle fait le rêve de Jean-Jacques : une maisonnette blanche, avec des contrevents verts, couverte en tuiles, et entourée d'un petit enclos où l'on puisse se promener, en se donnant le bras, et ramasser ensemble les fruits de la saison, la pêche mûre, ou le raisin qui pend aux treilles, ou la laitue qui croît dans le carré du jardin potager. Ce rêve est réalisé ; il n'y a plus de femme à la mode, plus de lionne du quartier Bréda, plus de belle dame aux camélias; nous voyons une jolie et fraîche campagnarde en robe blanche, en chapeau de paille, n'ayant plus à sa ceinture qu'un bouquet de roses que le bon Dieu a fait pousser, sans frais, en pleine terre, sous le soleil de tout le monde, et que Armand a cueillies pour Marguerite. Elle est heureuse autant qu'on peut l'être. Que lui importerait la misère, si Armand ne devait pas en souffrir? Quant à elle, elle savourerait voluptueusement toutes les privations imaginables, pourvu que Armand ne

manquât de rien ; elle fait vendre son mobilier, ses équipages, tout ce qu*elle a, sans supposer même que ce soit un sacrifice; elle est riche; elle est joyeuse; elle s'enivre de délices; elle aime, et elle est aimée. Pourquoi donc prend-elle cette atroce résolution? Il est vrai que le père d'Armand est venu redemander son fils à la courtisane; mais, en bonne conscience, elle n'est pas obligée de le lui rendre, à ce prix. En vain le père d'Armand lui dit-il qu'il a une fille; qu'il est sur le point de la marier; que la famille de son futur gendre va rompre l'alliance projetée, par la raison que les fautes du frère compromettent la sœur innocente, a Je n'en crois rien, doit répondre Marguerite; votre futur gendre est un niais, s'il refuse la main d'une jolie fille sous prétexte que le frère a des maîtresses. » Cette scène est fausse; aussi elle est faible, et c'est le seul endroit de la pièce où l'on sente des longueurs; ce sera aussi ma seule critique importante, et même je passerai volontiers à l'auteur ce troisième acte, parce qu'il amène de grands effets et une scène terrible, au quatrième acte, entre Armand et Marguerite. D'ailleurs, on est sans cesse entraîné par l'action, et Témotion continue du spectateur doit rendre la réflexion indulgente*

Pour en finir avec la critique, je dirai que M. Dumas n'a pas tiré parti d'un contraste qu'il a voulu établir entre les amours orageuses d'Armand et de Marguerite, et les pures et sereines amours de Gustave et de Nichette. Nichette est une jeune et honnête ouvrière, amie de Marguerite, et Gustave la recherche pour le bon motif* Ils se marient joyeusement, à la fin de la pièce, et la nouvelle mariée n'entre dans la chambre de Marguerite que pour déposer sa couronne de fleurs d'oranger sur le lit de mort de son amie. Je comprends l'intention, j'en approuve la

moralité ; mais je crois qu'elle aurait pu être plus fortement exécutée. Peut-être aussi me trompé-je ; il se peut que le violent intérêt qui s attache aux principaux personnages affaiblisse principalement l'effet de tout le reste; il se peut qu'un peu plus de relief donné aux accessoires eût nui aux figures du premier plan. L'auteur pèse longtemps ses combinaisons; il mesure les proportions de son drame; lui seul a le secret des choses qu'il a sacrifiées, et il n'est pas juste de condamner en un quart d'heure ce qui a été médité pendant des journées entières.

Et maintenant, je n'ai plus que des éloges à écrire. La première chose que je loue, c'est la simplicité du drame, simplicité qui n'exclut pas l'intérêt; au contraire. Le comble de l'art est d'obtenir l'effet par l'unité : c'est plus difficile que de créer beaucoup d'intrigues et d'embrouiller beaucoup d'actions; mais c'est bien plus puissant; et quand on s'est emparé du spectateur au point de concentrer son esprit sur le sort de deux ou trois personnages, Fattention, qui n'est pas détournée, se passionne ettarrive insensiblement jusqu'au dernier degré d'intensité. La Dame aux Camélias a cet extrême mérite, et la preuve qu'elle est simplement conçue, c'est que j'ai pu la raconter tout entière sans entrer dans aucun détail, et sans nommer presque aucun des personnages de la pièce.

Le premier acte est rapide et gai ; il nous initie aux mœurs de ce monde particulier, où vivra faction qu'on y voit naître.

Le deuxième acte pose et établit l'intrigue commencée. Le troisième noue faction; c'est le plus faible, comme je l'ai déjà dit ; cependant, il y a une belle scène ; la solitude subite qui se fait autour d'Armand produit une impression étrange qui ressemble à de la terreur. J'ajoute que le com-

mencement de l'acte est gracieux : il nous montre les deux amants dan s leur maisonnette champêtre.

Le quatrième acte est magnifique. La scène où Armand insulte Marguerite entraine la salle entière, qui éclate en applaudissements.

Enfin, le cinquième acte soutient cette émotion, et donne à la pièce le seul dénoûment qu'elle peut avoii*.

Le dialogue est vif, spirituel, souvent passionné, toujours naturel et point déclamatoire; je sais fort bon gré à M. Dumas de ce tact et de cette mesure. Je n'admets pas qu'on interdise à l'art le domaine des amours faciles ; je veux bien qu'on me montre une courtisane amoureuse, et je m'intéresserai à elle, si elle aime véritablement;

mais c'est à condition qu'elle ne se croira pas purifiée et régénérée ; qu'elle ne se posera pas en femme sublime, et ne s'autorisera pas de son passé excentrique pour prendre en pitié ceux qui ne l'ont pas comprise, qui ont la faiblesse de s'inquiéter des amants qu'elle a eus, et qui ne se prosternent pas tout de suite devant sa superbe expiation. Je n'ai remarqué qu'une phrase qui détonne, et que je signale à M. Dumas ; j'en ai été d'autant plus surpris, qu'elle est mauvaise de tout point; l'idée est fausse, et la locution n'est pas même française. « Je croyais, dit Marguerite à Armand, trouver un homme assez supérieur pour ne pas rechercher mon passé. » Je ne me rappelle pas exactement la dernière partie de la phrase, mais c'en est le sens. Si je n'ai pas mal entendu, c'est un barbarisme, et la prétention de Marguerite tourne à la comédie. La philosophie des amants sur ces sortes de choses serait une super ioriié assez commode pour les femmes, mais qui témoignerait, de la part des hommes, ou bien peu d'amour, ou un bien bon naturel. Il faut faire disparaître cette phrase malheu-

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