‹ Œuvres complètes de F. PonsardChapitre 215 sur 219 · ÉTUDE PAR JULES JANIN · texte numérisé non relu

ÉTUDE PAR JULES JANIN

Nous dirions volontiers de Ponsard qu'on ne saurait trop vanter la première moitié de sa vie ni trop le féliciter de sa mort. Il a mis plus de temps à mourir qu'à mériter la renommée; sa gloire a marché plus vite, hélas! que son agonie. Aucun obstacle au départ. Tout lui réussit à merveille. Enfant de ce beau Dauphiné, l'un des enchantements de la France, il fut tout de suite entouré d'une admiration précoce et des meilleures tendresses. Il grandit vite, et déjà ce jeune homme, en grandissant, balbutiait la langue immortelle. Il a commencé comme a commencé Corneille, son maître : il plaidait sa première cause à l'âge où Corneille était inscrit au rang des avocats de ce grand parlement de Normandie ; il étudiait le Cid et îa Mort de Pompée et le Menteur^ que déjà Corneille avait écrit sa douce Milite. Il était un ambitieux sans le savoir, mais son ambition était immense. Il rêvait, à vingt ans, les honneurs du théâtre et la résurrection des grandeurs d'autrefois. Sa maison, bourgeoise et rustique à la fois, dominait le mont Salomon et tous les paysages d'alentour.

tout ce rivage du Rhône aux belles eaux, rivière en été, torrent en hiver. Pour comble de bien, sitôt qu'il sentit la nécessité d'un ami intelligent qui prêtât une oreille attentive à ses premiers vers, il rencontra le plus merveilleux auditeur de la contrée. Aussi hardi que lui-même était timide, il s'appelait Reynaud ; il était poète à ses heures, il avait wx déjà bien des cités et bien des peuples, il était riche, il réunissait toutes les grâces à toutes les bontés d'un fils de famille sur lequel sa ville natale a porté tous ses regards. Charles Reynaud fut le premier de cette aimable capitale du Dauphiné, tant qu'il n'eut pas découvert le génie et le talent de François Ponsard. Sitôt que Reynaud eut fait jouer Lucrèce^ il ne fut que le second dans Rome, et Dieu sait s'il était fier de la déchéance que lui-même il avait provoquée. On a vu rarement amitié plus dévouée et plus fidèle. Et comme ils racontaient l'un l'autre leur première rencontre ! On jour que le poète était assis sur les bords du fleuve bien-aimé, et qu'il relisait, pour la vingtième fois peut-être, sa chère et terrible LurnVc, il fut rejoint par le jeune Reynaud, qui s'en allait, monté sur un beau cheval, à quelque fête du voisinage; il respirait la force et la candeur ; son approche était la bienveillance même, et, voyant que le jeune avocat, son compatriote, tenait dans ses mains une tragédie : « Oh! bien, dit-il, faites-moi Tamitié de m'en lire un acte. » Il descendit de son cheval et prit place à côté du poète. Après le premier acte, il voulut entendre absolument le reste de la tragédie, et le digne Reynaud, heureux de sa découverte : « A Paris! à Paris! disait-il, comme autrefois Régulus : A Carthageî à Carthage!... A Paris! à Paris! viens avec moi, je t'emmène; emportons \bl Lucrèce k h robe sanglante et jetons la tienne aux flots du Rhône. »

Ils partirent, pleins de courage. Arrivés à Lyon, nos deux amis rencontrèrent sur le quai du Rhône, entre une Ft>ginie écrite à Mâcon et une Agrippine composée à Chalon-sur-Saône, une Lucrèce imprimée à Lyon même, en 1842 (nous étions en 1843), et signée par M. P..., avocat. C'était là un triste présage. Un ancien Romain serait rentré. François Ponsard, découragé de la rencontre, se fût volontiers jeté dans le fleuve pour repêcher sa robe noire : (( Elle est en pleine mer, disait Reynaud, et déjà sans doute^ à l'exemple de son maître, elle s'est accrochée à quelque laurier-rose de l'EurotasI »

Donc, en dépit de la Virginie^ de la Lucrèce et de V Agrippine des quais de Lyon, ils arrivaient, celui-ci encourageant celui-là, daiis ce beau carrefour de l'Odéon, où se rencontrent incessamment la tragédie à son aurore, la comédie en bourrelet, le roman, le poëme et là critique en négligé. Dans ce carrefour de l'Odéon, tout commence et rien ne s'achève. Par Jupiter! si peu de fruits pour tant de fleurs ! — Tout d'abord nos deux voyageurs s'étonnèrent quelque peu du bruit, du mouvement et des vanités de ce monde épique. Reynaud lui-même, qui ne doutait de rien, restait fort étonné qu'on ne les eût pas vus venir. Ponsard, épouvanté, cachait sa Lucrèce avec autant de soin que si M. le président du tribunal de Vienne eût dû la voir. Ils se promenaient tout pensifs sous les galeries de l'Odéon, lorsqu'ils furent devinés par le plus Parisien de tous les Parisiens de Paris, le grand juge et le maître en toutes les œuvres des beaux-arts, une façon de Diderot bon enfant, qui jette, à qui les veut prendre, son temps, son éloquence et son bel esprit. Cn coup d'œil lui suffit pour deviner ces âmes errantes ; il reconnut la tremblante Lucrèce aux bandelettes sacrées

MU PElXieiS HOMMAGES RENDUS

^. div-îL où donc portez-vous cette bTrc*^je>? On dirait, à vous voir tiée •^ùeljue immolation défendue.

A.*:o.s^ -n>^nç^ «e: par>xi> tnncbement ! Vous avez fait jsn rn£v^5» « %»yjîî- cbanchez à la placer! ■ A ces mots •Txx rr&i^ bofBSD^ ti d'an vrai Fuisien, le plus hardi ôfs >5f!;:i ^oyacs^JTS' j? le cnns bien, il n^avait pas fait la ine^âf ! : t Imi. diw! à maître Achille Ricourt (car c'était i-.ù-«Kf»f . Je p>r^ qoe voîlà, plus honteux que s'il eût f&ii q;2ieî'fje mi:^«Tab«e vaudeville, n est autre que Spurius lixrvCL'^ IVxksanl, îe père de Lucrèce ; et moi, que voici, j^ >ai> <«ii o.xnpdCT*:« et ^oo témoin dans cette illustre catastrophe : PuKius Valérius, fils de Valérius, pour vous servir. Nous 5omn»es venus, non pas pour égorger Lucrèce, b cbck!^ es: :ai;e depuis Tan de Rome 21i, mais pour lui faire ouvrir q uel {ue théâtre intelligent d'une belle et solide poésie. — Eh bien, répondit le nouveau venu, qu'à Cî:'i i-'e î:r:::-\ -c: :.> :> îr'>u\eron< dan< ce carrefour turb-.t:: ■:-< i^vr.:- :jl:> ;•».;: iiou> comprendre... » Us îi\i^-r*e::' :.•-> Li:: . ::: î-v;r ir-^uxer un auditoire. Or, de rd.:.::: :re a : :i i p'-:>n. i. n'y a\aii que la main. Certes l'h-^ur-e ' idi: b:t:i ohoisio : elle appartenait à la tragédie, on t :a:c ►::! pi- i:.e >?:uiiv<anoe. une chute immense avait sizna"»- !e Jvm:-:^ eiTon de Tocole romantique: une nou- \e! e tioilo a\air paru dans les cieu\ île Racine ei de Cornoilie, elle s'appelait Rachel. Et les \Tais critiques, sitôt qu'ils eurent entendu parler de LtuTêr(\ admirèrent que, ju<te en ce moment, cette inspirée accourue du fond des abîmes et ce nouveau |K>éte arrivé des bords du Rhône présentassent à eux deux cette excellente qualité des héros de Virgile <ur les héros d'Homère. En effet, les combattants de X Iliade se montrent à nous dans toute la force virile;

au contraire, les capitaines de Y Enéide échappent à peine à la première jeunesse :

Ils goûtent, tout sanglants, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire ^

Ainsi mademoiselle Rachel et François Ponsard représentaient, chacun de son côté,

Ces fils des dieux, de qui naîtront des dieux.

Et le poète ajoute à cette prédiction son célèbre Macte nova virtulCy puer!

C'est même une chose incroyable que les premiers con-

seillers de la Lucrèce^ aient négligé d'en faire part à mademoiselle Rachel ;,mais ils se fiaient à la beauté de l'œuvre. Ils avaient hâte de s'adresser au vrai juge, au jeune peuple. Ils trouvaient la porte ouverte du second Théâtre-Français, qui appartenait à un jeune homme, un aventurier dans le meilleur sens de ce mot aventure. Ainsi, en moins de trois jours, la pièce était à Tétude, et déjà les moqueurs, les parodistes se moquaient de Lucrèce : « Où prenez-vous Lucrèce? où prenez-vous Tarquin? Ils sont morts, on n'en veut plus... » Même un de ces rieurs composa, en deux fois vingt-quatre heures, une Lucrèce en cinq actes, en vers, et ses amis applaudissaient à cette incroyable parodie. Oui, mais le jour de la première représentation, dès la première scène, au moment où l'héroïne, en ce beau langage que Ton prendrait pour un digne écho de Tite-Live, exprimait si bien les nobles sentiments de la dame romaine :

Par mon aïeule, instruite aux mœurs que je tiens d'elle, Les femmes de leur temps mettaient tout leur souci

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