CHAPITRE I
Son liimiilité.
L'orgueil doiniiie si universellement les lioninies , ramour-pi'opre remue leur cœur par tant de ressorts diirérens , qu'il est plus rare qu'on ne pense de trouver des chrétiens vraiment humbles. Pour ne s'y pas tromper, je croirois qu'en l'ail d'humilité , il ne faut ni déférer lout-à-fait au lan<:age, ni s'arrêter seulement aux actions. Ces deux points , pris séparément , ne peuvent former qu'une humilité vague ou imparfaite; mais étant réunis , je veux dire que les discours étant soutenus par les actions, et les actions animées par les senlilUens du cœur, qui se manifestent au dehors par des paroles humbles et modestes, il résulte de là une disposition vertueuse qui établit l'ame dans une sincère humilité, ouvrage de la grâce. Si l'on me passe ce principe , que je regarde comme incontestable , je ne demande rien davantage pour justifier la [)arfaite humilité do feu M. l'archevêque de Cambrai , ses actions , selon moi , concourant avec ses sentimens à en former la preuve la plus complète. Le saint ])rélat haïssoil l'orgueil et la vanité dans les grandes places ; il détcstoit la présomption et la vaine suflisance dans les conditions médiocres : occupé de la grandeur de Dieu seul , le reste disparoissoit à ses yeux , comme de petits riens qui tenteroient injustement de s'approprier une gloire qui n'est due qu'au souverain être. 11 Yoyoit d'ailleurs , parla lumière delà foi , que le chrétien doit prendre modèle de son humilité sur celle de Jésus-Christ même ; d'où il concluoit, pour lui en particulier, l'obligation indispensable de pousser cette salutaire imitation jusqu'à s'anéantir, s'il eût été possible, en agréant de bon cœur de devenir l'objet , je ue dis pas seulement de l'indinérence ou de l'oubli, mais du mépris de tous les hommes. « Quelle » honte , s'écrioil-il , que des chi-éliens soient » orgueilleux ! En vérité, y pensent-ils de se glo- » riiier, ayant pour objet de leur foi Jésus » anéanti pour la gloire de son père ? Pour » moi , ajoutoit-il , à quelque prix que ce soit , » je veux vivre dans l'humilité ; et j'espère , » avec l'aide de Dieu , de me rendre si petit , » qu'à mes yeux , il n'y aura rien au monde de » plus vil que moi. » Et qu'on ne croie pas que ces maximes demeurassent oisives dans
l'ame du saint prélat. Che/-, lui , le cœur, de concert avec l'esprit, sepeignoit au naturel dans sa conduite, expression lidèle de ses sentimens. Parmi plusieurs traits que je pourrois en citer, je ne rapporterai ici que ce (|u'il lit en 1090 , à l'occasion de la condamnation de son livre des Maximes dos Saints.
Quoiqu'il n'y ait rien de plus ordinaire , ni de plus inévil;djle à l'homme , que de se tromper, celte foiblesse étant fondée sur la nature bornée et défaillante de notre humanité, il n'est pas néanmoins de démarche qui nous coûte davantage que l'aveu sincère de nos fautes. Ou on les désavoue avec une fierté opiniâtre , ou on les déguise finement , en tâchant de leur donner quelque tournure imposanlc: ou enfin l'aveu qu'on en fait n'est jamais si clair, si net , si précis , qu'il ne soit compensé sur-le-champ par je ne sais quel subtil adoucissement , qui dédommage l'amour-propre , en tout ou en partie , de la honte de sa défaite. Dans le fond du cœur, on se donne volontiers le tort qu'on sent bien , après tout, qu'on mérite : aussi n'estce pas là le pas le plus rude à franchir. Mais déployer cette humiliante confession à des yeux étrangers , sacrifier sa délicatesse à l'inconvénient qu'on iujagine.de passer pour un homme fautif et capable de se tromper : voilà la difficulté qu'un sol orgueil rend communément insurmontable, et fait même prévaloir tous les jours à ce que l'on doit essentiellement à la vérité.
M. l'archevêque de Cambrai avoit l'ame trop noble , l'esprit trop juste , le CŒ'ur trop équitable et trop chrétien , pour agir par de si faux principes. Uempli de très-bas sentimens de luimême , il trouvoit , dans l'exercice de la plus profonde humilité, une certaine vérité majestueuse dont il faisoit ses délices. Peu lui importoit qu'on le mésestimât, ou même qu'on le méprisât. Que dis-jc ? il alloit courageusement au-devant de ce qui pouvoit le rabaisser ; et sans attendre que l'humiliation vînt le déprimer, déjà il se meltoit autant et même plus bas qu'elle n'eût pu le réduire. C'est ainsi qu'il se comporta ( au grand étonuement de ceux qui n'avoieut pas de sa vertu héroïque l'idée qu'ils dévoient) , lorsqu'il reçut de Rome la condamnation de son livie. Il y acquiesçasans délai ; il y souscrivit de bonne foi. Il ne se retrancha sur aucun subterfuge pour éluder la censure. Eh ! manqua-t-il jamais de soumission au saint siège? Il fit plus ; il monta en chaire, lut à haute voix la décision apostolique , se soumit finalement au jugement du souverain Pontife ,
PRINCIPALES VERTUS DE FÉNELON
el condamnant lui-mènic avec une grandeur d'ame inouie son propre ouvrage , il en défendit la lecture sans nulle restriction.
Quin'auroitcru le sacrifice complet? Il est vrai; maislesgrandes aniesnese conlententpas de revenir sur elles contre elles-mêmes. Les actions de cette nature, quoique inliniment louables, ne sont pourtant pas héroïques : avec un peu de courage , ordinairement parlant , on n'est pas incapable de faire un désaveu , surtout lorsqu'il ne laisse après soi aucune trace, pour ainsi dire, et que la réputation ne souffre qu'un instant de ce dédit. Mais publier cette rétractation , en perpétuer, s'il le faut, le souvenir, en transmettre le monument à la postérité : ajouteraije? vouloir et faire en sorte que les siècles à venir sachent jusqu'à quel point on s'est tenu honoré que la vérité triomphât à nos dépens ; eu fait d'humilité , voilà l'héroïsme.
Le voilà peint au naturel dans le Mandement que M. l'archevêque de Cambrai fit succéder à sa première démarche , pour instruire son peuple de sa parfaite soumission au jugement du vicaire de Jésus-Christ.
« Enfin notre saint père le Pape , dit cet
» humble prélat , a condamné mon livre
» Nous adhérons à ce IJref, mes très-chers » frères , tant pour le texte du livre que pour M les vingt-trois propositions, simplement , ab- » solument , et sans ombre de restriction. » Ainsi , nous condamnons tant le livre que les » vingt-trois |)ropositions , précisément dans la » même forme el avec les mêmes qualifications,
» simplement et sans aucune restriction
» Nous nous consolerons , mes très-chers frères, » de ce qui nous humilie , pourvu que le mi- » nistère de la parole , que nous avons reçu » du Seigneur pour votre sanctification , n'en » soit pas aifoibli , et que, nonobstant l'humi- » liafion du pasteur, le troupeau croisse en
» grâce devant Dieu A Dieu ne plaise
» qu'il soit jamais parlé de nous , si ce n'est » pour se souvenir qu'un pasteur a cru devoir » être plus docile que la dernière brebis du » troupeau , et qu'il n'a mis aucune borne à sa » soumission ! »
Agir ainsi , c'est , à mon a\is , soutenir une éminente théorie d'humililé |)ar une |)rati(iue de cette vertu, et peut-être sans exemi)le. Puissent , ô Eglise sainte , vos décisions irréfragables trionq)her toujours avec la même facilité de tout ce (jui vous paroîlra répréhensible ! Votre contentement seroit grand sans doute, si, pour être obéic, vous n'avez ([u'à [)arler avec la douceur d'une boimc mère sans être obligée
d'employer « les armes redoutables que Jésus- » Christ a laissées en voh'e disposition pour » punir toute désobéissance qui vous résiste ^» Faudra-t-il qu'à voire douleur, qu'au scandale de vos enfans, il se trouve toujours de ces esprits indociles, qui , refusant de se soumettre à votre autorité légitime , vous arrachent enfin des mains cette pierre terrible qui ne manque point, selon la parole de l'Evangile -, d'écraser la tête du rebelle sur qui elle tombe ? Déni soit à jamais le Dieu de nos pères , d'avoir mis à portée feu M. l'archevêque de Cambrai d'être , par son humilité et par sa soumission , un modèle d'obéisscince que l'Eglise regardera avec admiration jusqu'à la tin des siècles! \ ir ohcdiens loquetur victorium ^.