CHAPITRE III
Sa douceur.
L'humilité , étant aussi solidement établie dans le cœur de M. l'archevêque de Cambrai , produisoit en lui une douceur inaltérable ; car l'humilité est la source de la vraie douceur. Je ne l'ai jamais vu parler brusquement à personne ; jamais il ne lui est échappé , au moins que je sache , une parole dure ou méprisante. Au contraire , il usoit d'une retenue inhnie , surtout à l'égard de ceux qui l'atlaquoient avec moins de ménagement. Ses ouvrages déposent pour sa rare modération.
Il est des occasions dans lesquelles un prélat, par le devoir de sa charge, ne peut se dispenser de reprendre. Blâmez, dit l'apôtre '*, reprenez; argue , increpa. Il en coûtait à M. l'archevêque de Cambrai d'en venir là : il le faisoit néanmoins ; mais il assaisonnoit en même temps la réprimande d'un air de bonté si prévenant, que le coupable étoit surpris de ne trouver que la correction mesurée d'un [)ère plein de tendresse, où il s'étoit attendu à essuyer la répréhension menaçante d'un supérieur indigné.
Comme la c(jutume étoit iniroduile dans sou diocèse d'examiner publiciuemcnt les ecclésiastiques, soit pour les saints ordres , soit pour le concours , suivant le concile de Trente, il assistoit régulièrement aux examens , et y prenoit part. Eu cela , il avoit deux vues également bonnes : la première , de connoître par lui-
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même les falens et la science de ses ecclésiastiques ; l'auli'o , que j 'au rois pu mettre la première, étoit (le faire régner la douceur et unecliarilable condescendance en ces sortes d'actions , dans lesquelles il semble qu'on cherche assez souvent à déconcerter de pauvres ecclésiastiques, déjà intimidés par l'appareil du spectacle, plutôt qu'à s'assurer pi'udeuinieut de leur capacité.
Les conversations les plus familières ne sont pas toujours , si l'on y prend garde , les moins sujettes aux altercations : cent choses viennent à la traverse en troubler inopinément la paiv. La douceur d'esprit qui régnoit dans toute la conduite de M. l'archevêque de Cambrai le lenoit très -attenlifà étouffer dans leur naissance ces premières semences de trouble : il sulïisoit qu'une chose lui send)làt capable d'indisposer, pour qu'il en prévînt habilement, ou qu'il en arrêtât sur-le-cliamp le dangereux progrès. Les railleries ne lui paroissoient point un jeu innocent qu'il pût tolérer, ni qu'ftndût se permettre en sa |)résence; il ne vouloit ni de ces bons mots qui font rougir ceux sur qui ils retombent, ni de ces disputes trop vives qui sont sujettes à laisser après elles de l'amertume ; en un mot , on joiiissoit en sa compagnie d'une gaîté innocente, et par là très-aimable.
Ces aigreurs fréquentes auxquelles les maîtres se laissent aller, assez souvent sans raison , et presque toujours sans scrupule , contre leurs domestiques , passoient dans son esprit pour des cruautés inexcusables, dont il avoit horreur. Il me faisoit l'honneur de me dire un jour à ce sujet , que , quand il avoit eu de mauvais domestiques , il les avoit renvoyés promplement et sans bruit. « Mais les bons me sont chers , » ajouta- 1 -il , par toutes sortes de raisons. » Pauvres gens ! pourquoi augmenter la peine » de leur servitude par de mauvaises manières? » Il m'arrivepourtantquelquefois de les gronder » par A'ivacité ; mais le moment d'après j'en » suis facile , et je ne suis j)as en repos que je » n'aie eflacé ma promptitude par quelque » espèce d'excuse qui console mon pauvre do- » mestique aux dé[)ens de mon amour-propre.» Etfectivement j'ai été témoin qu'un jour le bon prélat ayant été obligé de parler à l'un de ses gens im peu plus haut que de coutume , il alla dès le lendemain le prendre en particulier, et l'exhorter à mieux faire , en lui doimant mille marques de bonté. Quelques personnes lui ayant représenté eu conséquence , ([ue sa trop grande indulgence rendoit ses domestiques moins attentifs à leurs devoirs: «J'en conviens. » leur répondit-il , je sens assez que je ne suis
» pas aussi bien servi que je devrois l'être ; mais » que V ;ulez-vous faire ? Nous sommes tous » honnnes , c'est-à-dire , très-fautifs : c'est » pourquoi il faut se pardonner beaucoup les ■» uns aux autres; j'aime mieux pécher par trop » de douceiw que par un excès de rigueur. » Ira viri justitimn Itei uoii operaiur '. 0 qu'il faut s'être accoutumé de longue main à renoncer généreusement à soi-même . et à creuser bien avant dans l'humilité , pour être ainsi constamment doux aux autres , fût-ce au préjudice de ses intérêts ! On est peiné de l'humeur des autres ; les saillies immodérées de leur amourpropre nous font souffrir : tolèrera-f-on donc élernellement en soi ce qu'on supporte si impatiemment dans autrui? Il est digne d'un héros chrétien de souffrir de tout le monde, sans faire souffrir personne.
Aux exemples de douceur et d'humilité que l'alibé Galet a réunis dans les chapitres n et m, on peut ajouter les deux suivans , tirés de la Vie de Jean-Ba()tiUe de Villiers , président du séminaire provinci(d desévèques à Douai. Lille , I788,in-12. (Pag. 187 et suiv). Le premier de ces deux traits est rapporté , quoique avec moins de détail , dans V Histoire de Fénelon , livre IV, n. 9
« M. de Fénelon , dit l'historien , fut un jour informé qu'un de ses cur's se dérangeoit considérablement , au grand scandale de toute sa paroisse. Il se crut entin obligé , après plusieurs avertissements charitables , de le faire renfermer dans la prison de l'Oflîcialité. QueK ques mois après , un de ses grands-vicaires, ou quelque autre chanoine qui l'approchoit souvent , vint lui dire avec un air de confiance : « Monseigneur, je viens de voir notre curé pri- » sonnier ; il m'a paru sincèrement converti : » je pense qu'il seroit à propos de lui rendre la » liberté et de le renvoyer à sa cure. » Cfl illustre prélat lui répondit avec beaucoup de douceur et de politesse : «Ce n'est pas l'ordi- » naire , monsieur, que les mauvais ecclésiasti- » ques se convertissent si promptement ; ce- » pendant , puisque vous le jugez être bien » louché de Dieu, et vraiment pénitent, je coi> » sens qu'on le relâche. » Le curé ne fut pas plutôt rentré dans sa paroisse, qu'il recommença ses désordres. Alors le grand-vicaire ou le chanoine qui avoit obtenu son élargissement revint
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trouver son arclievèqiie, et luidil brusquement: (( Vous avez mal fait , monseigueur, de l'clà- » clier et de rétablir un tel curé dans ses ibnc- » lions; il se dérange, il scandalise tout le » monde comme auparavant: il faut le remettre )) en prison. « M. de Fénelou ne répliqua rien à celte brus(juerie. 11 pouvoit d'un seul mol l'ermer la boucbe à celui qui lui parloit de la sorte , lui rappelant que ce n'avoit été qu'à sa sollicitation , à ses instances, qu'il avoit délivré ce curé : mais non , il se tut à ce sujet , et changea de propos fort agréablement.
» M. de Villers avoit le bonheur de voir souvent ce prélat , et même avec familiarité. Ce digne archevêque n'avoit aucune réserve pour luij son cabinet le plus secret lui étoit ouvert eu tout temps. Un jour que notre saint prêtre étoit allé de Douai à Cambrai , en soutane avec une ceinture , à pied , un bàtuu à la main , il se présenta chez l'archevêque dans cet équipage. Le suisse , qui avoit ordre de ne laisser entrer personne , qui que ce fût , l'arrêta à la porte , et lui demanda qui il étoil. « Hélas , je suis un » pauvre piètre de Douai , nommé Villers , » répondit-il ; ayez la bonté d'avertir monsei- » gneurde mon arrivée. » Le suisse alla l'annoncer, et sur-le-champ il fut introduit avec honneur. Monseigneur le reçut avec toutes les démonstrations d'amitié les plus sincères et les plus obligeantes. 11 se Irouvoit une autre fois à Cambrai avec M. Turpin , son intime ami. « Voici , monseigneur , dit-il en abordant le » même prélat , voici un docteur en droit de » l'Université de Douai , qui souhaiteroit avoir » l'honneur de vous présenter un de ses ou- » vrages , sur la distinction du di-oit et du fait )) de.)ansénius; mais il n'a osé jusqu'ici prendre » celle liberté, disant qu'il est un trop petit n homme. » Un trop petit /«omwe / répliqua aussitôt cet archevêque ./> n'o» connais point dans le nnnide de plus petit que moi. »