CHAPITRE Y
aiiinur [kiiu' hi pauviolé.
I.Ks biens de ce monde sont sujets, comme nnus l'apprenons de l'I-lvangile % à la rouille ,
au déchet . aux mains des voleurs , et à je ne sais condiien d'autres pareils accidens qui en prouvent la caducité , indigne de notre altachemenl. Il \ a plus; notre Seigneur les compare à des eaux salées capables d'irriter la soif, bien loin de l'élancher. I\l. l'archevêque de Cambrai l'egardoit sin- ce pied-là les digmtés , la faveur, la prospérité , l'opulence , et s'en définit comme d'objets dangereux qui tendent continuellement à débaucher le cœur, pour lui faire aimer les choses d'ici-bas au préjudice de ce qu'il doit à Dieu. C'est pourquoi se contenter de peu, user sobrement des commodités delà vie, les restreindre au simple nécessaire, tenir son cœur dans le détachement, vivre dans la privation et dans l'amour de la privation , étoient autant de principes que le saint prélat réduisoit en pratique aussi leligieusementdans les petites occurrences qu'il auroit pu le faii'e dans les grandes, fondé sur cet oracle de l'Ecriture , que « celui » qui craint Dieu ne néglige rien; » qui timef Denni , nihil imjligit '. Qu'auront à répondre à cet exemple certains dévots , qui , sous prétexte de se réserver à faire, quand il faudra, des actions essentielles et décisives, négligent, en attendant, fort imprudemment mille petits moyens que la Providence leur ménage avec bonté pour les faire avancer aisément dans le bien? Comme si les voies du Très-Haut étoient à leur disposition , qu'ils méritassent de faii-e ])our lui de grandes choses, dès là qu'ils osent lui manquer, sans égard , dans les plus petites ! Illusion déplorable! Hé! ne voudra-t-on jamais comprendre que le serviteur fut introduit dans la joie du Seigneur, qualifié de bon et de fidèle serviteur, pour avoir été fidèle en de petites choses? Euge, serve bone , in inodico fidelis , intra in gaudiiun Domini tui ^. Négligez après cela certains détails des vertus, parce qu'ils vous sendjlent médiocres ; rabattez-vous sur les oeuvres considérables , pour lesquelles vous vous réservez , dites- vous. Je vous plains, puisque , selon le langage des saints Pères , ce n'est pas tant la qualité des choses en elles-mêmes qui les relève aux yeux de Dieu , que l'intention droite et le motif épuré avec lequel on s'y porte. Non quantiun , sed ex quanta.
Cette digression (tout hors d'oeuvre qu'elle paroitra peut-être du premier coup-d'œil) ne laisse pas de nous ramener utilement à la vertn précieuse de la pauvreté, dans laquelle M. l'archevêque de Cambrai s'exercoit, non-seulement de cœur et d'affection, comme je l'ai déjà dit
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PRINXIPALES VERTUS DE FENELON.
plus haut , mais réellement et de fait , autant qu'il lui étoit possible. Il n'attendoit pas pour cela qu'il s'en présentât des occasions remarquables : il est rare en elVet qu'il s'en offre de pareilles à une personne élevée en aussi grande dignité; toute la vie pourroit bien se passer, sans qu'il en fôt question d'aucune de cette espèce. Le plus sûr étoit , selon lui , de mettre d'abord en œuvre ce qui tombe sous la main , et de cbercher, du moins par une médiocrité générale , à approcher de la pauvreté , si l'on ne peut la pratiquer à la rigueur. Dans cet esprit , il se passoit à un très-petit nombre d'habits; encore vouloit-il qu'ils fussent des étoffes les plus simples. Il observoit la même règle pour ses habillemens d'église; et pour n'en donner ici qu'un exemple en passant . il ne soufl'roit à SCS aubes et rochels ordinaires ni dentelles , ni aucune autre superlluité pareille, voulant, par ce retranchement, rendre, comme il pouvoit, quelque petit hommage à la pratique de la sainte pauvreté.
Un jour qu'il me rnonlroit une magnilique croix pectorale, enrichie d'émeraudes, qui lui avoit été donnée par M. l'Électeur de Cologne, je lui dis avec une ingénuité que ses bontés singulières pour moi autorisoient : « Monseigneur, » vous devriez porter celle croix-là , car elle est » infiniment plus belle que la vôtre. » Le saint prélat, souriant de ma naïveté, me répondit avec amitié : « Non, mon enfant, cela ne se » peut ; car si j'ai cru devoir acce[)ter cette riche » croix, par respect pour la personne éminente » de qui je la tiens, c'a été, dans le fond de » mon cœur, à condition de n'en faire usage de » ma vie. Les saints prélats qu'on nous propose » pour modèles en auroiciil-ils voulu porter de » semblables? Ils s'en seroienl bien gardés. A » Dieu ne plaise donc que la croix , qui m'a- ,) verlit de la pauvreté et de la nudité de Jésus- » Christ , trouve en moi un embellishcment fas- » tueux , qui la fasse méconnoître jusque sur » ma poitrine! »
S'il étoit réser\é sur ce qui avoit rap|)ort directement à sa personne, on ne s'étonnera j)as qu'il se fût fait une loi de ne souIlVir dans son palais aucun meuble qui sentît le faste. Non , je le répèle avec assurance , il ne se trouvoil rien cb.ez lui qui sentît la |)ompe mondaine , rien de recherché ni de supeillu. il conscMoit à la place (ju'il occu[)oit dans l'Église , et an rang que sa dignité lui domioit dans le monde , que son appartement fût meublé d'mie certaine façon : (-11 toléianl sui' cela ce (|u'il ne pouvoit absnhi- ,11,. ni .iiii.rchcr, il en soulhnit plus (pie je ne
puis dire. Pour dédommager d'autre part son attrait pour la pauvreté évangélique , il avoit fait pratiquer, à coté de son grand appartement, une petite cellule, où pour tout ajustement il y avoit quelques meubles d'une simple serge. C'étoit là son habitation délicieuse , qu'il préféroit à la magnificence des plus superbes palais. C'est par ce même amour de la pauvreté, que le saint prélat avoit renoncé de tout son cœur à l'argent , et au soin des afftiires temporelles, pour vaquer plus librement à l'œuvre de Dieu , dépris de tout intérêt sensible. Attentif à ce que sa maison fût dans un bon ordre, soigneux que ses revenus fussent administrés , selon l'esprit des saints canons, dans la plus exacte régularité ecclésiastUiue , il ne tcnoit pour lui à rien davantage. Ces paroles de l'apôtre ' : Dieu a choisi les pauvres pour les rendre 7'ic/ies dans lu foi, et les faire héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment, lui avoient fait une si forte impression, qu'il ne faisoit nul cas des biens , et même qu'il regardoit l'argent comme de la boue : aussi n'en portoit-il jamais sur lui , à moins que ce ne fut en voyage , par pure nécessité. Il arriva (je ne me souviens pas bien dans quelle circonstance) que son intendant lui apporta dans sa chambre une certaine somme , prétendant qu'il devoit la garder pour les raisons qu'il lui allégua. Ce bon prélat s'en défendit tant qu'il put, soutenant de son côté qu'il n'en avoit point aifaire, mais qu'il auroit recours à lui en cas de besoin. Obligé , malgré sa répugnance , de céder aux instances réitérées qui lui furent faites , il accepta entin la somme , triste et bien fâché : mais en revanche , elle ne demeura pas long-temps entre ses mains toute entière; il commença par en prélever la meilleure partie, qu'il lit distribuer à des pauvres honteux : pour le reste, il n'en fut non plus question, que d'un objet de malédiction qu'il détestoit , et auquel il ne voulut plus touclier du tout, .l'ai su celle particulaiité du saint prélat lui-même , qui m'en lit la conlidencc dans \\n de ces précieux momens où il avoit la bouté de s'entretenir avec moi à cœur ouvert. 0 qu'il est vrai que quiconque est engagé dans la milice sainte ne doit plus aimer les choses temporelles, ni y tenir par quelque endroit que ce puisse être , afm de ne songer qu'à plaire au divin maître auquel il s'est enrôlé! Sage, qui, le cœur vide de tout ce qui est ici-bas, vil uniquement dans ratlenle des biens éternels , seuls digues de nos empi-essemens!
PRINCIPALES VERTUS DE FÉNEl/)N.