‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 143 sur 422 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Son zèle pour son troupeau.

L'ardbnt amour que M. rarchevèque de Cambrai avoit pour ri''.gliseen général produisoit en lui un zèle très-vif envers le troupeau particulier que la Providence lui avoit confié. Il ne le faisoil pas consister, ce zèle, dans je ne sais quelle inquiétude , plus souvent l'eflet de la nature que de la grâce , moins encore dans une froideur hautanie , une rigueur inflexible , fruits malheureux de l'humeur. On ne voyoit en lui, pour me servir de l'expression d'un saint Père (S. Jérôme), ni l'anxiété des Scribes , ni le sourire des Pharisiens : son zèle partoit de la charité la plus pure , son co'urne respiroit que tendresse.

L'aveuglement des pécheurs faisoit naître en son ame , non des sentimens amers , mais une compassion vraiment paternelle; leur dureté lui arrachoit des larmes; il eût voulu en verser des torrens pour lavci- leurs fautes. H s'humilioit , il saflligeoit [»our eux; et quand il leur parloit sur leur état déplorable, ce n'étoit qu'après avoir gémi long-temps aux pieds du Dieu des miséricordes , pour obtenir de sa clémence les grâces dont ces prévaricateurs s'étoient rendus indignes.

Les justes trouvoient auprès du charitable prélat soit la consolation , soit l'instructiDn qui leur éloient nécessaires ; il leur apprenoil à devenir humbles, patiens, réglés, soumisàDieu. Mort à lui-même , il leur enseignoit à faire main-basse courageusement sur l'amour-propre, disant qu'il est bon de refuser tout à la nature, pour tout donnera l'attrait de la grâce. Pour abréger, sous wn tel maître, il falloit vivre dans un généreux mé|)i'is de la vie , impafieni , si je puis parler ainsi , il<' l 'éternité. Tout à

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tous , il parloit aux pauvres comme aux riches , auxsavans comme auxignorans. U étoit charmé de pouvoir entretenir des biens du paradis les pauvres gens de la campagne , à qui un travail sans tin rend la vie si pénible. On le voyoit aussi aborder les siniples soldats de la garnison de Cambrai, à dessein de leur insinuer en passant quelque sainte pensée.

Il eut voulu pouvoir passer chaque jour plusieurs heures à consoler les prisonniers: mais s'il ne pouvoit le faire à l'ordinaire , retenu par des occupations plus pressées, au moins il accouroitavec empressement à ces lieux d'horreur et d'affliction au premier signe que donnoient ces hommes infortunés de souhaiter la visite du saint prélat. Là ce grand homme, au milieu de la puanteur, dans l'obscurité des sombres cachots, attendri sur ces misérables captifs , louché de leurs souffrances , faisoit succéder à des aumônes abondantes la parole vive et efficace du salut.

Une fois entre autres qu'il revenoit des prisons , il se donna la peine de passer à ma chambre , pour me raconter avec effusion de cœur ce qui s'y étoit passé. <( Je viens , me dit-il , d'un » cachot où j'ai vu des criminels qui , bien loin » de craindre les supplices les plus affreux , les » regardent au contraire comme une punition » encore trop douce de leurs fautes. Contensde » mourir, ils ne désiroient que ma bénédiction, » et un mot d'exhortation. Ils ont même refusé » un petit bien que j'ai voulu leur faire. Nous » n'avons besoin de rien, m'ont-ils dit , que de » la grâce de bien mourir. 0 que j'ai été édifié » de la parfaite résignation de ces pauvres gens! )) Mon Dieu, que leur disposition confond ma « lâcheté! «

On ne peut dire les biens incomparables que lit ce saint évêque dans les hôpitaux de Cambrai pendant la dernière guerre. Les conversations éclatantes (pie Dieu opéra par son ministère fiuTuI sans nond)re : témoin , parmi plusieurs autres , celle de deux soldats malade» , l'un Allemand , l'autre Suédois, lesquels , après avoir vielli dans la fausseté de l'erreur et dans l'opiniâtreté d'une secte licencieuse, ne purent tenir contre le zèle du saint prélat. L'ardeur de sa charité fondit si bien la glace de leurs cœurs rebelles , qu'ils expièrent les crimes de leur vie passée par les larmes de la plus sincère pénitence. A peineeurent-ils connu la vérité, qu'ils l'aimèrent avec une telle ardeur, que leurs dernières [taroltîs, connnc autant de traits enflammés, allniiiniculdanslcsid'ui's dt's plus endurcis le df'sir de servir Dieu.

PRINCIPALES VERTUS DE FENELON

Au reste , M. l'arclievèquc de Cambrai ne s'en tenoit [)asaux seules bonnes œuvres dont je \iens de parler; cette carrière eût eu trop peu d'étendue parson zèle, auquel il nesavoit donner aucunes bornes (je parle de celles que l'aujour-propre et lu délicatesse auroient voulu lui prescrire) : dès qu'il s'agissoit du bien de son troupeau, sa sollicitude paternelle n'étoit point satisfaite qu'elle ne se fut mise à tout.

Pei'suadé que l'instruction est une fonction essentielle dont les pasteurs ne peuvent se dis- |)enscr sans de grandes raisons, puisqu'ils sont envoyés pour prèchct' ' , et puur enseigner -, il vaquoit à la prédication de la parole divine avec une assiduité qu'il a poussée jusqu'à la lin de sa vie. Après donc avoir exborté en particulier les pécheurs, après avoir encouragé les justes, après avoir rempli par la voie de la direction tout ce (jue sa haute piété donnoit droit d'attendre de lui, il montoit en chaire pour faire retentir publiquement aux oreilles de son peuple les j)aroles vivillantes du salut. Ce n'étoit pas à Cambrai seul où le saint prélat faisoit éclater son zèle, chaque portion du diocèse fut arrosée tour à tour de la propre main du pasteur.

Quand je fais réflexion aux visites pastorales de ce saint prélat , je crois \oir retracées au naturel les premières courses apostoliques : même zèle de la gloire de Dieu , même désintéressement pour soi-même , même ardeur pour le salut des âmes. Prêcher, confesser, catéchiser, confirmer, reprendre , corriger, planter et ari-oser, étoient ses chères délices. La peine du jour précédent l'encourageoit pour le suivant. Dès le grand matin (je parle du temps de ces visites épisco[)ales) , il se rendoit à l'église, d'où il ne sortoit souvent qu'à midi. Il avoit pris à })eine quelque délassement , qu'il se hàtoit de retourner aux fonctions les plus pénibles de son ministère, pressé par le désir violent d'enfanter des âmes à Jésus-Christ. Il se livra à son zèle, j'ose dire, avec si peu de ménagement dans la dernière visite qu'il lit l'année qui précéda sa mort , que , dans le cours de sa mission apostolique, il lui arriva une extinction de voix, causée par une ardeur aiguë dans la poitrine; ce qui contribua sans doute à abréger ses jours précieux. On eût bien voulu lui faire entendre qu'il prenoit trop siu' lui ; j'eus même la conliance de le lui représenter : mais ce bon pasteur, qui , à l'imitation du grand apôtre, ne eomptoit pour rien su vie ^ , ne répondit à ces remontrances autre chose , sinon que « (juand

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» il auroit donné son ame pour ses ouailles , il » auroit aloi's rcMupli l'idée du vrai pasteur. » Jus(jue-là , ajouta-t-il . je n'aurai rien fait de » trop. » Vit-on de charité plus lumineuse, un zèle plus vif, des sentimens plus ressemblans à ceuxdes premiers ouvriersde l'Evangile? Plaide à notre Seigneur de susciter bon nombre de semblables ministres, dans cesjoui's où la licence se répand comme un torrent impétueux pour se venger par avance du frein que doit lui imposer notre auguste monarque , héritier de la piété et de la magnanimité de ses ancêtres! Formé du sang d'un saint prince ' dont le nom sera en éternelle bénédiction , puisse-t-il être un autre lui-même! Puissions-nous voir régner le père dans le fils , pour la gloire de la religion , pour le bien du royaume, et pour la consolation de tous les bons Français !

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