CHAPITRE X
Sa charité pour les pauvres, sa générosité, sa libéralité.
M. l'archevêque de Cambrai, en garde contre la vaine ostentation de tant de personnes , qui annoncent à son de trompe leurs aumônes, répandoit libéralement les siennes dans le sein des pauvres, si secrètement , que sa main gauche , pour me servir de l'expression de l'Evangile - , ignoroit l'action de la droite. Content que Dieu fût le témoin de sa charité, il en déroboitla connoissance aux honnnes toutes les fois que l'obligation de donner bon exemple, ou démontrer aux gens du siècle qu'il faisoit un légitime usage de son temporel, ne le contraignoit pas de tenir une autre conduite.
Il faut avouer que la [)auvreté forme par elle-même un état extrêmement pénible : mais si , par surcroît de malheur, la maladie vient à joindre ses langueurs mortelles , on ne peut disconvenir queces deux fléaux tristement réunis ne répandent un excès de désolation , à laquelle une charité attentive ne sauroit procurer d'assez |»romptsadoucissemens. Ainsi, quoique M. l'archevêque de Cambrai eût en général pour tous les misérables des entrailles de miséricorde , cependant les pauvres malades occupoient le premier raugdans sa compassion, aussi bien que dans son assistance. Les secours abondans qu'il leur fournissoit passent toute expression, et
' Pour riiili'lli|!cii(P de ic passuije, il faut se ruiiiicler que «■(> lleriifil lut puMiO en 1725 , sous le rènnc.de Louis \v, ûls du Duc (le ISouiiîogiie. — - Mallh. vi. 3.
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PRINCIPALES VERTUS DE FENELON
pour j'en pusse faire ici un juste détail, il taudroit que le saint prélat ne les eut pas multipliés à l'infini.
Il étendoit aussi ses aumônes sur les pauvres monastères, hôpitaux, et autres pieuses maisons de son diocèse, qui étoienl dans l'indigence. Aux nnes, il envoyoit des provisions des choses nécessaires à la vie ; aux autres , il faisoit distribuer des sommes d'argent convenables à leurs besoins.
La garnison se ressentit elle-même particulièrement de l'assistance du saint prélat dans la chère année. Comme les soldats manquoient de pain, et généralement de tous secours, il eut une extrême piélé do l'afl'reuse misèreà laquelle ils étoient réduits. Pour y remédier selon ses forces , il leur lîl distribuer la moitié de la provision du blé nécessaire poursa propre maison, accomplissant ainsi à la lettre l'avis de l'apôtre ' : Que votre abrindnnce supplée viaintenant à leur pauvreté, afin que celui qui possède beaucoup de choses ne soit pas dans raboudancc , pendant que celui qui a peu reste dans l'abandon.
Les familles ruinées, les gens dans la disgrâce, les soldats congédiés , trou voient pareillement un soulagement réel dans la générosité du saint prélat. Combien de fois l'ai-jc vu faire donner un argent considérable à des malheureux dont l'air triste attiroit sa compassion !
Parlerai-jc de ces temps affreux où des armées formidables, aux portes de Cambrai, obligeoient les paysans de se réfugier dans cette ville, et d'y sauver ce qu'ils pouvoient de leius effets! La situation de ces pauvres gens, qui fuyoient le pillage du soldat insolent, le renversement de leur fortune, la dispersion de leurs familles , la désolation peinte sur leur visage, leur air consterné : spectable pitoyable , qui excitoil dans le cœur du saint pi-élat les mouvemens de la [)lus tendre charité ! Ce fut alors qu'on le vitempressé à rcc'ieillir le troupeau dispersé, à faire entrer les brebis elfrayécs dans la bergerie, je veux dire dans son jialais épiscopal , dans lequel il logea tout autant de monde qu'il en put contenii'. 11 ne lui suflil pas d'avoir logé les hommes, il voulut de plus retirer les animaux qui lcurapi)artenoient. Si d'une part les corridors , si les chambres, si les degrés étoient remplis des pcisonnes qui accouroient en foule; d'un autre C<jté, les cours, les jardins, les vestibules iegorgeoient des animaiix qui y étoient pressés, et comme entassés *. On auroit cru voii- l'arche
> Il Cor. VIII. A. — - Il (Si asM'/. viaisciiil.lahl.- i|uc tails rai>|i(irl(^s ici ont (loiiiii'' lieu a riinccdcii' si ikmi m
antique , dans laquelle se rendoit à la hâte tout ce qui devoit échapper au naufrage.
Le saint prélat ne borna pas là ses bons offices ; il y en ajouta d'autres pour le moins aussi essentiels. Il ordonna à son maîlre-d'hôtel de donner à manger à tous ceux qui en demanderoient , lui défpndant, sous peine d'encourir son indignation . de rien refuser, ou de faire mauvaise mine à qui ce fût. On se hasarda de lui représenter quune telle dépense n'alloit à rien moins qu'à le ruiner totalement. « Dieu » nous aidera, répondit-il; la Providence a » des ressources infinies, sur lesquelles je compte » sans nulle défiance. Donnons seulement tant » que nous aurons de quoi ; c'est mon devoir, et » c'est aussi ma volonté. »
Après la sanglante journée de Malplaquet , les troupes françaises reçurent foute sorte de secours du saint prélat. Le croiroit-on ? il fit sortir les ecclésiastiques de son séminaire, pour y mettre à la place des gens blessés de la maison du Roi , qui y furent servis et pansés plusieurs jours à ses dépens '. Cette assistance généreuse leur sauva la vie, au moins à un grand nombre. Je ne le dis qu'après le témoignage qu'on ont rendu jinhliquenientles généraux de l'armée, et des personnes de grande distinction. Dans cette triste conjoncture , le palais épiscopal devint lui-même la meilleure ressource des officiers de l'armée. Ils y étoient accueillis avec tout l'empressement i)ossible , et l'on vit pendant plusieurs jours (les tables servies jusqu'à cent .cinquante couverts. Quoique M. l'archevêque de (Cambrai ne retirât presque rien alors de son bénéfice, que ses bois fussent coupés et enlevés, ses moissons ravagées , ses revenus arrêtés , ou, pour parler plusjuste, éteints, il trouvoit néanmoins dans son grand cœur de quoi fournira tant de besoins pressans. On lui entendoit dire alors d'un air de contentement, ordinaire à une ame aussi parfaitement généreuse que l'étoit
Mabip (11- la vadic (|iruii vi*;'li'i>'l ■'•voir (■■l(' roflicrchée dims la tainpaulie, i;t laiiieiK'c a Cainbiai , par Fciiclou lui-nif'im', au milieu do la iiuil, pour consoler un puuvrc paysan dont rllc faisoil toulo la riiiicss.'. On sait (iu(^ ic trait siii(julit'r riposc uiii()ucnicnt sur l'auiorilc di' d'Alcinbort. Aucun auteur e(inleni|>oruin n'en fait mention, et M. le cardinal de Hausset l'a eulierenieiit passé sous silence dans \' Histoire Hr l'nichni. Il esl étonnant (|ue la sculpture ait entrepris de p(-rpeluer celte anecdote , en lu choisissant iiour sujet di; l'un des reliefs .|ui ornent le iiionunient elex- a Feiielon dans l'e- (;lise cathédrale de Cambrai , et dont rinauBiiralion s'est laile le 7 janvier 1H2G. (Voyez. 1'///.^/. <lc l'nicinn , liv. vm , n.
1 rVsl ici le lieu de réclamer contre le delaul de goût et de coiivciiaïK'c (|u'on remarque dans plusieurs tableaux ou Fénelon esl représente m rorlirl, iiensant lui-nn'-ine les blessi's. On esl surjnis de reirc.iiver ce delant dans un des reliefs qui ornent le moïKinienl de l'enelon dont nous avons parlé.
PRINCIPALES VERTIS DE FÊNELON.
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la sienne : « Que je suis heureux de pouvoir » être bon en quelque chose aux personnes qui » out l'honneur de servir le Koil Sa Majeslci » m'a fait mille hions ; j'en suiscomhlé : je dois » par conséquent lui en témoigner, plus que » personne, ma juste et respectueuse i-econnois- » sauce, surtout lorsqu'au le faisant , je suis » sur d'agir dans l'ordre de Dieu. Je ne puis , » disoit-il d'autres fois, je ne puis que me louer » des bontés que le Koi a eues pour moi ; toute M ma vie, je conserverai pour Sa .Majesté le dé- » voûment le plus lidèle : il m'est glorieux de »• pouvoir prodiguer pour son service les bien- » faits que je tiens de sa libéralité. »
A la suite de tant de grandes choses , je puis placer ce qu'il fit peu de temps après |)our les ecclésiastiques de sou diocèse. Comme d'une part les ravages de la guerre , et de l'autre les mauvaises raisons a voient rendu l'argent trèsrare et les vivres fort chers à Cambrai, il n'étoit pas possible qu'on tînt au séminaire les ecclésiastiques sur le pied de rancienne pension , qui étoit médiocre. L'augmentation qu'on fut obligé d'y faire, quoique très-juste , ne laissa de causer aussitôt la désertion des séminaristes , qui ne pouvoient pas , disoienl-ils , payer une somme qui excédoit leurs facultés. L'inconvénient étoit tel , que , pour peu qu'on eût différé à y pourvoir, le diocèse n'auroil pas manqué d'en souffrir. M. l'archevêque de Cambrai lesavoit ; pour y remédier, il n'eut besoin que de consulter sa charité , toujours portée à faire du bien. D'abord il fit venir gratuitement dans son séminaire plusieurs bons sujets, qu'il conuoissoit n'être |)as en état réellement de payer; puis, pour ôter aux autres tout prétexte de s'absenter davantage du séminaire , il voulut (}ue non-seulement la pension courut sur l'ancien pied, mais encore que les ecclésiastiques fussent traités tout comme auparavant , sans aucune ditférence. En conséquence de ce sage règlement . il recommanda à l'économie du séminaire de tenir un état exact de toute la dépense qui seroit faite pendant l'année, afin que , déduction à part des pensions , il pût faire bon du reste , ce qu'il exécuta en effet libéralement. Pouvoit-il faire davantage ? il avoit déjà passé toute attente ; cependant il fit plus, comme on va le voir.
Le saint prélat , après avoir repeuplé son séminaire de la façon que je viens de dire , n'oublia rien pour connoître à fond ce nouvel essaim. Il ne fut pas long-temps à démêler, parmi le nombre, certains sujets excellens, dont la rareté toujours trop grande fait encore mieux
sentir la valeur. Jugeant avec raison que des plantes d'une aussi grande espérance demandoieiil une cidiure au-dessus de l'ordinaire, il j)ril dès-lors la résolution d'envoyer ces jeunes gens à Paris, bien entendu qu'il se chargeroit de toute leur dépense. Il le lit comme il l'avoit [>rojeté ; car il paya bien des années leur pension au séminaire de Saint-Sulpice, contribua àlem- honnête entrelien, lit les frais de leurs degrés, et leur fournit, sans rien épargner, tout ce qui leur fut nécessaire, «pour » ménager, disoit-il, à son diocèse des mini^- » très capables d'enseigner et d'édifier.» Quand un évêque s'étudie ainsi à connoître son clergé, lorsqu'il s'ap|)lique à discerner la c^vpacité et le mérite pour les mettre en œuvre selon le talent propre, il lui en coule, il est vrai ; mais n'en est-il pas bien dédommagé par la consolation qu'il a de gouvernerson troupeau avec une harmonie dont la religion tire certainement de merveilleux avantages?
Jusqu'ici on a vu avec édification la charité bienfaisante de M. l'arche vêijue de Cambrai , attentive à se répandre dans chaque partie de son diocèse; il reste à en admirer le généreux écoulement dans tous les autres lieux où elle pouvoit pénétrer. Ce saint prélat, dont le zèle pour la maison de Dieiî ne se peut comprendre, n'eut pas plus tôt été informé qu'il y avoit à Paris une communauté d'ecclésiastiques ' dévoués à ressusciter l'esprit apostolique, qu'il s'empressa de leur procurer des secours proportionnés à leurs besoins, qui étoient grands : assistance d'autant plus considérable, qu'elle a été plus longue et plus constante, puisqu'elle n'a été interrompue que par sa mort. Chaque année donc, le bon prélat faisoit toucher régulièrement à ces vertueux prêtres une somme de sept à huit cents livres, «pour les mettre en » état , disoit-il , de continuera former des ec- » clésiustiques laborieux et fervens , surtout » bien orthodoxes. « Tel est en effet l'esprit de cette sainte maison, de s'abandonner sans réserve à la Providence , de ne posséder aucun bien foncier ; et sur les aumônes qu'on lui fait , d'élever de pauvres ecclésiastiques dans l'amour du travail , dans les sentimens de la plus exacte catholicité , et dans une parfaite subordination aux supérieurs, loin des intrigues et des cabales. Etablisseu'ent inliniment utile à l'Église, sur lequel je prie Dieu de tout mon cœur de verser ses bénédictions les plus abondantes.
1 Le séminaire du Sainl-Espiit , loiidé en «703 , rue Neuve Saintc-Geiievieve, et transléré depuis rue de? Poslcs.
PRINCIPALES VERTUS DE FÉNELON
Je me ressouviens acluellement d'une autre action du saint prélat, à peu près dans ce même genre , que je ne puis passer sous silen*e. Ayant été prié par des personnes de considération, de vouloir bien travailler à détromper une personne des erreurs dont elle étoit prévenue , il s'y employa très-volontiers ; mais bientôt il reconnut que les préjugés de religion n'étoient pas les seuls obstacles à lever : c'en fut assez pour lui faire employer généreusement tout ce que l'envie de gagner une ame à Jésus-Christ peut inspirer de moyens et d'adresse en pareil cas. « Oserai-je ajouter, écrivit-il à cette per- B sonne * , que , s'il m'étoit permis , je donne- » rois tout ce que j'ai, et qui n'est pas plus à » moi qu'à vous , pour assurer en vous l'ou- » vragede celui à qui tout appartient? » A ce coup, la personne, touchée, gagnée, désarmée, se convertit, et quitta tout. Je ne finirois point, si j'entreprenois de raconter en détail tout ce que la générosité chrétienne, la libéralité ont fait faire à ce bon prélat. Quand viendra le tem;s, ô mon Dieu, que votre Eglise sainte prendra elle-même le soin de publier les œuvres de ce grand évoque , pleines de piété et de miséricorde? E leemosynas illius enarrnbit omnis ecclesia sanctorum ^