‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 149 sur 422 · A FEL M. DE BEAUSOBUE SUR M. DE FÉNELON · texte numérisé non relu

A FEL M. DE BEAUSOBUE SUR M. DE FÉNELON

Monsieur ,

C'est à vous-même que je prends la liberté de me plaindre , au nom d'un certain public éclairé , de ce que vous avez avancé dans votre réponse aux journalistes de Trévoux. Après avoir accordé à feu M. de F'énelon la qualité de fort bel esprit, que tant de litres lui avoient acquis, vous l'accusez &'-a.\o\v penché vers le fanatisme sur la fin de ses jours , et d'avoir attribué aux évèques de Rome f infaillibilité dans le fait. Je ne sais pas précisément quelle idée vous attachez au mot de fanatisme. C'est un de ces termes indéfinis dont on resserre ou dont ou étend la signification au gré de la passion ou du préjugé. Si vous faites tomber son pjencfiant vers le fanatisme sur les opinions qu'il défendit pendant quelque temps au sujet da l'amour par

• Voyez VJj,peii(licr de la tJisserlalioii sur l'niitorilé du Piipi:, t. Il des Œuvres de Fénelon , \i. 55, cic. — Hisl. lia. de FcncloH , i" part. ai(. V, sert. k. n. k.

et désintéressé , et qui lui attirèrent une condamnation à laquelle il souscrivit , je me contenterai de dire que l'e.xpression est trop forte. Si les tempéramens qu'il avoil apportés dans son livre des Maximes des Saints, pour sé[)arer la fausse mysticité d'avec la vraie . ne parurent pas snffisans à ses adversaires, ils doivent du moins empêcher qu'on ne confonde ce pieux et illustre prélat avec les Quiétistes de son temps. A ceux-ci le terme de fanatisme convient pleinement. Si INI. de Cambrai a excédé, ces pardonnables excès avoient leur source dans la grandeur et dans la noblesse des sentimens de son cœur.

Ce n'est pas sur ce point que je veux insister : cela demanderoit une trop longue discussion. Quelque respect que j'aie pour la mémoire d'un si grand homme, je respecte encore plus la vérité, et je conviendrai sans peine qu'il avoit porté la perfection de l'amour de Dieu à des précisions trop métaphysiques '. A l'égard de V infaillibilité dans le fait , qu'il attribuoit aux évêques de Rome, permettez-moi , monsieur , de vous demander des preuves d'une pareille imputation , qui le déshonoreroit auprès de tout ce qu'il y a de gens sensés et bien intentionnés en France. J'ai eu l'honneur d'être assez de temps auprès de M. de Fénelon, pour savoir ses sentimens sur ce point. Non-seulement il ne croyoit pas les Papes infaillibles dans le fuit , mais il n'a jamais soutenu, ni dans ses écrits ni dans ses discours, qu'ils le fussent dans le droit ''-. Pourquoi vouloir l'associer aux partisans de cette chimère? Ils vous sauront gré, monsieur , de leur avoir offert un défenseur de cette réputation, ils se prévaudront de cette acquisifion. Si on la leur conteste, vous serez appelé en garantie. Souffrez que je m'oppose à votre libéralité, vous disposez d'un bien qui n'est pas à vous. Si vous prétendez pouvoir en user ainsi , justifiez , je vous prie , votre droit par quelque titre authentique ; j'entends par là quelque écrit public de cet illustre auteur. Vous ne souflrez qu'avec peine qu'on impute des absurdités aux plus anciens hétérodoxes, et que

1 La manière dont l'abbé Galet s'exprime ici semble mon- (rer qu'il n'éloil pas forl au courant de ceUe coiiliovoise. 11 est vrai que \m% adversaires de l'archevôquc de Cambrai lui reprochèrent dans le temps d'avoir porté lu perfection de Vainour de Dieu à des précisions métaphysiques; mais celle difriculté, coniuip nous l'avons remarqué ailleurs, est une de ( elles que Fi'nelon \)aroit avoir résolues d'une manière plus salisfaisanic {Hist litt. de Fénelon, il» pari. n. \Zo et 131.). — - L'abbé Galet ignoroii, comme on voit, l'opinion parliruliére de Fénelon sur rinfaillibililé du Pape; opinion que l'archevêque de Cambrai n'avnii manifestée dans aucun de ses L'crils imprimés, cl (ju'il ne manilesloil menu- en particulier ((u"a un polit immbrc de personnes de conliaiicc.

l'on charge leurs portraits de fausses couleurs. Cette louable tlélicatesse et cette généreuse équité font honneur à votre co'ur et à votre discernement. 11 y a long-temps que je sais que l'esprit de parti se croit en droit d'entreprendre contre ses adversaires. Heureux, si nous avions des moyens bien sûrs de ilémêlcr le vrai , et de le dégager des ténèbres qui l'oppriment !

Feu M. de Cambrai a soutenu l'infaillibilité do l'Eglise ; cela lui a été commun avec tous les théologiens de sa (■ouuuunion : il a soutenu l'infaillibihlé de l'Eglise dans les faits dogmatiques , contre ceux qui refusoient la signature pure et simple du Formulaire d'Alexandre Ml. C'est dans cette lice qu'il s'est distingué par plusieurs écrits, qui ont tous le même but. Expérimenté dans l'art de raisonner, il réduisoit toute la dispute à ce pomt. Si l'Eglise est infaillible dans l'interprétation, la qualitication et la décision d'un texte simple , elle l'est à l'égard d'un texte complexe ; si elle est infaillible sur un texte court , elle l'est sur un texte long ; si elle peut prononcer sans se tromper sur une proposition , elle peut également prononcer sur plusieurs : si l'Esprit saint l'assiste pour porter un jugement certain sur une page , il l'assiste pour prononcer sur plusieurs, sur un livre même entier. De là il tiroit une conséquence , que l'Eglise étoit infaillible sur des faits dogmatiques qui ont une liaison nécessaire avec le droit , qui en sont inséparables : sa plume féconde a présenté cette doctrine sous plusieurs faces, et avec des tours ingénieusement variés. La dispute enfanta des réponses et des répliques en grand nombre ; mais dans tout ce qu'a écrit M. de Cambrai , on ne trouvera pas une seule ligne qui attribue une infaillibilitr persijnnelle au Pape. Ses adversaires l'auroient vivement poursuivi dans un écart qui auroit marqué eu lui une basse adulation, ou une honteuse ignorance.

Quand .VI. de Fénelon publia la fameuse constitution Uni(jenilus, il se conforma, dans son acceptation , aux évêques de France pour la partie de son diocèse qui dépend de ce royaume, et il fit un Mandement particulier pour la partie qui relève de rEm|)ire ; mais on ne voit [)oint qu'il y recounoissc le Pape comme infaillible. Je ne puis donc deviner, monsieur , où vous avez [)uisé un pi"éjugé cpii feroit tant de tort à ses lumières. Les vues de politique et d'intérêt que vous lui attribuez , n'en feroient pas moins k son cœur , si elles étoient bien avérées. Plut à Dieu que vousl'eussiez connu! vous lui auriez rendu la justice que je lui ai vu et entendu ren-

LETTRE A BEAL'SOBRE SUR FENELON.

dre par plusieurs Proteslans d'Angleterre et de

Hollande , qui trouvoient dans ses entreliens encore plus de charmes que dans ses écrits. M. de Fénelon étoit encore plus grand de près que de loin. Je ne crains point de dire que c'étoit la plus belle ame du monde. Jamais la prudence n'a fait tort à sa candeur. Jamais l'intérêt n'a rien retranché de sa générosité. Avec un unique bénélice dont le revenu est fort considérable , il a vécu en pauvre , et il est mort de même. Si M. de Coslinga ^ , ambassadeur des Etals-généi'aux auprès de Louis XIV , vivoit encore , il ajouteroit beaucoup à ce ([ue je dis ici. Ce savant et illustre Hollandais rendroit cette justice à feu M. de Cambrai , que c'étoit le plus parfait honnête homme de son siècle.

La dilîérence des sentimens, et les vives contradictions qu'il essuyoit, ne l'ont jamais porté à contrister personne. 11 n'y avoit qu'un dérèglement opiniâtre de mœurs qui pût le forcer à montrer quelque sévérité, encore étoit-elle tempérée par tous les ménagemens de la plus ingénieuse charité. Si tous les évêques eussent pensé et agi comme lui , j'ose le dire , et je ne présume point trop , insensiblement la république chrétienne auroit vu cesser les scandaleuses divisions qui la déchirent. C'étoit un sincère amateur du genre humain , un vrai successeur de la charité imiverselle de Jésus-Christ. Tous ceux qui ont vu de près M. de Fénelon ne trouveront point ce portrait flatté , ce sont ses propres traits.

Vous recherchez la vérité , monsieur , malgré les pénibles veilles que vous coûte cette recherche. Vous ne pouvez me savoir mauvais gré de vous l'avoir olferte sur cet article. Ce ne sont point ici de ces faits obscurcis par une longue suite de siècles; la mémoire de l'illustre prélat est encore récente, ses écrits sont publics, et ceux qui l'ont approché sont en état de rendre témoignage à ses sentimens. J'ai eu l'honneur d'être de ce nombre ; c'est ce qui m'en-

* Sicio de (josliiiga, noble Hollaiiiliiis, ué on lfi64 a Hcrbai, y\H Franetker, siî rciidil ciMèbre dans sa patrie par ses connoissances en adminislralion, et^ar sa prudence dans les divers emplois poliliques donl il fut cbarcé. Ses talens le firent apl>eler à partager , avec le prime Enc<-'iic el le duc de Marlboriiuch, les ((jiérnlinns des lanipaones de 1707, 4708, 1709 et 1711. (î(islin(![a ne se distinnua \)as muins par sh valeur à la l.(e des arinres . «(u'il n'avcdt fait auparavant par sa pru- (Iciiiedar.s les crnseiK. La uuerre élanl Unie, on le vil suc- I l'ssivi'Mient idénipiileiiliaire au eon(;ri-s dTUeihl, anibassadi'Mr en l'ranie auprès de Louis XIV , et s'alliranl partout rcslinie el le rrspcel par une eonduite pleint^ de sagesse el de pnd)ité. Il mournl a Frau.M ker le 18 septembre 1731. L'abbé (ialet oppose ici a M. de Heausobrc avec d'autant plus de confiance l'aiilorile de M. tiosliuRa , que cet illuslre llollandai» rloil Proteslunl , el fort eslinn'" dans sa eomHiunion.

DISCOURS SUli L'ÉDlCATrON DU DUC DE BOURGOGNE.

gage à vous prier de rendre à son ca>ur et à sa croyance la même justice que vous avez rendue à son esprit.

Je suis avec un profond respect . monsieur . votre très-humi)le , etc.

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