LIVRE PREMIER
aucnn eclaircisycmenl sur celle pailiciilarilé de sa vie.
Mais des pièces originales qui nous ont clé communiqnées semblent indiquer que le zèle de Fénelon le porloit alors , malgré sa jeunesse et sa foible santé , à se consacrer aux missions du Canada. La congrégation de Saint-Sulpice y avoil un établissemenl considérable dans file de .Montréal , dont l'objet éîoil de Iravaillcr à la conversion des sauvages et de procurer les secours de la religion aux habitanls de la colonie. Cet établissement naissant avoil dt^jà excité le zèle de quelques ecclésiastiques élevés au séminaire de Saint-Sulpice : plusieurs d'cntr'eux éloient passés au Canada , comme nous rapprennent les mêmes manuscrits où nous avons puisé la connoissance de ce fait.
Nous voyons par la lettre de M. Tronson, que Labbé de Fénelon s'étoit rendu lui-même auprès de son oncle, pour lui faire part de sa résolution et lui demander son apiément. L'évêquede Sarlat fat efTrayé, avec raison , d'une détermination oui étoit absolument incompatible avec la santé si aélicale de son neveu. 11 lui refusa son consentement et lui ordonna de letourner au séminaire de Saint-Sulpice pour se rendre encore plus digne , par réluae et la retraite, d'exercer utilement le ministère auquel il se croyoit spécialement appelé.
Fénelon entre dans la communauté des prêtre» de Saint-Sulpici\
L'abbé de Fénelon , après avoir reçu les ordres sacrés au séminaire de Saint-Sulpice^ , se consacra aux fonctions du saint ministère dans la communauté des prêtres de la même paroisse.
On n'anroit pas besoin sans doute d'un exemple, aussi remarquable que celui de Fénelon , pour '^e pénétrer de toute rimportance et de toute la dignité d'un ministère qui donne toujours le droit de faire le bien et jamais le pouvoir de nuire ; qui n'exerce qu'une justice fondée sur la miséricorde , cl non pas celte justice que la terreur accompagne et dont les sentences sont écrites avec le sang ; qui place sans cesse les ministres de la religion enlie la puissance et la foiblesse , entre la richesse et l'indigoice, pour le soulagement de tous les maux et la réparation de toutes les injustices ; qui leur permet d'inter\enir dans toutes les discussions pour les concilie!- par la douceur et la contiance, sans jamais v mêler la force et lautorité; qui console le malheur par les seules espérances qui peuvent ouvrir le cœur des malheureux à la résignation et |)révenir le désespoir ; qui inspire la confiance au ciiminel lui-même par la loi d'un secret inviolable , et qui fait servir celte conliance à le conduire au repentir; qui peut , sans rougii-, in-plorer les plus humbles secours pour les transmettre à l'indigence ; qui, souvent dépositaire des richesses que la charité lui a confiées, s'ennoblit lui-même par une glorieuse pauvreté ^ ; qui en-
seigne la doctrine la plus favorable au repos de la société et au bonheur du genre humain , sans être obligé de varier sou langage et ses pi'éceptes au milieu do toutes les variations des institutions humaines.
Ce fut dans l'exercice de ce ministère , eu se mêlant à tous les états et à toutes les conditions , en s'associant à toules les infortunes , en compatissant à toutes les faiblesses , en y portant ce mélange de douceur , de force et de charité qui s'approprie à tous les caracfci'cs , à toules les situations »'t à tous les maux , que Fénelon acquit la connoissance de toutes les maladies morales cA physiques qui affligent l'humanité.
Ce fut par cette communication habituelle et immédiate avec toutes les classes de la société , que Fénelon obtint la triste conviction de tous les malheurs qui pèsent sur le plus gi-and nombre des honnnes.
C'est à la piofonde im[>ressiou qu'il en conserva toute sa vie , que l'on doit cette tendre commisération qu'il montre dans tous ses écrits pour les infortunés , et qu'il sut encore juieux montrer dans toutes ses actions.
Un avantage précieux que Fénelon recueillit du ministèi-e ecclésiastique , fut cette prodigieuse et incroyable facilité qu'il contracta de parler et d'écrire avec ime abondance , une clarté et une élégance qui tirent l'étonnement et l'admiration de ses contemporains. C'est en lisant , non-seulement ses ouvrages imprimés, mais encore les manuscrits qui restent de lui, qu'on a peine à concevoir comment, au milieu de tous les devoirs, de tous les soins et de toutes les traverses qui ont renipU sa vie , il a pu suffire à cette singulière fécondité qui se reproduit sous mille foi'mes et sur toutes sortes de sujets.
11 se consacra pendant trois années entières au ministère ecclésiastique , et ce fut alors qu'il fut chargé, par le curé de la paroisse de Saint-Sulpice, d'expliquer lEcriture sainte au peuple , les jours de dimanche et fêtes , fonction qui commença à le faire connoître, et dont il relira pour lui-mêmo les plus grands avantages.
Fénelon fut appelé a Sarlat, en ItiTi, par son oncle ; nous avons une de ses letties écrite de Sarlat ' , au marquis de Fénelon ; elle ne porte aucune date; mais il y parle de la mort du marquis de Saint-Abre , son oncle maternel , tué au combat de Sintzheim, le 16 juin IGTi , comme d'un événement assez récent. 11 y est aussi question de quelques démaiches qu'on se proposoit de faire en sa faveur pour lui procurer la députation de la piovince ecclésiastique de Bordeaux à l'assemblée générale du clergé de 167.^. Ces démarches n'eurent point de succès , parce (pi'il avoit pour concurrens les abbés d'Epinai, de Saint-Luc et de Marillac , pins âgés que lui , et beaucoup plus avancés dans les dignités ecclésiastiques.
i Corresp. de )''
' Vers l'an 4675. — 2 M. Laii{jULt, curé de Sainl-Sulpico, diâtribunil y,iv an uii million d'aumônes, «M n'avoit qu'un lit de sdCi' *'l doux chaises ih- pailii-.
HISTOIRE DE FÉNELON
Fénelon veiil se consacrer aux misbions du Levant.
Te fut à cette époque que Fénelon reprit, avec plus d'ardeur, ^;ou premier projet de se consacrer aux niissions ; mais convaincu a\ ec raison que sa santé ne lui permetlroit jamais de résister aux rigueurs du climat du Canada', il porta toutes ses pensées vers les missions du Levant. .Nous en trouvons la preuve dans une lettre éciite de sa main et qui n'a jamais été impi'imée. Elle nous a paru si remarquable , que nous croyons devoir la transcrire telle qu'elle nous est parvenue ; elle est datée de Sarlat, du !) octobie , sans indication d'année.
« Divers petits accidens ont toujours retardé » jus(pi"ici mon retour à Paris ; mais enlin , Mon- » seigneur, je pars, et peu s'en tant que je ne » vole. A la Mie de ce voyage , j'en médite un plus » grand. La (Ji-èce entière s'ouvre à moi, le sul- » tan ellhiyé recule ; déjà le Péloponèse i-espire en » liberté, et l'Eglise dé Corinthe va retleurir ; la )) voix de l'apôtre s'y fera encore entendre. Je me » sens ti-ansporté dans ces beaux lieux et paiini » ces inines précieuses, pour y i-ecueillir, a\ec les » plus curieux monumens, l'esprit même de l'an- » tiquité. Je cherche cet aréopage , où saint Paul » annonça aux sages du monde le Dieu inconmi ; » mais le pi'ofanc \ient api-ès le saci'é, et je ne » dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate « fait le plan de sa république. Je monte au double » sommet du Parnasse ; je cueille les lauriers de >' Delphes, cl je goûte les délices de Tempe.
» U'iHiid est-ce que le sang des Turcs se mè » lera avec celui des Perses sin- les plaines de » Marathon , pour laisser la (ii'èce entière à la re- » ligion, à la philosophie et aux beaux arts, qui » la regardent connue leur patrie. »
\iva , hcala
IVtainus arva , divifcs et insulas.
"Je ne rdiiblieiai ].,is, ô ile consacrée i>ar les » célestes visions du (lisci[>le bien-ainié ! ô iieu- » reuse Pathmos, j'ii-ai l)aiser sin- ta terre les pas » de l'apcMi-e , et je ci-oirai voir les cieux (inxcris. ') Là , je nie sentirai saisi (rni(lij;natinn contre le » faux prophète «jni a \oiiln (li''\cl(ipper les ora- » (les du véritable , et ji; bénirai le Tout-Puissant, )' qui , bien loin de [»iéci|)itcr l'Eglise comme l'.a- » bvlone, enchaîne le <lragon , et la irnd victo- » lieuse. Je \ois déjà le schisme (pii lonibe, l'O- " lient et rOccident (pii se, n'imissent , cl l'Asie >| qui voit renaître le jour aiirès une ^i longiu; >> nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur I) et arrosée de sou sang, délivrée de ses prolàna- -) natcurs ci revêtue d'une nouvelle gloire ; enlin , » les enfants (rAhrahani, ('pars sur la lad' de » toute la terre , et plus noniliienv (pie les ('toiles » du (irniamenl , «pii , rassemhU's des ipiatre » vents, viendront en foule reconnnitre leClirist » (pi'ils ont |ieic(' , et montrera la lin des temps » une r(''siirre(tioii. l'ai voila assez, Monseimienr ,
V(»yo/,, ci-dcsMi;. ,
» et vous serez bien aise d'appiendie ((ue c'est ici » ma dernière lettre, et la fin de mes enthousias- » mes, qui vous importuneront peut-iHre. Par- » donnez-les à ma passion de vous entrelenii- de » loin , en attendant que je puisse le faii'c de .. près.
» Fr. de Fé>kl().\. n
Onvoit, par le ton cl le style de cette lettre, que Fénelon étoit encore dans ce pj'eniier âge de la vie , où une imagination jeune, brillante et nourrie de toute la tieur de la littératui'e , se plait à embellir tous les objets qui se présentent à elle, et à y répandie les couleins vives et animées dont elle a reçu l'impression encore récente.
Cette lettie étoit probablement adressée à Bossuet 1, et remonte aux pieniiers temps de leur haison ; nous verrons bientôt comment elle s'étoil formée entj-e deux hommes faits pour se connoître, s'aimer et s'estimer.
On voit (pie Fénelon étoit parvemi à obtenir le consentement de l'évèque de Sarlat , son oncle , jU)ur son projet des missions du Levant. Peut-être ce prélat ne se ci-ut-il plus en di'oit d'opposer un second refus à une vocation qui paroissoil si maiquée , et que le temps n'avoit fait cjne conhrmer. Il ne pouxdit d'ailleurs alléguer pour les missions du Levant la ligueur du clhnat , conmie il l'avoit fait pour le voyage du Canada -.
Mais sans doute des réflexions ultérieures, la crainte d'aftliger mortellement un oncle, dont il avoit arraclu' plutôt ([u'obtenu l'aveu , la pensée déchirante de manipier à la reconnoissauce envers un prélat et un parent , «pii rcMinissoit les titi-es les plus sacrés pour un conir connue le sien, lui firent d'abord susjtendre l'exécution de son projet. On parvint ensuite adonner \u\o, autre direction à son zèle pour la conversion des infidèles, en l'apjdi- (piant à un objet à peu près du même genre, celui (le niaintenir (ians la foi les ISoiivcHes-Vathuliijues^ dont M. de Harki, archevêque de Paris , le nomma supérieur. Ses succès dans celte nouvelle carrii'fe, et le désir (pi'il paroissoil conserver de se consacj-er aux missions étran;^ères, filent naître dans lasnilc. Tidi-e de l'employer dans les missions du Poitou ; ("étoit rentrer en quelque sorte dans le genre d'ajxistolat pour le(iucl il avoit montré un attrait si décidé.
t'ciicloii est, iKMiiniè .siipt-nnir drs Nniivcllcs-flallioliques.
M. de Mariai, ai(l!ev('(pie de Paris. poss(>doit au de;;ri' le plus ('•minent l'art de gouverner, et de faire s(>rvir à la gloire el à l'avantiige de sou diocèse Ions les genres de iiK'rite et de talent (pi'il ol.servoil dans son clergé. La voix pnbliipie avoit d('jà |iorl('' jnsfprà lui le nom de Tahliede Fénelon. Fra|)p(' (le la r('putatioii exiraordinaire (pi'uii jeune homme avoit su méiiier à un à;^e où l'on n'est pas même reiiianpK' , il n'iiesita pas à le
' l.'cdilcur (les Olùivros de Fciiclcui poiis.- .'ivim raison >|iie rrllc Icllic .■loil liluliM udrcssco Ull (lue de UrailvilluTS. {\i>lc (têts JùUlciirii.) — - Viiyr/. , li-di'ssiis , la iiolc de la p. 8.
LIVRK PREMIER.
noriimor stuuiiicur des Souielle.s-Catlioliqunt cl des lillcp (le Ih Madeleine de Trriisnel.
I/ahhé <\c F(Mif!(in ifa\oit alois que vingt-st'i)!. ans , et un lui confia un emploi qui étoit ordinailenient réservé à des ecclésiastiques épiou\és paiune longue expérience et vieillis dans les l'onclions les plus délicates du ministère.
Pour èljf moins distrait de Texcrcice de ses nouvelles l'onclions , il (piitta la comnuniaulé des prêtres de Saint-Sulpice , et alla s'établir- chez le marquis de Fénelon , son onde', à qui le roi avoit accordé un lof;emcnt dansTabbaye de Saint- Gei-niain-des-lMés.
La communauté des .Nou\ elles- Catholiques lormoit une iissocialion de (piebpies personnes pieuses , cpii n'étoient liées par aucun vœu religieux. Elle avoit été instituée en Ki.'^i, par Jeanl'rançois de (Jondi, premier arche\è(pie de Paris, et approuvée par une Inille rbi pape l'ibain Mil. l/objet de cet institut étoit d'alVermir les nouxelb's converties dans la doctiiiie (pi'elles a soient imubj'assée,et d'instruire les personnes du mèn'ie sr\e qui se montroieni disposées à se convertir. Klles avoicnl l'orme leur premier établissement dinis la rue des Fossoyeurs, près Saint-Sulpicc. Mais lorsque le maréchal de Turenne eut abjuré le cahinisme, il chercha à i'avoi-iser une institution destinée à procurer à ceux dont il avoit partagé lesern-m-s, le bonheur ipTil avoit ieti-ou\é luimême en revenant à la rehgion de ses pères. Il accoi'da une protection particiihère à la communauté des Nouvelles-Catholiques, et ac<pht pour elle une maison plus spacieuse et ])his commode dans la rue Saint-Anne. Il se servit même de son crédit auprès du roi , pour le porter à étendre ses bienl'aiis sur un établissement si coiil'oiine au\ vues de ce prince. La protection de Louis MV et le nom de M. de Tiuenne avoient domié à la conmiunauté des Nouvelles-Caîlioli(pies une considération *pii excita M. de Mariai à lui doimeipour chef un ecclésirisii(pie digne de justifier- les vues et les espéi-ances d'irn l'oi tel que Louis MV et d'un honune tel que .M. de Turcmie. Son choix tomba sur l'altbé de Fénelon , et l'abbé de Fénelon fit bientôt counoitre que son nom serxiil aussi iirr titre de gloire porrr- le siècle de Louis XIV. Il entroit avec d'autant plus de satisfaction dans cette nouvelle carrière, ipi'elle le ramenoit indirectement à ses premières [)ensées et à ses pie~ mieis vn'ux porii' les missiorrs. File ne lui pr'éseutoit pas sans doute des travarrv airssi étendrrs, des darigers aussi glor-ieux ni des sacrifices .lussi pi'nibles : mais elle avoit arrssi ses dil'ficirltés. Il est souverrt |)hrs difficile de tr'ionqther de rej'i-errr- qrre de l'idolàliie , et de détrrriie des opiniorrs adofitces corrrnre plus pures et plus .sévères, tpie <les sui)erslilions extravagantes qui ne peuvent ni séduire l'esprit ni satisfair-e l'amoui-proprc.
L'abbé de Fénelorr moritr-a darrs son noirvel erirploi le rni'rile si rare cl si nécessaire de doruierloujorrrs à rinslr-uctiou cette foririe simide , clair-e, précise, qui la rrrel à portée de Irjrrs les esprits, en la var'iant selon le degré de Icrrr- irrlelligerice. 11 y r'érurissoit le dorr i)iécieri\ <le faire ainrer- la ver-tu par- ce laiigagc serisilile et iiénéirarrl qui
parle à l'ame a\ant d'arriver à la raison , et qui dispose à cetl(> sorte de coirtiance dont on ne peut jamais se délèrrdre porrr' celiri (pii a connncncé par irons convairrcre de sa \eiiu , de sa boime foi et de son intérêt pour notre bonheur.
La seule distraction que l'abbé de Fénelon se permit de mêler à des occupations qui paroitroientanjourd'hirr si rebutantes pour un homme de son. âge, étoit d'entretenir avec M. Tronson cette correspondance de piété (piMl a\oit appris à wuter sons sa direction , et de cultiver- avec assiduité les bontés de son onde, qiri étoit pour lui un second directeur-.
Kérri'lon se liu avrr Rossuet.
Le inar(pris de Fénelon avoit un grand nombre d'amis, auxquels il fit counoitre sou jeune neveu, l'ar-mi ces li(niiines distingués qui faisoient prolessioir d'aimer- et d'(>stiiner le marquis de Fénelon , et (pri vi\ oient avec lui d'une manière plus intime, on lemarquoit le duc de Beauvilliers, déjà jtréveuu en faveur de l'abbé de Fénelon , sur les témoignages de M. Tronson. On \ remarquoit aussi le célèbre Rossuet, qui hit frappé, dès les premiers moniens , du mérite extraordinaire qu'an noii(;oit ce jeune eccli-siasticpie.
Son oncle l'avoit également présenté à M. de Mariai, ai-dievèque de Paris, qui jouissoit alors d'un grand crédit à la cour, et qui réunissoit a un extérieur agi-éable et noble, de grands talens porrr- l'administration et une heureuse facilité de s'exprimer avec autant de grâce que de dignité. Il présida pendant trente-cinq ans les assemblées du clergé , et il sut toujours les diriger d'une manière aussi convenable pour le clergé que conforme aux vues du gouvernement. M. de Mariai accueillit l'abbé de Fénelon avec une bienveillance particulière; il lui prodigua tous ces témoi gnages de goût, de contiance et de bonne volonté, qui'éloient dans l'habitude de son caractère et de ses manières , et auxquels un grand usage du monde et de la cour prêtoit la séduction la plus llatteuse pour un jeune homme encore étranger au monde et aux all'aires.
Mais M. de Mariai vit avec peine l'abbé de Fénelon s'attacher- avec une prédilection marquée à Bossiiet , que sa grande réputation et sa qualité de précepteur du Dauphin présentoieiit déjà à l'archevêque de Paris comme un concurrent redoutable à la cour et dans les atVaircs du der-gé. Blessé d'une préférence aussi sensibe, .M. de Mariai ne fut pas assez maître de lui-même , pour ne pas laisser apercevoir à Fénelon combien il en étoit affech'. Peut-être aussi s'imagina-t-il que des corrsidéi-atiorrs d'irn autr-e genre empèchoient Fénelon de le crilliver- avec tout l'empressement ([u'il avoit attt'iulrr de lui.
Quoi (pi'il en soit, Fénelon ne se préscntoil à l'airhevèché qire tr-ès-rarement, et dans les seules cir-constances ofi le respect et la bienséance lui eu rais(»ienl un de\oir-. Ce hit dans une de ces occasions, que M. de Mariai lui dit d'un ton de reproche, où il entroit plus d'amertume que de bien-
veillance : M. l'abbé, loiis voulez être oublié , vous fe srrez.
Rien n'est peut-être plus propre à donner une juste idée de la sages-se de caractère et du Jugement prématuré de Fénelon, que cette vénération filiale qu'il monlroit pour un évèque dont le génie , les talens et les vastes connoissances commandoient sans doute l'admiration, mais dont l'austérité de principes et de rnœurs pouvoit eflrayer un jeune homme à peine admis à sa familiarité. Fénelon fut entraîné rapidement par un sentiment irrésistible \ers ce grand homme, dont les vertus, les leçons et les exemples lui rappeloient les Pères des premiers siècles du christianisme ; chaque jour lui acquit de nouveaux droits à l'estime et à la confiance de Bossuel, qui vit avec satisfaction s'élever sous ses yeux un jeune ecclésiastique qui prornettoit déjà tout ce qu'il fut dans la suite. Malgré ses grandes occupations , il se chargea de le dirigei- dans la carrière qui s'ouvroit devant lui, et dans laquelle il est si facile de s'égarer , ou du moins de perdre un temps précieux, loisqu'on n'est pas conduit par une main habile et exercée. Bossuct y mit une complaisance et un intérêt qui indiquent le sentiment de goût et d'estime qu'il avoit pris pour son jeune élève. Il se montroit toujours disposé à l'accueillir, à répondre à tous ses doutes , et à lui ouvrir tous ces trésors de science que son vaste génie et de longs travaux l'avoient mis à portée d'acquérir.
Cette liaison subsista pendant un très-grand nombre d'années avec la même intimité. Nous en retrouverons fréquemment des témoignages jusqu'à l'époque affligeante qui mit en opposition de scntimens ces deux grands hommes ; mais nous aurons occasion d'observer que, même dans leurs discussions les plus animées , ils ne cessèrent jamais d'avoir l'un pour l'autre une estime mutuelle, fondée sur l'opinion qu'ils a voient de leur vertu et de leur sincère attachement à l'Eglise et à la religion.
L'évêqiie de Sarlat résigne à Fénelon le prieuré de Carence.
Fénelon fut obligé, en J681 , de suspendre momentanément ses fonctions de supérieur des Nouvelles-Catholiipics , pour faire un voyage k Sarlat. L'évêque de Sarlat . son oncle, venoit do lui résigner son prieuré de Carenac , pour l'aider à se soutenir à Paiis. Ce bénéfice, do la valeur de 5 ou 4000 li\ . de lenle, fut le seul qu'eut Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans.
•Nous trou\ons parmi ses manuscrits une lettre qu'il écri\it en celle occasion à la manpiisc de i-aval , sa cousine. 11 lui fait , dans un sl\le plein degoùl et de gaité, le r(;cil fie la pompeuse réception dont on honora son entiée à Carenac. On pourra obsci've/- par ce récit que , dans les [)njvinccs conjiiie à i'aris , Vélixiurncc des lutiaïKiars a toujnuis été à peu [)rès la iiiènic dans tous les temps cl dans tous les lieux.
« Oui, madame, nv.n douiez pas', ji' suis un
>^ homme destiné à des entrées magnifiques. Vous » sa^ ez celle qu'on m'a faite à Bêlai , dans votre » gouvernement. -le vais vous raconter celle dont I' on m'a honoré en ce lieu.
» M. de Rouffillac pour la noblesse ; M, Rose , » curé, pour le clergé ; M. Rigaudie , prieur des » moines pour l'ordre monastique, et les fermiers » de céans pour le tiers-état , viennent jusqu'à » Sarlat me rendre leurs hommages. .Je marche » accompagné majestueusement de tous ces dé- » pûtes ; j'arrive au port de Carenac, et j'aperçois » le quai bordé de tout le peuple en foule. Deux » bateaux , pleins de l'élite des bourgeois , s'a- » vancent ; et en même temps je découvre que, » par un stratagème galant , les troupes de ce » lieu les plus aguenies s'étoient cachées dans » un coin de la belle ile que vous connoissez ; de " là, elles vinrent en bon ordre de bataille me )> saluer avec beaucoup do mousquetades ; l'air )' est déjà tout obscurci par la fumée de tant de « coups , et l'on n'entend plus que le bruit af- » freux' du salpêtre. Le fougueux coursier que » je monte , animé d'une noble ardeur , veut se )' jeter dans l'eau ; mais moi. plus modéré, je mets » pied à terre au bruit delà inousqueterie, qui ') se mêle à celui des tamboui-s. .Je passe la belle » rivière de Dordogne , presque toute couverte » de bateaux qui accompagnent le mien. Au bord » m'attendent gravement tous les moines en corps; » leur harangue est pleine d'éloges sublimes ; ma « réponse a quelque chose de grand et de doux. » Cette foule immense se fend pour m'ouvrir un >i chemin; chacun a les m'ux attentifs pour lire » dans les miens quelle sera sa destinée ; je monte » ainsi jusqu'au cnâteau , d'une maixho lente et )i mesurée . afin de me prêter pour un peu de >' temps à la curiosité publique. Cependant mille » voix confuses font retentir des acclamations » d'allégresse , et l'on entend partout ces paroles : 0 11 sera 1rs délices dti ce pnuplc. Me voilà à la w porte déjà arrivé , et les consuls conmiencent » leur harangue par la bouche de l'orateur royal. ï) A ce nom , vous ne mancpiez pas de vous re- » présenter ce que l'éloquence a de plus vif el » de plus pompeux. Qui pourroit diie quelles » furent les grâces de son discours ? il me com- )) para au soleil ; bientôt après je fus la lune ; i> tous les auti-es astres les plus radieux eurent » ensuite rhonneur de iw ressembler ; de là , » nous en ^inmes aux élémeus et aux météores , » el nous finîmes heuieuscinent pai' le commen- )' cément du monde. Alors le soleil étoit déjà cou- » ché, et pour achevei- la comparaison de lui à » moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer » à en faire de même. »
C'est du même ton de gaité que Fénelon rond compte à la marijuise de Laval d'un plaidoyer qu'il cntendil à l'audience publique du tribunal (le Sarlat, peu de joui's après sa brillante réception à Carenac '.
' I.cUk' (le (Vnoloii a iniuliiiiu; «le Laval, 10 juin 1681. lom-sp. de Fciicidii, I. Ml, 1'. aos.
' L.lir,. ,1,. F.
de If'iiilijn , I, \
.1 ni:i<l
>\. lObl. lorresp.
LIVUE PKKMIER.
A Issi(»cac ', Itj juin icsl.
« On lia p;is tous les jours ini giiuid loisir ci un sujet heureux pour écrire en style sublime. Ne vous étonnez donc pas , madame , si vous n'avez pas eu celte semaiiie une relation nouvelle de mes aventures; tons les jours de la vie ne sont pas des jouis de pompe et de triomphe. Mon entrée dans Careuac n'a été suivie d'aucun événement mémorable. Mon règne \ a été si paisible, (ju'il ne fournit aucune variété pour embellir l'histoire. J'ai (luitté ce lieu-là pour venii' trouver ici .M. de Sai-lut , et j'ai passé à Sarlal en venant : je m'y suis même ari'èté un jour, pour y entendie plaider une cause fameuse par les Cicérons de la ville. Leuis plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit par le délnj^e jusqu'au fait. 11 étoit question de donner du pain par provision à des enfans qui n'en avoient pas. l/or^iteur qui s'étoit chai-gé de parler au.v juges de leur appétit, mêla judicieusement dans son plaidoyer beaucoup de pointes fort gentilles avec les plus sérieuses lois du code , les métamorphoses d'Ovide , et des passages terribles de l'Ecriture sainte. Ce mélange , si conforme aux règles de l'art , fut applaudi par les auditeurs de bon goût. Chacun croyoil que les enfants feroienl bonne chère , et qu'une si rai-e éloquence alloit fonder à jamais leur cuisine ; mais , ô caprice de la fortune ! quoique l'avocat eût obtenu tant de louanges, les cnfans ne puicnt obtenir du pain : on appointa la cause ; c'est-à-dire, en bonne chicane, (ju'il fut ordonné à ces malheureux de plaider à jeun, et les juges se levèrent gravement du tribunal pour aller dîner ; je m'y en allai aussi, et je partis ensuite pour apporter vos lettres à M. de Sarlat. Je suis arrivé ici presqu'/?7co///(//o, pour épargner les frais d'une entrée. Sur les sept heures du matin je surpris la ville ; ainsi , il n'y a ni harangue , ni cérémonie , dont je puisse vous régaler. Que ne puis-je , pour réjouir mademoiselle de Laval , vous faire part des fleurs de rhétorique qu'un prédicateur de village répandit sur nous, ses auditeurs infortunés! mais il est juste de respecter la chaire plus que le barreau. »
De l'abbé de Langeron. — Fénelon reprend ses fonclioin; auprès des Noiivelles-Catholiquei.
C'est pendant le court séjour que Fénelon fit à Carenac , qu'il composa l'ode qui commence par ces mots :
Montagnes , de qui l'Hudace Va porter jusques aux cieux l'n Iront d'éternelle glace.
' '.i.iii.uii ilr 1 amiiagiie di's in'fqu.'i de Sarlat, qu'.' de Fenelou avoil rtiparee si embellie aTcc soin.
On doit bien croire que Fénelon navoit jamais eu l'idée de faire imprimer cette ode ; elle ne fut eu ellet imprimée qu'après sa inctrt, à la suite do 1,1 première édition du Tolémaqur . publiée par sa famille. Klle étoit adressée à l'abbé de Langeron, qu'une heureuse conformiti' de cp.raclère et de goûts a\ oit uni à Fénelon dès sa première jeunesse; (jui fut ensuite associé à tous les travau.x et à tous les événemens de sa vie; qui vécut et mourut fidèle à l'amitié , dans l'adversité comme dans la prospérité.
Nous aurions peut-être négligé de parler de cette pièce de vers, si on n'y reinarquoit combien Fénelon , encore rempli de la lecture d'Homère, avoil été frapi^é de bonne heure du caractère que ce grand poète donne à Ulysse :
Dus Grecs ji- vois le plus sage , Jouet d'un indigne sort.
Tranquille dans son naufrage, Et circonspect dans le port; Vainqueur des vents en furie , Pour sa sauvage patrie , Bravant les Ilots nuit et jour.
Oh! combien de mon bocage, Le calme , le frais , l'ombrage Méritent mieux mon amour!
espèce de tableau prophétique de la destinée qui étoit réservée dans la suite à Fénelon lui-même , et dont le pressentiment semble se retrouver encore dans ces vers de la même ode :
Loin , loin, trompeuse fortune ,
Et toi , faveur importune ,
Le monde entier ne m'est rien.
Ce fut sans doute l'impression qui lui étoit restée dès sa jeunesse , du caractère d'Ulysse , tel qu'Homère nous l'a dépeint dans VOdysséc , qui invita Fénelon , long-temps après , à adapter si heureusement ce même sujet à l'instruction de M. le duc de Bourgogne, en lui proposant pour modèle Téléma(iiie , "lils d'Ulysse. On sait d'ailleurs que Fénelon préféroit VOdijssée à V Iliade ; il y retrouvoit une peinture plus fidèle et plus attachante des vicissitudes de la vie humaine , et des leçons plus sensibles pour apprendre aux hommes à supporter avec courage l'injustice et le malheur.
Après une courte absence , Fénelon reprit ses premières fonctions auprès des Nouvelles-Catholiques , et il consacra dix aimées entières de sa vie à la simple direction d'une (•laiimunauté de femmes. Si le nom de Fénelon ne commindoit pas toujours l'amour et le respect ; si tous ses ouvrages, toutes ses pensées, sa conduite publique et privée, ne portoient pas un caractère de grandeur oui ne permet pas à l'envie et à la satire de hasarder le plus foible trait contre un si beau génie , on ne niaïuiueroit pas de dire et de croire (pi'un pareil emploi de son temps , dans la maturité de l'âge et de la raison, a contribué à rétrécir son esprit , en le concentrant dans des soins minutieux , dans des détails obscurs , dans des éludes inutiles.
HISTOIRE DE FÉNELON
Traité de l'Ediication des Filles.
Ce fut alors cependant que Féiielon écrivit son piemier ouvrage ; ouvrage qui a commencé sa réputation, et qui, dans un seul petit volume, rétmit plus d'idées justes et utiles, plus d'observations fines et profondes , plus de vérités pratiques et de saiue morale, oiie tant (Foun rages volumineuv écrits depuis sur le même sujet. 11 est facile en elVct de s'apercevoir (|ue tout ce tpie des auteurs plus récens ont proposé d'utile et de raisonnable sur l'éducation, a été emprunté du traité de l'Education des Filles. Fénelon avoit dit avec précision et simplicité ce qu'on a répété avec emphase et prétention.
Fénelon n'avoit pas même composé cet ouvrage pour le public : c'étoit nn simple hommage de l'amitié; il ne l'a voit écrit que pour répondre aux pieuses intentions d'une mère vertueuse. Madame la duchesse de Heauvilliers partageoit tous les sentimens de confiance et d'estime de son mari pour l'abbé de Fénelon. Occupée avec le plus respectable intérêt de l'éducation de sa nombreuse famille, elle le pria delà diriger (lans raccomplissement des devoirs prescrits à sa sollicitude maternelle, (tutre plusieurs garçons, elle eut huit filles, qui, grâce aux exemples domestiques qu'elles eurent sous leurs yeux pendant leui' jermesse, et aux principes qu'elles piùsèrent dans les instructions de Fénelon, furent des modèles de tontes les veitus que la charité inspire et (pie la religioii ennoblit.
Comme elles étoient encore trop jeunes pour que Fénelon pût indiquer , par rapport à chacune d'elles, les modifications (pie tout instituteur éclairé doit emplover , selon la difl'érence des caractères, des penchans et des dispositions, il généralisa toutes ses vues et toutes ses maximes ; mais il saisit avec tant d'art et de piofondeur tous les traits uniformes dont la nature, a marqué ce premier âge de la vie , et toutes les variétés qui donnent à cha(iue caractère comme à chaque figure , une physionomie différente , (pi'il n'est aucune mère de famille (pii ne doive retrouver dans ce tableau l'image diî son enfant , et l'expression fidèle des défauts (pi'elle doit s'ellbicer de prévenir, des penchans (pi'elle doit chercher à rectifier , et des (pialités rprelle doit désirer de développer.
C'est ainsi qu'un oiivrage destine a une seule famille, est devenu un livre élémentaire (pii convient à toutes l(^s familiers , à tous les temps et à tous les lieux.
Cft ouNia^e (^sl si c(iiuiu el si généralement ré-
pandu <pie m
(US nous croMMis dispensés de b
faire couiioitre dans tous ses détails ; nous ne craignons |»as mr'nied'a\oiier (pie nous nous étions d'abord proposé d'insérer dans une espec(> d'aua- |\se, tout ce .pii nous avuil paru avoir nu caractère plus niar(|ué d'agrément ou d'utiliti'. C'cloil dans cet esprit (pie nous en avions coiniiicnci- Pcvtrail ; |ieii à peu , et sans nous en apeirevoir iinus-nu'incs , ludre evtrail étoit devenu l'ouvrage tout entier : ce (pii nous a averti (pi'il est du petit
nombre de ces livres parfaits, auxquels on ne peut rien ajouter , et dont on ne peut rien retrancher, sans en altérer l'esprit et la régularité.
Fénelon commence son traité de l'Education des Filles dès les premiers jours de la vie , dès cette époque oii un seul et même nom, celui d'fnfant , convient également aux deux sexes. Enlisant cette première partie de son ouvrage, on ne peut s'einpêclier de s'étonner de la modestie avec laquelle il nous présente plusieurs observations de détail aussi fines que just(^s et profondes ; l'élonnement augmente encore en comparant cette simplicité avec le faste des auteurs plus récens, (\m nous ont reproduit ces mêmes observations comme des découvertes qui senibloient leur appartenir.
« Je ne donne pas ces petites choses pour cjran- « des, » écrit Fénelon. .Mais que Fénelon pavoît grand , lorsqu'il ne donne que comme de petites choses ces observations fines et délicates qui tenoient à une attention si suivie , à des réflexions si profondes et si variées ; qui supposoient tant de goût et de tact, A't qui étoient l'expression du cœur le plus sensible et le plus vertueux !
Dans la première partie de son ouvrage, Fénelon s'est adressé aux pnrens , aux instituteurs, aux institutrices , et a fait , pour ainsi dire , leur éducation encore plus ((iie celle des ensuis et des élèves.
C'est auxenfans mêmes qu'il adresse ensuite ses instructions. Après avoir veillé à la conservation de toutes les facultés morales et naturelles ; après avoir cherché à prévenir les défauts et les inconvéniens capables d'en corrompre l'usage, c'est de leur aine et de leur intelligence (ju'il s'occupe ; c'est leur esprit et leur ca'ur (pi'il essaie de former, et il établit tout son système d'éducation sur le seul fondement qui peut assurer le bonheur des familles et l'ordre de la société , sur la religion.
Il fait arriver les enfans à l'instruction par leur penchant même à la frivolité ; c'est le goi'it général des enfans jxiur les histoires (jiie Fénelon emploie pour les instruire de la i^ligion.
Il indi(iue ensuite la méthode la plus simple et la plus facile pour mettre les véiités les plus intellecluclles à la portée des enfans, et les leur faire coniprendre autant (pi'il est donné à l'esprit humain de pénétrer dans ces obscurités métaphysi(pies, sur lesipiellcs nu enfant un peu instruit en sait autant (pie les hommes , et les hommes les plus instruits n'en savent guère plus que les enfans. ("est mie vraie jiersuasidn (jiie Fénelon veut obtenir des eiifaus; et, comme il le dit luimême, ce nest pas en jetant un enfant dans des sulititilés de philosophie ([u'on parvient à obtenir celle craie persuasion.
Il profite de la. poupée même avec laquelle joue l'enfant pour lui donner les premières notions de la distinction de l'esprii et du corps , de la (litVi'rence des (pialil(''s morales , de riminortalité de l'àme, des peines et dcr^ ix'coiupenses d'une anire vie : c'est toujours par des raisons sensibles (jifil parle à leur raison naissante.
Fénelon veut (pi'oii donne aux femmes comme aux lioiiimes, sur tout ce (pu conceiiie la religion, une instrucliou solide el exempte de toute su-
perslitioii. // ne faut jamais laisser m^ler dans la foi ou dans les pratitiues de piété rien qui ne soit tiré de VEcamiilr, on autorisé par une approbation constante de rEqlise. Accuutumez-les donc à n'admettre pas légèrement certaines histoires sans autorités, et à ne s'attacher pas à de certaines dévolions (ju'un zèle indiscret introduit, sans attendre 'fue l E(jlise les approuce.
\\ expose ensuite siuccssivciiieul tous les points (le la doctrine de TK^lise catlioliiiue , (ont ce (|Mi conceriu' les Siicreincns et les (•(''lu'nioiiies du cnlte piiMie , avec une claili' si adMiiral)ie, (|u'il est impossible que des enlans liien pénétrés de ses maximes et de ses levons ne soient pas paifailement instruits des vérités essentielles de la religion : on sei-oit même fondé ù penseï- que ce degj'é d'inslrnction ponnoit suflire au pins grand nojnbre des hommes.
On ne doit pas oublier de faire remarquer que Fénelon , dans ce tiaité si précis et si substantiel, l'ait trois lois le plus grand éloge du Catéchisme historique de Tablié Fieury. Il est vraisendilable ((ue son estime pour l'ouvrage et pour l'auteiu' le détermina dans la suite à s'associer cet homme si l'ecommandable, dans l'éducation des petits-lils de Louis XIV.
Fénelon éloit bien éloigné d'interdire aux femmes l'instruction ((ui leur est nécessaire pour remplir avec succès tons les devoirs que leur imposent la nature et la société. Il ne cherche point à les dépouiller de tous les avantages que la culture de l'esprit peut ajouter à leuis agrémens naturels, il savoit qu'elles sont destiu(''es à faire aimer la vie domesti(jue par le charme de la douceur; ta y entretenir l'esprit d'ordie et d'économie, le plus riche patrimoine des familles; à graver dans le cœui- de leui-s enfans les pi-emiers élémens de cette éducation religieuse et morale que rien ne peut suppléer; à faire succéder la sérénité aux jours mauvais qui troublent si souvent le coiu-s de la vie humaine ; à donner à la société ce caractère de pctlitesse, de grâce et de décence si nécessaire pom* adoucir l'humeur peu flexible et souvent impérieuse des hommes. Ces devoirs, dit Fénelon, sont les fondemens delà vie humaine. Le monde n'est point un fantôme ; c'est l'assemUafje de. toutes les familles. Eh ! qui esi-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes ?
Il désire que les femmes se défentent également de cet excès de présomption qui les porte à aspirer ;i des connaissances (pii ne leur sont ni utiles ui nécessaires, et de l'excès d'iudilTérence pour toute espèce d'instruction.
Peut-être ohservoit-il avec peine (pie plusieurs femmes de son temps s'étoient déjà écaitées de cette sage réserve. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules ^ pour les con~ damner à une ignorance absolue.
Mais, avec cette grâce d'expression et de sentiment qu'on retrouve toujours en Fénelon, il invite celles-mèmes d'enti'elles (pi'ime imagination brillante, un travail assidu et des succès extraoïdinaires auroient fait distinguer d'une; manière plus marquc'e, à se i-(Nsouvenii- qu'// iloit y avoir pour leur aexe une pudeur sur la science pres-
LIVHE PREMIER. 45
qu'aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du
vice
(l'est par cette cousidéralion s'attache « à désabuser les jeiui » bel esprit. Klles sont exposées i » la facilité de parlei- et la \ivac
(pi'il \ent (ju'on es pcisomies du i prendre souvent d'imaginalion
i eniuncr p;ir
aines , et la saiîilé fait
elles sont lét^ères . et l;i légè-
» p(>ur resi)rit ; elles \eulent parler de tout ; elles » décident sur les ouvrages les moins proportiomiés » à leur capacité ; elles allèclenl d » délicatesse; elles sont » jiailer' beaucm
» reté empiVhe les nMIcxiiiiis (pii lei'oient souvent » garder le silence. Ilien n'est estimable que te bon » sens et lu vertu. »
Fénelon interdit absolument les romans aux jeunes personnes, c Leur imagination cirante » tourne leur curiosité avec ardeur vers des ob- » jets (langereuv ; elles se passionnent pour des » romans, pour des comédies, poiu' des récits » (raveutiu'eschiméri(pics; elles se rendent l'es- » IH'it \isionuaire eu s'accoutumant au langage » magnirupie des héros de ces histoires fabuleu- » ses ; elles se gâtent même par-là pour le vwnde. » t ne pauvre tille, pleine du f(^ndre et du mer- » veilleiix(|ui l'ont charmée dans ses lectures, est » étonnée de ne point trouver dans le monde d(^ )) \ rais personnages qui ressemblent à ces héros. »
On voit (pie Fénelon veut parler de ce «^enre (le romans dont le goût dominoit dans le siècle où il a vécu ; de ces romans qui représentoient le plus souvent des personnages ornés de toutes les perfections imaginaires de beauté, de grâces de courage, d'honneur, de délicatesse et de vertu et dont il étoit en efièt difticile de retrouver les modèles dans le monde et dans l'habitude de la vie. 11 est vraisemblable qu'il se seroit montré J)ien plus sévère encore; pour les romans de notie siècle, qiu sont une image trop fidèle de nos mœurs actuelles, et (pu familiarisent ainsi les imaginations jeunes et faciles avec des impressions et des sentimens qui ne sont malheureusement que rhi>-toire trop sincère des désordres de la société.
Fénelon ne dit qu'un seul mot de la dissimulation qu'on reproche aux femmes; et ce mot rerferme \in grand sens. (( Cette dissimulation est » d'autant plus inutile, que si le monde est qiiel- » qiiefois trompé sur (piel.pi'action particulière » il ne l'est jamais sur l'ensemble d'une vie en - » tière. »
II n'y a pas jusqu'à des leçons de grâce et de bon goût sur la parure, qu'il n'ait trouvé le moyen d amener dans cet intéressant ouv/age. Il ne dissimule pas <( que la vanité est naturelli- aux jeunes » personnes, pai'ce (pi'elles naissent avec un désir » violent de i)laire. De là cet eui|iressement pour » tout (■(' (pii paroit devoir les distinguer et favo- » riser rempii-e de leurs agrémens et de la grâce » extérieure. De lace faste qui ruine les famines.»
Il fait voir combien elles s'égarent souvent dans les condunaisons de leiu' vanité, eu adoptant incoiisidérénient des modes (pii leur font perdre la plus glande partie de Unirs avantages. 11 voiidroit (c (pi 'on leur fit remar([uer la noble simplicité qui » paroit dans les statues et les autres ligiuvs ( ni » nous restent des femmes grenpies et niinaines » Elles y verroient combien des che\ » négligemment par- derrièi
eiiv noues et des draperies
HISTOIRE UE FENELON
» pleines et llottantes à long^ plis, sont agii-ables >) et majestueuses. »
Mais par une espèce de piessenliment de l'exagération qu'une nation mobile et légère apporte toujours dans ses goùls et dans ses modes , Fénelon ajoute : « 11 ne faut pas souhaiter qu'elles » prennent l'extérieur antique ; il y auroit de Tex- » travagance à le vouloir : il faut seulement qu'elles » prennent le goût de cette simplicité d'habits, si » noble, si gracieuse, et (l'aillmrs si convenable » aux mœurs chrétiennes...; les véritables yràces » suivent la nature, et ne la (/('nenl jamais. »
Après avoir indiqué les défauts que Ton doit éviter, Fénelon expose les devoirs que les femmes ont à remplir. Rien ne lui échappe dans la vie intérieure des familles , ni dans le tableau du monde où elles sont destinées à vivre. 11 tinit par cet éloge si touchant, que FEcriture fait dans le livre des Proverbes, de la femme vraiment admirable, (jue ses en fans ont dit hetireusc , que son mari' a louée , et qui a été louée par ses propres œuvres dans l'assemblée des sages, et par lesreçirets et les pleurs de tous ceux qui l'ont connue, aimée et respectée. , .
Nous nous sommes un peu étendu sur ce traite d'éducation , non-seulement parce qu'il fut le premier ouvrage de Fénelon, et qu'il réunit tous les genres de mérite qui peuvent appailenir à un pareil sujet, mais encore parce qu'il indiqua, pour ainsi dire, d'avance, à M. de Beanvilliers , le précepteur des petits-tlls de Louis XIV.
11 y a loin, sans doute, du gouvernement domestique des familles au gouvernement d'un grand empire. Mais la diflérence des objets ne change lien au caractère du génie, qui les considère chacun sous son véritable point de vue. Le même esprit d'observation et de sagesse qui sait donner à chaque sujet toute la profondeur et toute Fétendue dont il' est susceptible, sans jamais sortir des bornes où il doit se renfermer , suppose toujours cette surabondance de génie et de talent , qui ne demande qu'un libre essor et des circonstances propices pour embrasser un plus vaste espace, et atteindre les points les plus élevés.
Vie st-rieusc cl rrtiroc lie Fénelon.
Lorsqu'on a Iule traité de l'Education des Filles, on est disposé à croire que Fénelon n'avoit pu acquérir un sentiment si juste et si délicat des usages, des convenances et des travers de la société, que par un commei-ce habituel avec le monde. Cependant, à l'époque où il composa cet ouvrage, il étoit dans'la retraite, uni(|uenient occupé de ses devoirs ecclésiastiques. 11 logeoit à la \érité chez le m.u- • luis de Fénelon , son oncle, (pii avoil autrefois l)eau(nup vécu à la cour et dans le monde. Mais cet oncle vivnil alors lui-même fort retiré, livré tout entier à la méditation des grandes vérités de la religion, et navant conservé de toutes ses anciennes relations, "qu'un petit nombir d'amis (|ui paitageoient ses principes et ses senlimens. Il est vrai que ces amis étoient des homnies du premier mérite par leur vertu et leur caiactère ; prévenus fa\orablement poiu- le neveu, p!ir leur amitié pour
l'oncle, ils éprouvoient déjà pour Fénelon cette espèce d'attrait, qui lui tint si étroitement unis pen- ' dant toute sa vie, tous ceux qui avoient une fois conmiencé à l'aimer. Ce fut dans la société de ces hoîumes distingués, déjà désabusés du monde, ou (lui avoient eu la sagesse d'y conserver l'indépendance de leur caractère , en se retirant souvent dans la solitude de leurs pensées, que Fénelon apprit à connoîtrele monde beaucoup mieux qu'il ne l'auroit connu en s'abandonnant inconsidérément au tourbillon des sociétés. D'ailleurs, ceseroit une illusion de croire qu'on ne couuoit bien le monde, qu'en se livrant au tumulte insensé de ses plaisirs si bru vans, à ses joies si vaines, à son oisive activité. 11 reste bien peu de temps et de moyens pour l'observation, lorsqu'on est soi-même entraîné par le mouvement rapide qui précipite les jours et les années de la vie dans ce vide immense de soins inutiles, de distractions pénibles, de vains projets, d'espérances trompeuses. C'est de la solitude qu'il faut voir le monde . ses passions, ses ennuis, ses vicissitudes; la connoissance des hommes n'est point attachée à l'obsenation superficielle des formes et des usages de la société. L'iiabitude de la politesse et des égards contribue sans doute à répandre plus de douceur dans les mœurs et plus d'élégance dans les manières ; mais il n'est pas nécessaire de consumer sa vie entière dans ces soins Irivoles, pour avoir un grand usage du monde ; il suffit de porter en soi-même le sentiment des convenances , et cette aménité d'esprit et de caractère qui forme la véritable urbanité
11 est en efl'el assez remarquable (jue tous les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, ceux dans lesquels on retrouve le sentiment le plus exquis de tout ce qui constitue le bon goût dans la httératureetlcs beaux arts, ceux qui nous révèlent avec le plus de charme et de délicatesse tous les secrets du cœur humain, ont été écrits le plus souvent par des hommes (jui vivoient dans le silence de la retraite, ou <ju'une heureuse conformité de principes religieux , de goûts estimables, d'études utiles ou agréables, avoient unis de confiance et d'amitié. Sans doute ces écrivains célèbres n'etoient pas entièrement étrangers au monde; il faut bien voir les hommes, lorsqu'on veut les connoître et les juger; mais ceux même d'entre eu\, que le bonheur des circonstances avoit mis à portée d'observer les grands modèles, et d'être recherchés par tous ceux que le rang, la naissance et la faveur avoient élevés au-dessus d'eux , évitoient de se laisser éblouir par le prestige de ces brillantes illusions; ils s'attachoient à tourner au profil de leur sagesse et de leurs lumières les observations qu'ils vecueilloienl du spectacle des jeux (le la fortune et du combat élernel des passions. Ils retouinoient toujours avec un noiivt^au plaisir dans leur paisible et vertueuse retraite , pour y retrou vei' le bonheur le jdus pur et le plus vrai
dans les douces aflcctiou mitié
de la natiiie et de Fa-
' Nous av. MU ]»lac(- aux Piicex justijirafiven ilu liv l", II. :i . lin nioiceiiii lrc'i-i'iiiii'u\ di' l'iihlii^ Oilciyn sur l;i vin rcliri^i- qu.î inoiiuk'iil aiUiolnis a Paris les ma(ii»li'al8 ft les Bcnii (k- lt;Uit(k.
[.IV RK PFIEMIKH.
Morl du marquis Anloinr de Féiielon.
Tandis que Fénelon se livroil aux occupations utiles L't vertueuses d'un emploi obscur et presqn'ignoré ; tandis qu'il se disposoil par l'étude et la méditation à acquérir les connoissances et les talens nécessaires pour rendre un jour à l'Eglise des services plus éclatans, il eut à pleuier la mort d'un oncle qui avoit dirigé ses premiers pas dans la carrière du UKtnde, et qui lui avoit été encoie plus utile, en tournant son cœur vers les sublimes idées de la perfection chrétienne '. C'étoit sous ses yeux, c'éloit dans sa maison, et dans l'intimité de cette douce confiance qu'un père se plait à montrer à l'enfant de son choix , à celui qu'il a adopté pour le consacrer tout enliei' à Dieu et à la vertu, que l'énelon s'étoit pénétré du sentiment profond des devoirs de son état et de la grandeur de son ministère.
Ce que nous avons déjà dit du marquis de Fénelon, de son caractère, de ses principes, de l'éclat de ses démarches dans l'affaire des duels, et de la vie austère qu'il avoit embi assée , prome en etïet qu'il étoit digne de servir de guide à son neveu dans les voies de la religion. On peut même croire que la rigidité de ses maximes avoit contribué a prémunir Fénelon contre les dangers auxquels auroient pu l'exposer son extrême sensibiUté, la douceur naturelle de son caractère , la facilité brillante de son imagination, et celte bienveillance qui l'invilùit toujours à supposer dans les hommes toutes les \ertus dont il portoit le goût et le sentiment au fond de son cœur.
Etroite liaison de Fénelon avec Bossui'l et avec le duc de Beauvillicrs.
Mais il lui restoit trois amis pjécienx, qu'il ne cessa de cultiver avec autant d'assiduité que d'affection. Bossuet avoit déjcà conçu pour le neveu de son ancien ami cette prédilection qui supposoit des rapprots si vertueux entre l'ame de deux hommes dont les caractères, dill'érens à plusieurs égaids, se rapprochoient et s'unissoient en tout ce qui concern(jit les intérêts de la religion et la gloii'e de l'Eglise.
M. de Beauvilliers avoit d'abord accueilli l'abbé de Fénelon comme le neveu de l'un des iiommes qu'il estimoit le plus , el comme l'élève le plus cher de M. Tronson. Mais cet élève étoit devenu son maître et son guide, en même temps que son aini le plus tendre ; M. de Beauvilliers prenoit déjà conseil du jeune abbé tie Fénelon pour les affaires de sa conscience. Ils avoient l'im et l'autre un attrait particulier poui' les maximes de cette spirituahté pure et désintéressée , qui transporte tous nos seulimens et toutes nos afTeclions dans le
' Le iiiarqui» Antiiiiie tic FiMiolou mourut le 8 oclubri' ICS3. el fui enterré, ainsi qu'il l'avoil doniaDilé, dans la chapelle «lu séminuire de Saiut-Sulince.
FÉNELON. TOME X
sentiment presque exclusif de l'amour de Dieu pour lui-même , sans aucun retour humain sur notre propre bonheur.
-M. Tronson suivoii avec un intérêt paternel son ancien élève dans la carrière qu'il souvroit devant lui. Il ne cessoil de l'entretenir par ses sages avis dans cet esprit de recueillement et de méditation, si nécessaire pour le préserver des illusions de l'amour-propre et de l'amhilion : deux sentiinens qui peuvent quelquefois égarer les hommes les plus vertueux, en leur présentant la gloire de leur ministère comme attachée à leur considérât icMi personnelle.
Fénelon trouvoit toujours dans ses entretiens avec Bossuet, de nouveaux motifs pour estimer et respecter ce grand homme, et de nouveaux avantages pour sa propre instruction. Ce fut d'après ses conseils et sa méthode qu'il s'attacha à étudier les principes de la véritable doctiine dans les sources les plus pures de l'antiquité. 11 apprenoit de lui à éclaircir les difficultés qui se rencontrent assez fréquemment dans les écrits des Pères do l'Eglise, et qui peuvent quelquefois arrêter les esprits peu familiarisés avec leur langage et la nature ces questions qu'ils ont eues à traiter , pour combattre tant d'hérésies différentes et souvent opposées. H lui montroit la mauvaise foi des hérétiques qui affectent souvent de s'appuyer sur un texte isolé, pour supposer (ju'ils ne se sont point écartés de l'ancienne doctrine de l'Eglise. 11 lui taisoit sentii' que c'étoit surtout dans les livres sacrés el dans leur interprétation consacrée par la tradition, qu'il devoil chercher les principes et les preuves de tout le corps de la tradition.
C'est certainement à l'école de Bossuet que Fénelon , déjà familiarisé avec la science des saintes Ecritures par les instructions publiques, qu'il avoit données pendant son séjour à la communauté de Saint-Su Ipice, contracta cette heureuse facilité d(! disposer naturellement et sans effort des pensées et des expressions des écrivains sacrés pour en composer son style. Cette langue inspirée lui devint si naturelle, qu'on en retrouve sans cesse l'application dans tous ses écrits, et même dans ses lettres les plus indifférentes. Il ne
Soiivoit assurément choisir un plus grand maître ans cette science que Bossuet, qui étoit parvenu à ne pouvoir plus s'énoncer dans sa pi-opre langue, sans y transporter involontairement toute la magnificence (\i'<. prophètes , et toute la hauteur de ce style sublime qui porte avec lui le sceau del'inspiration.
Un grand avantage pour Fénelon, comme l'une de ses distractions les plus douces, étoit la liberté d'accompagner Bossuel à sa maison de Germigny '. C'étoit là (|ue Bossuet alloit cherchejquelquefois le repos de la solitude, pour échapper au tourbillon des devoirs et des affaires qui remplissoient tous ses momens à Paiis et à la cour : retraite sacrée , qui pouvoit seule soustraire ce grand homme à l'empressement indiscret de tant de personnes de tous les rangs et de toutes les professions, qui venoient sans cesse interroger l'oracle de l'EgUse gaUicane. Là , Fénelon , son fidèle ami l'abbé de Langeron , et le célèbre abbé
' M.tiiuu du cumpjQTio dos v'>cques de ileuu\.
Floury, étoient assurés de jouir de Bossuet tout entier. Les i-epas, la promenade, et les intervalles nécessaires qui séparent les niomens consacrés à l'étude, devenoient des occcasions et des moyens d'instruction sous la forme d'une simple conversation.
Nous ne pouvons douter qxik celle époque si heureuse pour l'un et pour l'autre Fénelon ne se fit un devoir de soumettre à Bossuet , avec un respect religieux, tous ses travaux et tous ses
Sur un manuscrit rie Fénélon contre le système (le Malel)ranche.
Xous avons entre les mains la copie d'une réfutation ti'ès- étendue que Fénelon a faite du Traité de la nature et de la grâce , du père Malebiaiu-he. (ielte copie est entièreinenl conforme à l'oiiginal éciit de la main de Fénelon, et elle éloit vraisemblablement destinée pour l'imprimeur. L'original se trouvoit encorcil y aqu(>lqu('S aimées parmi les manuscrits dont le dépôL lujus a été ensuite confié. Nous n'avons pu découM-ir par quel accident ce manuscrit de la niniu de Fénelon en a été soustrait au milieu du désordie que le malheur des lemps a introduit dans une nmltitude de dépôts précieux. Nous avons d'autant plus de sujet de déplorer ce malheur, qu'indépendamment de ce que le manuscrit original est entièrement écrit de la main de Fénelon , il porte à la marge des notes intéi-essantes , également écrites de la main de Bossuet, à qui Fénelon avoit soumis son ti-avail.
Au reste, la copie que nous en avons peut facilement suppléer à l'original. On y distingue au simple coup-d'œil , les coi'rections , les changemens et les observations que Bossuel avoit ajoutés au travail de Fénelon. On sait ([ue le Traité de la nature et de la grâce , du père Malebranche , produisit dans le temps entre ce célèbre métaphysicien et Aruauld, des discussions très-longues et très-animées, qui ne finirent qu'à la mort d'Arnauld. 11 étoit déjà honorable pour Fénelon, jeune encor-e, de pouvoir lutter avec un philosophe tel que Malebranche, dont l'imagination éblouissante savoit donner à des illusions subhmes toutes les couleurs de la véiité. Mais ce qui étoit encoie plus glorieux poiu- Fénelon, c'étoil de savoir déjà s'i'\|uimer sur les questions Ks plus impoilautes de la tliéologie et de la métaphysique, de manière à méi'ilcr rai»prol)ati()n de Bossuet , et de penser siu- MalcbiMuclie connue Arnauld , juge si profond et si éclairé dans ces matières.
Au ri'sie, on sait que Bossuet se montra encore plus s(''\('r(' que Fénelon. On lil dans le recueil de ses ouvrages ' une lettre très-curieuse (ju'il écrivit à un jeiuie homme, admii'ateur passionné des systèmes de Malcbianche. Bossuet , (jui n'étoit point accoulunK- à transiger avec la vérité, se joue avec un mélange de plaisanterie etd(! gravité, du ridicule iiilboiisiasme de ce jeune métaphysicien.
' Toni. X , lidit. Je Pans, lUiO.
C'est dans cette letti-e vraimenl intéi'essanle , que l'on peut observer comment le génie pénétrant de Bossuet alloit au devant de l'avenir : Un grand nombre de jeunes gens se laissent jlatter à vos nouveautés. E)i un mot, ou je me trompe bien fort , ou je vois un grand parti se former contre l'Eglise , et il éclatera en son temps , si , de bonne heure, on ne cherche à s'entendre avant de s'engager tout-à-fait. Croyez-moi , pour savoir de la idiysique et de l'algèbre , et pour avoir même entendu quelques vérités générales de la métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on soit fort capable de prendre parti en matière de théologie.
II faut rendre justice à Malebranche; si son imagination l'égara quelquefois, jamais son cœur ne fut complice des écarts de sou esprit; jamais philosophe ne fut plus religieux , plus paisible , plus ennemi de tout esprit de contention et de parti. 11 nuissoit toute l'élévation d'un génie supérieur à cette modeste simplicité qui en forme le véritable caractère. Livi-é tout entier à des mé- <lilalions métaphysiques, il avoit plus que de l'in- (iilVéreiice poiu' tout ce qui tenoit à l'érudition et à des connoissances positives ; indilTérence qui est certainement un toit , lorsqu'on enveloppe dans le même mépris ce qu'il est bon et ce qu'il est inutile de savoir. Entraîné par son imagination à se livrer à de brillantes illusions , il élevoit toujours l'édifice de ses systèmes sur des idées abstraites, auxquelles il ne donnoit aucun point d'appui. Aussi lui reprochait-on de bâtir en l'air. Mais ses intentions étoient aussi pures que ses conceptions éloient nobles et élevées. Il vouloit toujours lier la religion à la philosophie, alliance sans doute désirable, lorsqu'on consent à respecter les limites des deux empires. Son génie trop systématique , se sentant continuellement arrêté par ces bornes immuables que la religion et la théologie opposent aux imaginations indiscrètes, se trouvoit dans un élément plus favorable , en parcourant ces vastes espaces où la métaphysique se plait à s'égarer. Au reste, ces jeux de son imagination ne corrompirent jamais la sincérité de sa soumission aux décisions de l'Eglise '.
Traité du Minislèie des Pasteurs.
Fénelon s'occupoil dans le même lemps d'un ouvrage qui avoit un rapport plus direct aux fonctions dont il éloit chargé, que les systèmes méta- ])hysiques de Malebranche; nous voulons parler de son Traité du Ministère des toasteurs. Ilpensoit avec i-iison (|ue toute la controverse entre les (;atlioii(pies el les Proleslaiis pouvoil sei'édnireà l'examen <le cette seuleipiestiou pour l'insti'uction de la nudtilu(l(!. Il suffisoit eu ellet , pour renverser l(jus les fondemeus de la réforme , de monliei- cpu' les ministres prolestans n'avnient ni caractère ni mission légitime. Si l'on se lap-
' I>i ^ l'iiivjiiiis jaiisc^iiisU's se sont élevés coiitii' le jugeinonl ilii i-iiriliiinl de Baiissel. I.c dernier éditeur de son llisliiirc repond victorieusernenl ti leurs niiegalions. [iSote des lAlihiirs.)