‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 211 sur 422 · I.IVUK PREMIER · texte numérisé non relu

I.IVUK PREMIER

pt'llo la colèbro confôi'oncf (\o I?o>suet avec le iiiiriislre Claiido, sur la niatiôi'O de l'^^iliso , on r('C()tinnî(ra qiio cf"; deux liabilos aiila^^oîiisUs avoicnt paru convenir cux-inèines i|ue toutes los questions (jui les divisoient , venoient se ralliei' nér(.-ssaiieuient ;i cette question fondamentale. Hossuet axoit marqué tons les raraetères qui dévoient fanv reeonnoiti'i' dans l'K^lise l'omaine le n(»m et rautorit(' de la véritable K<:li>e. Immu-Iou voulut faire refoun;iitre à des tiaits plu-, sensibles encore poui- la nnillitiide i<inoranlc, les ministres (pii parlent au noiu de la véritable K^lise. (^"étoit la même <|iresti(»n , i-eprésenlée sous un point de vue dilVéïent , et plus rapprochée de rinlelli^euce dir peuple.

l,e Traih' du Minislori' des l-'asinurs a uniquement pour- objet de prouver : « Que le plus grand » nombre des hommes , ne pouvant décider- par » eux-mêmes sur le détail des dogmes, la sagesse » divine nepouvoit mettre devant leni's yeux rien » de plus sur |>oni- les préser-ver de tout égare- » ment , qu'une uuinrité (wli-rii-ure . qui , tirant )i son origine des apôti-es et de Jésus - (Christ » même, leur montre une suite de pasteurs sans » inler-r-uption. «

Toutes les pr-euves , toutes les autorités et tous les raisonnemens que Fénelon a réunis dans son TraH(^ du Ministcrp dcft Fcisteurs , ne sont (pie la conséquence natur-elle de ce principe si simple et si satisfaisant , que les Protestans eux-nrèmes soirt forcés de reconnoiti'e.

La seule diflërence est que l'Eglise catholique, appuyée sur- les monnmens les plus authentiques et les pins incontestables, peut oArir une succession non interrompue de pasteurs consacrés dans la forme presciiti! depuis les apôtres jusqu'à nos jours , tandis que les Protestans , ne sachant oii remonter avant le 10* siècle, ont été obligés de recourir à des fictions évidenmient fausses , pour se créer des ancêtr-es ; for-cés ensuite de renoncer à ces généalogies fabuleuses , ils ont fini par attribuer à la volonté mobile et capi-icieuse d'une multitude aveugle et ignorante, le pouvoir céleste de conférer les dons spirituels attachés au ministère ecclésiastique.

Bossuct , dans ses ouvrages dogmatiques, on il a i-épandn avec la plus liche profusion tous les trésors de la science ecclésiastique , avoit pai-lé auxsavans, aux philosophes, aux apcMi-es de la réforme, (l'est au peuple de la i-éforme , aux esprits simples et peu édaii'és des villes et des campagnes , que Fénelon a voulu parler- dans son Traité du. Miuislèrp des J-'uf^teurs.

C'est ainsi que ces deux hommes , toujours uniformes dans leurs vues et dans leurs pensées , tnujoin-^ divers dans lem-s moyens , tendoient au mèiTie but. L'im assuioil l'empire de l'Eglise en foudr-oyant les cliefs qui osoient coiTibattre cou tr'elle et contester son autorité. L'autre offr-oit un retour facile à la multitude égarée sous des drapeaux élrangeis.

Ce n'est pas que le Traité du Ministérp des Pasteurs ne suppose dans son auteur ime connoissance li-ès-étendue de tons les momunens de l'histoir-e ei de la tradition ecclésiastiqTie. Mais Fénelon a su les ur-ésenter sons une forme si simple et si naturelle ; il a su les enchaîner à des

i-aisouneinens si accessibles :{\\\ intelligences les pirrs bor-nées, qu'ils n'exigent aucun elVort , ni ancimes recbei-ches pcMiibles, j)our en saisir les rappoi'ts et les t-onséiinences.

("étoit de Hossirel que Fénelon avoit emprunté cette méthode, dorrt on ne devroit jamais s'écai-ter- dans tontes les discussions (juelconques : celle d'élaguer- tt)iiles les (prcsiions iiuitiles , et de s'attacher- nuiipiemciit au\ diflicultt's essentielles.

EnelVet, si on lit avec allention tous les écrits de conlroversi' de IJossncl , on observera sans peine, que dans ceux mêmes où il a déployé le plus de science, dérndition et de critiqué, il marche toujours rapidement à son but ; il ramène toirjoirr-s la question à sou véritable objet ; et liir-sipre sa logi(iiie f((udro\anle a attér-é ses adveisaiies, en lem- airacliant l'aveu do quelques principes ipi'ils ne peirvent ni contester , ni accorder , sans se mettre en contr-adiction avec euxmêmes, il soulevé avec un n(d)le dédain torrs cet amas d'objections friv(des , d'inquitations calomnieuses , de textes éipnvixpres ou altéi-és, de faits apocryphes, tju'on avoit chei-ché à opposera sa première iinpélirosité ; il les l)rise , les met en poudi-e , et les disperse avec tout le mépris d'un génie srrpérieirr à de si foibles efl'oi'ts.

Si on se transporte au temps où vécnrenl Bossuel et Fénelon ; si on se rappelle l'esprit général du siècle de Louis \1V , on ne sei-a pas étonné de voir- ces deirx honrmes si célèbr-es , se consacrer avec tant de zèle , de succès et de gloire à des contrnver-ses , dont les résultats intéressoient également l'Eglise et l'Etat. On se Irouvoit engagé dans l'exécution du plan formé depuis si longtemps par Louis XIV et son conseil, pour ne laisser subsister en France que l'exercice public du culte catholique. Louis XIV , pîêt à prononcer la révocation de redit de Nantes, avoit voulu faire pi-écéder cette grande mesme politique par tous les moyens d'instrrrction qni dévoient en préparer le succès.

11 suffit d'ouvrir- les mémoii-es du temps, et même les coi-rcspondances particulières , pour observer le vif intérêt que toutes les classes de la société prenoient aux controverses religieuses. Ce n'étoit pas seulement dans les chaires , dans les écoles de théobigie, dans l'enceinte des cloîtres Qu'elles s'agitoienl avec une chaleur- que la disdispostion générale des espr-it s excitoit et entretenoit. On voit par toutes les lettres qui nous sont restées , qu'à la coirr , à la ville , et dans toutes les coirditions , les personnes mêmes que leur .sexe et leur étal sembloienl dispenser de s'en occuper , aimoient à s'en entretenir et à nourrir leur esprit de toutes les connoissances qui \ avoicnt quelque r-appoi-t. On est étonné , en lisant ces letli-es , de v(tir- les ouvr-ages les plus sérieux devenus la lectur-e habilirelle des femmes les plus distinguées par leui-s agi-('rnens et leur- célébi-ité , sei-vir de sujet à toutes les cou ver-sat ions , et j-emplir- les momens de s(ditude qu'elles ponvoient se r-éserver à la ville et à la cinnpagne. Dans ce siècle (jui par-oif toujoni-s s'agrandir à mesure qu'il s'éloigne de nous, on pensoit encore que les étirde> gr-aves et religieuses convenoient à la dignité d»resi>r-it humain , et pouvoient iiiiliiei- ntiltirrreul sur lu mor'ale [tubliqne et iiarliculière ; c'étoit

HIST'UKF. UE FÉNKLON.

cette tendance générale de tons les esprits , ([ui avoit lépandu le goiit de la véritable insti-uclion, et qui a produit tant d'excellens oua rages qu'on relit sans cesse, parce qu'on k> a déjà beaucoup lus.

Mais le moment étoit arrivé <ùi Kénelon alloit sortir de Tobscurité dans laquelle il avoit cherché à s'envelopper, il suftisoit à ses principes et à son caractère de faire tout le bien qu'il étoit en son pouvoir de fairi' dans rtin)iloi dont il étoit chargé. Instruit à Técole de M. Troason , à ne jamais considérer que la volonté de Dieu dans Toi'dre des événemens humains , et à ne se propose)- que la gloire de la religion dans toutes ses actions et toutes ses pensées , il savoit que le premier de tous les méiiles dans Tordre de la Providence , est de rempli]- fidèlement les devoirs qu'elle nous impose partout où elle nous conduit , et que la prééminence des places et des fonctions n'ajoute d'autre prix à nos travaux , que celui de plus grandes dilticultés H saincre et de plus grands dangers à éviter.

D'ailleuis Fénelon jouissuit de toute la satisfaction nécessaire à un cœur co)nme le sien. Il recueilloit toutes les bénédictions que la tendre reconnoissance de ses nombreux néophytes aimoit ù lui prodiguer , et il avoit déjà pour amis les hommes les plus reconunandables par leur rang , leurs vertus et lem- génie. Mais ce fui-ent ces amis mômes qui l'arrachèrent à sa solitude , et à cette vie douce et paisible qui convenoit à la modération de ses vœux et à la modestie de son caractère.

Fénelon rst chargé des missions du Poitou.

Louis XIV venoit de révoquer l'édit de Nantes * ; et , en éloignant les pasteurs dont la présence devoit naturellement s'opposer au succès de ses desseins pour la réunion de tous ses sujets dans une même religion, il ne pou voit laisser leurs anciens prosélytes sans instruction religieuse et sans principes de morale. 11 résolut d'envoyer des missionnaires dans les provinces de son royaume oii l'on comptoit le plus de l'iotestans ,

fiour confirmer dans la doctrine de l'Eglise cathoique ceux qui s'y étoient déjà réunis , et pour y ramener ceux qui se refusoient encore à rexenir à la religion de leurs pères.

Ce fut dans celte circonstance que IJossuet proposai Louis XiV d'employer l'abhé de Fénelon dans les missions du l'oilou et de la Saintonge. Le nom de Fénelon avoit dé'jà l'-tt' souvent prononcé à Louis XIV ; il étoit instruit de la sagesse avec laquelle il dirigeoit les Nouvelles-flatholiques , et des succès dont scjn zèle étoit récompensé. Ce monarriue attatlioit sa giandeur personnelle à ne confier l'ext-cution des ses vues qu'à des honnnes dignes de faire i-espectei- le cai'actère qu'il leur imprimoit par son choix.

Les missions du Poitou offroient à Fénelon des travaux assez conformes au ministère qu'il exerçoit depuis plusieurs années. Il pouvoit d'autant moins se refuser à une commission aussi hono-

' Au uioii d'octobre 1685.

rable , qu'elle se concihoit avec l'inclination si marquée que nous lui avons vue dans sa première ji^uncssepiiur des missions encore plus laborieuses. 1! étoit doue naturel qu'il aperçiit dans cette nouvelle destination le caractère de celte même vocation , qui avoit déjà parlé à son cœm-. Il parut seulement désirer d'être libre dans le choix des coopérateurs qu'on se pioposoil de lui associer, et dont on l'établissoit le chef. On s'empressa avec d'autant |>lu> de plaisir de défi-rer à son \œu , qu'il choisit précisénieid ceux qu'on lui auroit démandé d'acceptei- , s'il ne les ci'it pas appelés. C'étoient des ecclésiastiques , déjà connus par leurs talens et leurs vertus , que leur mérite éleva dans la suite aux premières dignités de l'Eglise , ou à des places de confiance , et qui ont laissé un long souvenii- dans la mémoire de tous les gens de bien. C'étoient l'abbé de Langeron, le plus cher, le plus fidèle des amis de Fénelon; le célèbi-e abbé Fleury , dont il suffit de prononcer le nom ; l'abbé lîertier, depuis évèque de Blois ; FabbéMilon, alors aumônier du Uoi, et depuis évèque de Condom.

Louis XIV attachoit tant d'importance au succès des A nés de confiance , de douceur et d'instruction qu'il avoit d'abord adoptées pour ramener les Pi'otestans, qu'il voulut faire connoître luimême ses intentions à l'abbé de Fénelon. Tout le monde sait que la seule grâce que Fénelon demanda à Louis XIV , au moment oîi il fut introduit en sa présence , fut d'éloigner les troupes et tout appareil militaire de tous les lieux où il étoit appelé à exercer un ministère de paix et de charité. Ce prince n'hésita pas un moment de déféi-er à sa demande après quelques observations d'intérêt et de bonté , qui n'avoient pour objet que la sûreté personnelle de l'abbé de Fénelon et de ses collègues.

Rien, peut-être ,' n'est plus propre à donner une juste idée du caractère de Louis XIV , que cette attention délicate et judicieuse dans le choix des missionnaires , que cet empressement touchant à leur ouvrir son cœur et à déférer à leurs représentations, lors même qu'elles sembloient conti-arier les mesures qu'il avoit adoptées pour faire respecter son autorité..

Lorscjue dans la suite, des rassemblemens dangereux , des provocations séditieuses, des actes de révolte formelle, et des attentats dignes de toute la sévérité des lois, forcèrent Louis XIV d'einploNcr des mcsuics de ligueur, il est certain ([u'il ne Céda qu'à regi'et au.v desoirs du monarque ; il ne fit ([ue ce (jne dinoil faii-e tout souvelain obligé d'assurej- avec infiexibilité l'ordre public , loi-sque sa bonté est méconnue et que son autorité est outragée.

11 est d'aillem-s généralement recoinm (jue si des injustici's et des violences se mêlèrent à l'usage que l'on (il de son nom et de ses ordres, ce fut par le coujiable emportement d'un ministre jaloux jus(ju'à l'excès de l'autorité de son maître, et qui cessa de voir une alVaire de conscience et de religion aussitôt (ju'il aper<,ut des actes de i-évolte. Mais dans toutes les parties de la France où les Proteslans restèrent paisibles et soumis, on se contenta de leur interdire Texercice public de leui- religion , sans cherchai- à tourmenter leur

FJVRK PREMIER.

consiicnce. Les seules provinces où ils manifcsfèrent des mouvemcns séditieux furent {'^pnsées aux lois terribles de la guerre. On sait également que Louis XIV s'empressa de réprimer et de punir, avec scsérilé , eeux mêmes de ses ofiiciers qui avoic'iit elé au-delà de ce que le soin de leur sùrelé personnelle et la nécessité d'assuier Toidre public avoient paru exigei' d'eux.

Louis XIY s'éloif d'abord montré si disposé à donner la préférence aux simples moyens de persuasion , d'encouragement et de fa\eur, que dans le temps même où il révoquoif successivement les privilèges extraordinaires que les Protestans avoient arrachés à main armée à la foiblesse de ses prédécesseurs , et qu'il se préparoit à inlerdir»' l'exercice public de leur religion, il écrivoit à tous les intcndans de son royaume ' : Je vous recomvxandc surtout rie ménaner ovcc douceur les esprits de ceux de ladite religion.

Féneloii arrive flans le Poitou. — Sa méthode pour ramener les Protestants à l'Eglise.

Fénelon , autorisé par Louis XIV lui-même à suivre la méthode qu'il jugeroil la plus convenable pour la conversion des Protestans , sut conciliei' le zèle d'un missioimaire avec les ménagcmeus et la douceur qui étoient dans son caractère.

Son premier soin, en arrivant au chef-lieu des missions dont il étoit chargé, fui de se présenter à l'évcque de la Rochelle -, et de lui demander , pour ses coopérateurs et poui- lui-même , sa bénédiction , ainsi que les pouvoirs nécessaires pour exercer le saint ministère. Il savoit que si le choix et l'appui du Roi pouvoient contribuer à jeter un certain éclat sur ses travaux , et même à en faciliter le succès , il ne pouvoit et ne devoit en attendre de véiitables fruits, que par l'intervention de cette puissance divine qui a élevé l'Eglise de Jésus-Christ sur des fondemens inébianlables , et a fixé elle-même l'ordre , le rang et la juiidiction de ses ministres.

La réputation des nouveaux missionnaires les avoit déjà précédés dans ces contré(^s. L'évèque de la Rochelle les accueillit comme des auges envoyés du ciel pour seconder son zèle; et le peuple, déjà instruit de la noble confiance avec laquelle Fénelon s'étoit refusé à l'appui de la force militaire, les reçut covmne des ministres de paix.

C'étoit en eflet un spectacle assez nouveau pour ces provinces (pii avoient été si long-temps le principal boulevard de l;i. rt-publique protestante en France , et le théàlie de tant de guerres , de révoltes et de malheurs , de voir des ecclésiastiques distingués par leur naissance , leurs emplois et leurs lalens , abandonner les fonctions qu'ils remplissoient à la cour , et i-enoncer à tous les agrémens de la capitale pour venir exercer , dans des pays malsains et désolés , le ministère le plus humble et le plus pc'nible.

' I.L'Ure itu Koi aux coinmissairt's il0j)urli«, 10 juillet ltiS2. — * Henri de .MoiiUiioreiici de Laval , de Bois-Dauphin.

11 étoit assez naturel que le contraste de tant de sacrifices et de confiance , avec l'appareil si dillérent (lu'on avoit eu limprudence de déployer dans (|iicli]ues aulies ]>ro\inces, préparât favolableiuenl l'opinion de ce peuple étonné. Plus les lécils exaiiérés qu'(jn lui avoit faits de la désolat il 111 lépandue dans le Languedoc et le Vivarais lui avoient inspiié de teneur, plus il dut éprou- \er de soulagemenl et de consolation en trou- \ant dans ces missionnaires si redoutés , des pères tendres et compatissans qui s'occupoient de pouivoij' à tous ses besoins , (radoucir ses souffrances et ses malheurs , et (jui s'attachoient à éloignei' de son esprit toute idée de contrainte et de violence.

11 s'étoit figuré (pie ces missionnaires, envoyés par la Cour, lui retraccroient toutes ces images de faste , de mollesse et d'opulence , dont les ministres protestans avoient si souvent chargé le tableau dans leurs éternelles déclamations contre la nouvelle Baiijlonc ; et il ne voyoit que des hommes qui venoient partager sa pauvreté , s'as- .socier à tous ses intérêts, goûter sa simplicité^ se ployer à ses miTiin's , et adoucir son sort par fous les genres de consolation et de bienfaisance.

L'esprit est toujours disposé à écouter avec bien- \cillance ceux qui ont su trouver le chemin de notre cœur , et on perd bientôt ses préventions conti-e une religion dont les ministres retracent la sainteté dans leurs mœurs et leur conduite.

Fénelon ])ensoit que la méthode la plus facile et la plus sûre , pour ramener les Protestans à l'Eglise , étoit de lem- montrer comment lem'S pasteurs avoient usurpé une autoiité qui ne leur , avoit point été déléguée, dont ils ne pouvoient présenter le titre primordial , qui ne leur avoit point été traTisnùse par ime succession légitime , et dont le ministère ne pouvoit par conséquent conférer aucun des effets spirituels nécessaires au .salut. Ce fut sur ce point important que les missionnaires dirigèrent leurs premières instructions; ils prévoyoient (pie du moment où les disciples sei'oient "convaincus que leurs anciens pasteurs s'étoient arrogé un titre et une juridiction qui ne leur appartenoient pas, ils se trouveroicnt natui-ellement disposés à écouter la voix de ceux (jui se prt'sentnient à eu\ avec les caractères légitimes que la consécration de l'Eglise leur avoit imprimés , et avec tous les droits (ju'une succession incontestable leni' avoit transmis.

Nous avons vu (pie Fénelon s'étoit déjà exercé sui- cette question importante, dans son Traité du Ministère drs Pasteurs. Il n'avoit point encore fait impi-imej' ce petit ouvrage; mais il en fit l'usage le plus heureux dans ses conférences avec les Protestans du Poitou.

Fénelon s'attachoit ensuite à les désabuser des ridi(;ules préjugés dont leurs pasteurs les avoient nourris contie les pratiques et les cérémonies de l'Eglise romaine. Il leur enseignoit les actes indispensables (pfelle presci-it , et il leur apprenoit à ne pas les confondre avec des usages ou des pratiques édifiantes (pi'elle conseille , .[u'elle permet ou tju'elie tolère.

Les succès que Fénelon et ses coopéi-ateui s obtinrent dans les missions du Poitou , doivent être attribués en grande partie à cette manière simple

HlSTOIRli DK FÉNELON.

et exacte de présenter la religion à une multitude trop peu instruite pour saisù" le.- i>oiiits difficiles d'une controverse au-dessus de son intelligence.

Cependant il étoit bien éloigTié de se faire illusion sur les trompeuses apparences de tant de convei'sions précipitées. Il remarque avec peine que la méfiance et des considérations purement humaines inspii-uient souvent des abjurations peu sincères : en vain avoit-il obtenu qu'on évitât d'ofirir aux regards de cette multitude cflrayée , toute apparence de contrainte et de violence fil la voyoit toujours agitée du sentiment de crainte qui lui étoit connuuniqué par le récit des violences dont quelques autres previnces ne furent pas exeniptes. Si on vouloint , écrivoit-il avec douleur à Bossuet , leur faire abjurer le Christianisme et suivre l'Alcoran, il n'ij aiiruit qu'à leur montrer des dragons '.

Bien loin de s'attribuer , à l'exemple de quelques autres missionnaires , la gloire d'avoir converti des provinces entières , Fenelon ne comptoit pour de véritables con^ ersions , que celles qui étoient marquées par un changement réel et durable dans les opinions et dans les mœuis. Il avoit la ferme conviction que les paroles de vérité et de charité qu'il porloit dans ces malheureuses provinces , où l'erreur avoit triomphé si long-temps, nescroient pas entièrement perdues pour une nouvelle génération , et qu'elles produiroient , avec la bénédiction du ciel , des fruits de salut que le temps développeroit.

Il semble en effet que la Providence ait justifié, d'une manière sensible, les vœux et les espérances de Fénelon ; car il est assez remarquable que ces mêmes provinces, qui comptoient alors un si grand nombi-e de Prosfestans et qui avuient montré un attacheiuent si opiniâtre à leur secte , soient piécisément celles qui , à une époque bien récente % ont manifesté le plus de zèle poui- la religion catholique, lorsqu'on a voulu ien\eiser les autels relevés par Fénelon.

11 falloit que Fénelon eût laissé dans tous les cœurs une impression ]>ien piofonde d'amour et de respect , puisque n(ju-seulement les provinces qu'il avoit parcourues , mais celles mêmes où sa réputation s'étoit étendue , s'empressèrent de consigner, dans des actes publics, l'iioinmage de leur rcconnoissance et de leur \éiiération. Personne n'ignore que , lorsque Fénelon fut nommé précepteur des petits-fils de Louis XIV , l'académie d'Angers send)la indi<pjer, poui' sujet du prix d'éloquence : Lf bonheur des peuples qui dévoient avoir un jour pour souverain l'élève de Beauvilliers et de Fénelon. L'auteur du discours couronné rappela, en ces termes, les missions du Poitou :

« Les hérétiques eux-mêmes sont de fidèles t(''- » moins de ses veitus (de Fénelon), eux qui n'ont )) pas été moins édifiés de sa doctrine (]ue de son » exemple , dans une ville qui a toujoms été con- » sidérée comn»- le remiuut de l'erreur, et où il » en a déliuil les fnndeniens, autant \y<\v sa dou- » ceur (pie pai' la force de la véiité. Son zèle in- » fafigable n'eii est pas demeuré là ; ces hommes, » (jui avoient ét('' lami'iK's , pai' ses soins, de l'é-

* Correitp. de fniclnii , t. mi, p. 403. — * Gucitos Je la Vendée.

» garement , ont été confnmés , par sa charité » toujoin-s agissante, dans la pureté de la foi qu'ils >) avoient nouvellement reçue ; il s'est attaché par- » ticulièiement à protéger ce sexe que sa foiblesse » expose le plus souvent au péril d'une rechute )) malheureuse ; j'ose dire, Messiems, que l'Eglise » est redevable d'une si belle conquête à cet )) homme apostolique, d

Il est accusé d'un excès de condescendance envers les hérétiques. — Ses lettres au marquis de Seignelay.

On aura peine à croire que Fénelon eût à se justifier sur la méthode qu'il avoit suivie pour faciliter la conversion des Protestans. Le marquis de Seignelay , secrétaire d'Etat, chargé du département des pro'.inces du Poitou et du pays d'Aunis, se crut obligé de le i>révenir qu'on lui reprochoit un excès de condescendance, en ne soumettant pas les nouveaux convertis à toutes les pratiques de piété et à toutes les formules de dévotion que l'Eglise recommande , mais qu'elle ne prescrit pas '. On auroit voulu que Fénelon fit en un moment de ces nouveaux convertis ^ si foibles encore, des hommes consommés dans les maximes et les œuvres de la perfeétion chrétienne. Le marquis de Seignelay étoit sans doute bien éloigné de partager ce zèle si peu réfléchi , et il savoit que cette impatience indiscrète auioit plus contribué à rebuter qu'à altiier les Protestans ; mais l'intérêt qu'il pi-enoit à Fénelon ne lui permetloit pas de lui laisser ignorer ces frivoles imputations que l'envie, la malignité et un faux zèle affectoient de l'épandre. Ce jeune ministre étoit frère des duchesses de Chevreuse , de Beauvilliers et de Mortemart ; il coimoissoit le mérite de Fénelon ; il devoit y être plus sensible qu'un autre, parce <pi'il en avoit lui-même. Son espiit , ses talens , son extrême activité pidinettoient à la France un digne successeur de Colbert , poiu' soutenir la gloire de la marine française que son pèi e avoit créée : une mort piématnrée vint l'arrêter au milieu de sa brillante carrière '. On ne doit pas être surpris du zèle que le mai-quis de Seignelay apportoit au succès des missions du Poitou. .Malgré la dissipation où l'entraînoit sa jeunesse , son goût pour les plaisirs, et le tourbilhm des affaires et des devoirs, il portoit toujours au fond de son cœur des principes et des sentimens de religion , qu'il aimoit a eiitretenii' et à cultiver. Sous avons les ])reuves d'une correspondance babituelle qu'il avoit avec M. Tronson , à qui il s'étoit adressé |iour avoir par écrit des sujets de méditation chrétienne. Avec de pareilles dispositions , il ne fut pas difficile à Fénelon de faire comjwendre au inar-

' .l'ai ou riilrc les mains, en 1786, li's leMros du marquis (II' "^figni-lny, i'iiisi que les uriginaux îles réponses de Fenelon ; ellis iMolenl alors an (k'pol du Lou\ro. Il paroll (lu'ellcs se s. ml perdues depuis les évèneniens qui ont amené tant de liuuleversi'un-ns dans les dépôts jiublies : au nmins on n'a jam;li^ pu li's relionver, malgré les reelierthes qu'on a eu la Ixiiite di' Tiiru a m:i prière, aux archives ualimiales, au dépôt di s maniiM rils de la loldiollii'iiue du lUd, et a la bihliothequu lin (onseil d'Klal. — - .1. R (j)lljerl, marquis de Seignelay, mourut le 3 novembre lO'jO, ii l'ùge de Ircnic-neuf ans.

Page 1