‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 212 sur 422 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

quis de Sciprielay , la sagesse et la régiilarilé des principes (jui avoieiit dirigé sa conduite envers les l'roleslans.

Depuis la i)rennère édition de cet ouvrage, nous avons eu eiilie les mains deux lettres oiiginales de Fénelon , écrites pendant ses missions du Poitou '. Il n'est pas douteux que ces lettres ne soient adressées au maniuis de Seignela\ ; elles confirment ce (jue nous avons dit du ::èle éclairé que Fénelon apj)orta dans l'exercice d'un ministère si délicat et si diflicile. <>n y ohseivcra ratlenliou lonstante et iiixai'iable avec la(jiu'lle il chorclioit toujours à faire piévaloii' les movens de douceur et d'instruction, on du moins à les concilier avec les mesures de i)rudence et de fermeté, que le gouvernement étoit dans la nécessité de prendre poui- prévenir les manieuvres des puissances jalouses de la France. On voit en efl'et par ces lettres ([ue le prince d'Orange et les Hollandais, (jui préparoient déjà la révolution qui fit descendre Jacfjucs u du trône d'Angleterre , ne cessoient de prodiguer les promesses et les espérances les plus magnifiques, poui- engager les Protestans français à abandonner leur patrie ; il faut convenir qu'une pareille conduite de la paît de cette lépublique , étoit d'autant plus odieuse , qu'elle éloit alois en paix avec la France.

Nous nous sommes bornés à extraire de ces deux lettres ce qui nous a paru propre à faire mieux connoitre les principes et les formes que le gouvernement suivit dans les missions du Poitou. Tant de relations mensongères, tant d'accusations hasardées ont défiguré la conduite et le caractère de Louis xiv à cette époque de son règne , que l'histoire ne doit négliger aucune occasion de rendre à la mémoire d'un grand loi la justice qui lui est due.

A laTroinblade, lu 7 rùvrier IC86.

« Monsieur, je crois devoir me hâter de vous » rendre compte de la mauvaise disposition où j'ai » trouvé les peuples en ce lieu. Les lettres qu'on » leur écrit de Hollande leur assurent qu'on les » y attend pour leur donner des établissemens » avantageux , et qu'ils seront au moins sept ans » en ce pays-là sans payer aucun impôt. En même » temps , quelques petits droits nouveanv , (ju'on » a établis coup sur coup dans cette côte, les ont » fort aigris. La plupart disent assez hautement » qu'ils s'en iront , dès que le temps sera plus as- » sure poui- la navigation.... Il me paroit que » l'autorité du Roi ne doit se relâcher en rien ; » car notre an ivée en ce pays, jointe aux bruits » de guej-re qui viennent sans cesse de Hollande, » fait croire à ces peuples qu'on les ciaint. Ils » sont persuadés qu'on verra bientôt quelque » grande révolution, et que le grand armement » des Hollandais est destiné à venir les délivrer. » Mais en même temps que l'autorité doit être in- » flexible pour retenir ces esprits, que la moindre » mollesse lend insolens , je croirois , Monsieur , )i qu'il sei-ûit inq:)ortanl de leur faire trouver en

* .Nous cil (levons la coimoissante il la bieiiveillaiiro obligeanlc de M. de Spz-.', qui a bien voulu nous permettre de prendre copie de ces deux lettres , et d"eii l'aire usage.

» France quelque douceur de vie, qui leur ôtàt la » fantaisie d'en sortir.... Pendant que nous em- » plovons la charité et la douceur des instructions, » il est important , si je ne me trompe , que les )) gens qui ont l'autorité, la soutiennent, poui- » faire mieux sentir aux i)euples le Ixtnhein- qu'ils » ont délie instruits doucement.... il reste en- » c(jre à ceux mêmes des nouveaux convertis qui » se montrent les plus assidus et les plus dociles, » des peines sui- la religion. La longue habitude » de suivre de faux préjugés revient toujours. » Mais d'ailleurs ils avouent pres(jue tous que » nous leur avons montré avec une pleine évi- » dt'nce, qu'il faut, selon l'Ecriture, se sou- » mettre à l'Eglise , et qu'ils n'ont aucune objec- » tion à faire contre la doctrine de l'Eglise catho- » li(jue, (jue nous n'ayons détruite très-clairement. » Ouaiid nous sommes partis de Marennes, nous « avons reconnu de plus en plus qu'ils sont plus » touchés qu'ils n'osent le témoigner ; car alors » ils n'ont pu s'empêcher de montrer beaucoup » d'affliction. Cela a été si fort , que je n'ai pu re- » fuser de leur laisser une partie de mes coopéra- » teurs , et de leur promettre que nous retourne- » rions tous chez eux. Pourvu que ces bons com- » inenccmens soient soutenus par des prédicateurs » doux, et (jui joignent au talent d'instruire celui )) de s'attirer la conjiance des peuples, ils seront » bientôt véritablement catholiques. Je ne vois , » Monsieur , que les pères Jésuites , qui puissent » faiie cet ouvrage ; car ils sont respectés par leur » science et par leur vertu. Il faudra seulement » choish- parmi eux ceux <jui sont les plus propres » à se faire aimer '. »

On voit à la fin de cette même lettre que Fénelon avoit autant à se défendre du zèle précipite de quelques Catholiques bien intentionnés, qu'à combattre l'opiniâtreté des Protestans.

« J'ai reçu , dit-il à M. de Seignelay , une let- M tre du père de la Chaise , qui me donne des avis » fort honnêtes et fort obhgeans sur ce qu'il faut » dès les premiers jours accoutumer les nouveaux » convertis aux prati<pies de l'Eglise , pour l'in- » vocation des saints et pour le culte des images. » Je lui avois écrit dès les commencemens que » nous avions ciu dilTérer de quelques jours VAve » Maria dans nos sermons , et les autres invoca- » lions des saints dans les prières publiques que » nous faisions en chaire. Je lui avois rendu ce » compte par i>récaution, quoique nous ne fis- » sions en cela (pie ce que font tous les jours les » curés dans leurs prônes, et les missionnaires » dans leurs instructions familières. Depuis ce )) temps-là, je hii ai écrit encore pour lui rendre » en détail le même compte de notre conduite , » que j'ai déjà eu l'Iionneur de vous rendre.

)) J'espère (|ue cela , joint au témoignage de M. » l'évêque , de M. l'intendant , et des pères Jé- » suites , nous justifiera pleinement ». »

La lettre du 8 mars suivant , également adressée au marquis de Seignelay, montre toujours Fénelon occupé à recommander aux agens de lautorité d'oublier qu'ils ont le dmil de se faire craindre , pour ne se servir (pie du pouvoir qu'ils ont de se faire aimer. Elle fait voir aussi (jue ses

' Cvrresp. de Fcnelon , I. vu , p. 195. — * Ibid. p. i96.

HISTOIRE DE FÉNELON

représentations au gouvernement , pour Texciter à répandi'e des bienfaits sur lei^ peuples de ces contrées, avoient été accueillies de la nianii're la plus favorable, (^es dispositions généreuses ctoient en effet bien plus conformes aux principes et au caractère personnel de Louis xiv , que le système de violence et de persécution qu'on a aflecté de lui supposer.

A la Ticmbladc. « mars «68C.

« Monsieur, l'arrivée de M. Forant ' a donné de y> la joie aux habitansde la Tremblade, et j'espère » qu'il servira beaucoup à les retenir , pourvu » qu'il n'exerce point ici une autorité rigoureuse , ■f) qui le rendroit bientôt odieux. Sa naissance , sa » parenté avec plusieurs d'entr'eux, et la religion ■» qui lui a été commune avec tous ces pens-là , » le feroient haïr plus qu'un autre , s'il vouloit » user de hauteur et de sévérité pour les réduire » à leur devoir.... Je n'ai pas manqué , .Monsieur, » de lire pubhquement ici et à Marennes ce que » vous m'avez fait l'honneur de m'écrij-e des bon- » tés que le Roi aura pour les habitans de ce pays, )) s'ils s'en rendent dignes, et du zèle charitable » avec lequel vous cheichez les moyens de le<! » soulager. Les blés que vous leur avez fait venir » à fort bon marché , leur montrent que c'est une « chaiité effective , et je ne doute point que la » continuation de ces sortes de grâces ne retienne » la plupai-t des gens de cette côte. C'est la con- » troNersela plus persuasive pour eux. La nôtre » les étonne ; car on leur fait voir clairement le » contraire de ce que les ministres leur avoient >) toujours enseigné connnc incontestable et avoué ^> des Catholiques mêmes. Nous nous servons uti- » lement ici du ministre qui y avoil l'entière con- » liancc des peuples, et qui s'est converti.... .Je » ne doute pas qu'on ne voie à Pàqties un très- » grand nombre de communians, peut-être nv-mp » trop. Ces fondemens posés , c'est aux ouvriers w fixes à élever l'édifice , et à cultiver cette dis- » position des esprits, a

C'est toujours sur les inuyeiis d'instrnctinn ff snr les bons exemples , que Ft'nelon insiste avec une persévérance qui indique assez l'opinion (pi'il avoit lui-même de la sainteté d'une religion qui doit trouver sa racine dans la conviction de la conscience , et qui doit emprunter sa force et son éclat des vertus de ses ministres.

« Il ne faut , dit Ff-nelon , que des prédicateurs » qui expliquent simplement tous les dimanches » le texte de rF>vangih' , avec une autorité douce r> et insinuante. Les .lésuites commencent bien ; » mais le plus grand besoin est d'a\nir des curés » édifians , qui sachent instruire. I,es peuples » nourris dans l'hérésie ne se gagnent que par la » parole, tu curé (pji saui-a cNpliquer l'Evangile » aflectueusement, et entrer dans In cnnnance des M familles, fera lout ce qu'il Aoiidra ; sans cela , » l'autoritc' pastorale, qui est la plus nalurelle et » la plus efficace , demeurera toujours avilie avec » scandale. Les peuples nous disent : Vous n'rles » ici qu^en passant ; c'est ce (pii les empêche de » s'attacher entièremen! à nous. La religion, avec

Cvrri'sp. (Ir i'< nclon ,

» le pasteur qui l'enseignera, prendra inscnsible-

» ment racine dans tous les cœurs 11 faudroit

)> aussi , Monsieur , lépandre des ^'ouveau Te-f- » tament avec profusion ; mais le caractère gros » est nécessane, ils ne sauroient lire les petits ca- « ractères ; il ne faut pas espérei- qu'ils achètent » des livres catholiques ; c'est beaucoup qu'ils » lisent ceux qui ne leur coûtent rien ; le plus » gi-and nombre ne peut même en achetei-. Si on » leur ôte leurs livres , sans leur en donner , ils )' diront que les ministres leur avoient bien dit » que nous ne voulions pas laisseï- lire la Bible , » de peur (ju'on n'y vit la condamnation de nos » supei'stitions et de nos idolâtries , et ils seront

» au désespoir Nous avons accoutumé les peu-

» pies à entendre les v érités qui les condamnent » le plus fortement , sans être irrités contre nous. » .\u contrai}"e , ils nous aiment , et nous regret- )^ tent quand nous les quittons. S'ils ne sont i> pleinement convertis , du moins ils sont acca- » Ijlés , et en défiance de toutes leurs anciennes » opinions ; il faut que le temps et la confiance en » ceux qui les instruiront de suite , fassent le » reste. Il faut tendre aussi à faire trouver aux •>■> peuples autant de douceur a rester dans le « royaume , que de péril à entreprendre d'en sor- » tir ; c'est , Monsieur , .ce que vous avez com- » mencé , et que je piie Dieu que vous puissiez » achever selon tonte l'étendue de votre zèle. «

Fénelon finit sa lettre par rendie compte au marquis de Seignelay des soins qu'il avoit inutilement pris pom- opérer la convertion de M. de Saint-Hermine. Ce ministre apportoit d'autant plus d'intérêt à cette conversion, qu'indépendamment du bon eflet qui en seroit résulte siu- tous les Protestans du Poitou , par la considération dont cette famille y jouissoit , il y trouvoit aussi le moyen le plus heureux de plaire à madame de Maintenon , en secondant les vœux de son zèle et de sa pit'lé pour une famille à laquelle elle étoit attachée par les liens du sang, de i'amitié et de la reconnoissance. Fénelon eut recoins à un moyen assez singulier pour convaincre M. de Saint-Hermine. Ne pouvant trouver de ministre protestant qui consentit à entrer en dispute avec lui , parce que tous ceux qui en avoient pris l'engagement, on s'étoient conveitis, ou avoient disparu , il se chargea lui-même du rôle de ministre protestant, et s'établit en controverse réglée contre l'abbé de Langeion , en plusieurs conférences qui eurent lieu en présence de M. de Saint-Hermine. On sent bien qu'un pareil rôle exigeoit une extrême bonne foi , pour évilei- jusqu'au soupçon de chercher à afCoiblir la cause qu'il s'étoit chargé de défendre ; mais c'étoit Ffhielon . et s'il y a eu des nuages sur quelques opinions de Fénelon , on ne peut du moins j-aisonnablenu'nt en élever sur sa bonne f(ji. On peut seul(>ment présumer que l'abbé de Langeron eut peut-êlie besoin de faire usage de tous les moyens victorienv qu'offre toujours la défense de la vérité , poui' repousser les raisonnemens subtils que dût lui opposer un adversaire aussi ingénieux et aussi séduisant que Fénelon. Il fani entendre Fc-nelon Ini-in-'-me.

« J'ai eu sept ou huit longues conversations >) avec M. de Saint-Heimine , à Rochefort , où j'ai )i été le chercher ; il entend bien ce qu'on lui dit ;

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