‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 213 sur 422 · LH^RE PREMIER · texte numérisé non relu

LH^RE PREMIER

il n'a rien à y répondre, mais il ne prend aucun parti. M. Tabbc «le Langeron et moi , nous avons fait devant lui des conférences assez fortes l'un conljc l'autre. Je faisois le Protestant , el je (lisois tout ce que les ministres peuvent dire de plus spécieux. M. de Saint-Hermine sentoit fort bien la foiblesse de mes raisons , quelque tuur que je leur f/oH/ia.<;s^. Celles de M. labbc de I.angeron lui paroissoient décisives ; et quelquefois il rcpondoit lui-même ce qu'il falloit contre moi. Après cela , j'attendois qu'il seroit ébranlé; mais rier' ne s'est remué en lui, du moins au dehors. ,Ic ne sais s'il ne tient point à sa religion par quehiue raison secrète de famille. Je serois retourné à Rochefort , pour lui parler encore, selon vos ordres, si M. l'intendant ne m'avoit mandé qu'il est allé en Poitou. Dès qu'il en sera revenu, j'irai àRochefor*, et je vous rendrai compte , .Monsieur, de ce que j'aurai fait. »

XXM.

Lettre de Féuelon à Bossuel, sur la diftioulté de ramener les Protestants.

Fénelon avoit continué ses relations avec Bossuet pendant ses missions du Poitou. On n'a conservé de cette correspondance qu'une seiile lettre qui fail partie de l'édition des Œuvres de Bossuet 1 de dom Déforis. Nous croyons devoir la mettre sous les yeux de nos lecteurs ; elle confirme les détails (jue nous venons de rapporter , et on V voit cette douce habitude de confiance et de familiaiité qui les unissoient encore : on y remar-

3uera la manière dont Fénelon s'exprime au sujet es avis que M. de Seignelay lui avoit transmis , el qui ne permet pas de douter que Fénelon n'ait toujours agi de concert avec Bossuet dans le système de conduite qu'il avoit suivi avec les nouveaux convertis.

A la Troniblade, ce 8 mars 1686.

• « Quoique je n'aie rien de nouveau à vous dire, » Monseigneur, je ne puis m abstenir de Thon- » neur de vous écrire ; c'est ma consolation en ce » pays : il faut me permettre de la prendre. Nos B convertis vont un peu mieux ; mais le pro- « crès est bien lent : ce n'est pas une petite afrt faire de changer les sentimens de tout un peu- » pie. Quelle difficulté dévoient trouver les apôtres » pour changei- la face de l'univers, pour reny> verser le sens humain , vaincre toutes les pas- » siens et établir une doctrine jusqu'alors inouie , » puisque nous ne saurions persuader des igno- » rans par des passages clairs et formels qu'ils » lisent tous les jours, en faveur de la religion de » leurs ancêtres, et que l'autorité même du Roi » remue toutes les passions pour nous rendre la » persuasion plus facile; mais si cette expérience » montre combien l'efficacité des discours des » apôtres étoit un grand miracle , la foiblesse des » Huguenots ne fait pas moins voir combien la )) force des martyrs étoit divine.

' Toni. IX, p. 565.

» Les Huguenots mal convertis sont attachés à » leur leligion jusqu'aux plus hoiribles excès " «ropini.àtreté ; mais dès que la rigueur des pei " nés pai-oit, toute leur force les abandonne; au » lieu que les martvrs étoient humbles , dociles, » intrépides el incapables de dissinmlation ; ceux- « ci sont lâches contre la force, opiniâtres contre •> la vérité , et prêts à foule sorte d'hypocrisie. •> Les restes de cette secte vont lombei- peu à peu » dans une indilTérence de religion poui- tous les » exercices extérieurs, qui doit faire trembler. Si » l'on vonloii leur faiie abjurer le christianisme )' et suivie l'alcoran , il n'y auroit qu'à leur mon- » trei- des diagons : pourvu qu'ils s'assemblent » la nuit, et qu'ils résistent à toute instruction , » ils croient av(^ii- assez fail. C'est un terrible levain » dans une nation : ils ont tellement violé , par » leurs parjures, les choses les plus saintes, qu'il n reste ])eu de marques auxquelles on puisse rc- « coinioifre ceux qui sont sincères dans leur con- » version ; il n'y a qu'à prier Dieu pour eux , et » qu'à ne se rebuter point de les instiuire.

« Mais le grand chancelier ', quand le verrons- « nous, Monseignein? il seroit bien temps qu'il » vint charmer nos ennuis dans notre solitude, » après avoii' confondu dans Paris les critiques » téméraires. Je prie M. Cramoisy de nous regar- » der en pitié.

» N'oubliez pas notre refour avec M. de Sei- » gnelay ; mais parlez uniquement de votre chef. » S'il nous tient trop long-temps éloignés de vous, )) nous supprimerons encore l'Axe Maria , et pettt^ » ^tre irons-nous jusqu'à quelque grosse hérésie , « pour obtenir une heureuse disgrâce qui nous » ramène à Germigny ; ce seroit un coup de vent » qui nous feroit faire un joli naufr-age. Honoi-ez » toujours de vos bontés , Monseigneur , notre » troupf^ , et particulièrement celui de vos servi- >i leurs qui vous est dévoué avec l'attachement le » plus respectueux. »

xxvn.

Fénelon revient à Paris, et reprend ses fonctions auprès des Nouvelles-Catholiques. — Il est présenté au Roi pour les évèchés de Poitiers et de La Rochell*'.

Cette lettre eut l'effet que Fénelon en attendoit ; il reçut la permission de revenir à Paris ; il rendit compte , directement è Louis XIV , de l'état où il avoit laissé la religion dans les provinces qu'il venoif de parcour-ir , n'entretint le Roi que du zèle de ses coopératcui-s , du bien qu'ils avoient fait, de celui qui restoit à faire, des moyens qui étoient à la disposition du gtm- \ernement pour- l'aflermissement de ce grand ouvrage , et garda le plus profond silence sur luimême.

Fénelon , après avoir rempli envers le Roi un devoir que le respect lui imposoit , lenti'a paisiblement dans la retraite dont il n'étoit sorti qu'à la voix de Louis XIV et de Bossuel. 11 reprit ses modestes fondions de supérieur des Nouvelles-

' Il s'Hait (le ror;iisoii funèbre du cliaiicelier le Tellier, que Bossuel avoit iiroiioiioée le 2.5 janvier pn-cedeiit , el que Cramoisy étoit alors oecupd à imprimer.

HISTOIRE DE FENELON.

Catholiques , ei fut plus de deu,\ ans sans se montrer à la Cour.

Il étoit si peu occupé de ses intérêts personnels, qu'il n"apprit (|ue i)ar hasard qu'il avoit été destiné h lévèché de I^oitiers , que sa nomination avoit même été admise par le Roi et inrunédiatement révoquée avant qu'elle fût devenue publique. On attribua généralement cette espèce de disgrâce à M. de Ilarlai , aichexèque de Paris , qui ne pou voit pardonner à Fénelon ses liaisons intimes avec Bossuet, et l'indifférence a\ec laquelle il avoit accueilli ses offres de services et d'amitié.

11 éprouva la même malveillance l'année suivante , dans une circonstancr à peu près semblable. L'évêque de la Rochelle avoit été témoin des biens immenses que l'abbé de Fénelon avoit faits dans son diocèse , pendant le cours de ses missions. 11 crut rendre le service le plus important à l'Eglise et à ses diocésains, en leur assurant un pasteur qui avoit acquis tant de droits à leur estime et à leur reconnoissance. Il vint à Paris , et sans laisser même soupçonner à Fénelon l'objet de son voyage à la cour , il présenta au Roi un mémoire pour supplier Sa Majesté de lui ac corder l'abbé de Fénelon pour coadjuteur : on fut instruit de cette démai'chc , et l'on piit une voie détournée, mais infaillible, pour qu'il fût e\clu de l'évêché de la Rochelle , comme il l'avoit été de celui de Poitiers. On lit entendre au Roi que le vceu de l'évêque de la Rochelle pour Fénelon étoit inspiré par une certaine conformité d'opinion sur les matières de la grâce. C'est ainsi que Fénelon , que les Jansénistes ont toujours regardé comme un de lem-s i)lus grands adversaires, fut d'abord exclu des dignités ecclésiastiques comme im de leuis partisans : rien n'annonce peut-être mieux la parfeile indifférence de Fénelon pour les places et la foi'tune ; il lui étoit assurément bien facile d'éloigner tous les soupçons de ce genre ; ses opinions étoient déjà connues ; ses liaisons étoient publiques. M. de Beauvilliers et M. Tronson étoient très- opposés aux nouvelles doctrines , et personne n'auroit osé accuser Bossuet de jansénisme.

-WVIll.

Il publia le Traité de l'Education des Filles et relut du Ministère des Pasteurs.

Ce fut en 1087 et l(i88 , au retour de ses missions du Poitou , que Fénelon consentit enlin à laisser imprime)- son traité de l'Education des Filles, et celui du Ministère des Pasteurs . dont nous avons déjà parlé. 11 ne les avoit point d'abord destinés au public; mais il fut obligé de céder au vœu unanime de tous ceux qui en avoient eu coinioissance.

La réputation que Fénelon s'étoit faite dans ses missions du Poitou , avoit déjà attiré sm- lui tous les regards ; mais eu consentant à publier pres(|u'en même temps deux ouvrages sui- des sujets iiilérossans p(jur la religion et la morale , il semhloit appeler lui-même le public à discuter les litres de celt(! réputation prématurée , qui s'élendoit avec tant d'éclat et fie lapidité. Ses amis

dévoient attendre ce jugement avec toute l'iuquiétude d'un intérêt qui n'est pas toujours exempt de prévention; et les personnes impartiales pou voient être disposées à se montrer sévères par cette soite de résistance qu'on oppose toujours aux exagéi-ations de l'amitié. Les uns et les autres dînent être également satisfaits ; Fénelon n'avoit encore ni ennemis ni envieux.

Telles étoient les occupations de Fénelon, il se regardoit, et tout le monde le regardoit comme destiné à passer le reste de sa vie dans l'exercice des fonctions utiles , mais peu ambitionnées , qui sembloient suffire à ses vœux et à son désinté- Jessement. Personne n'ignoroit l'opposition que M. de Harlai avoit mise à son avancement ; et la faveur avec laquelle le public venoil d'accueillir ses traités de l'Education des Filles et du Ministère des Pasteurs , ne pouvoit pas lutter contre le crédit de ce prélat.

Education de M. le duc de Bourgogne. — Caractère du duc de Beauvilliers ; sesrapports avec madame deMaintenon,

-Mais un événement imprévu transporta tout-àcoup Fénelon au milieu de la cour, et l'éleva à une place à laquelle paroissoient attachés les destmées de la France et le sort de plusieurs générations.

C'est ici que Fénelon va se montrer dans tout l'éclat de ce caractère qui lui a mérité l'estime et l'amouj- de ses conteinpoiains , et qui a laissé des souvenirs si doux dans la mémoire de la postérité.

Louis XIV voyoit approcher l'époque où l'éducation de son petit-fils , le duc de Bomgogne , demandoit les soins d'un gouverneur. Un prince qui avoit toujours mis sa grandeui- à s'environner de grands hommes, et qui avoit donné Montausicr et Bossuet pour instituteurs à son fils , étoit digne de faire un choix aussi heureux pour son petil-fils.

Le progrès des années et une vie plus sérieuse commenroient à rendre Louis XIV moins esclave de la gloire, cl la religion lui avoit fait sentir et goûter le mérite de la vertu. En nommant Bossuet et Montausier, il avoit obéi à la renommée, et consacré un choix annoncé par l'opinion publique. Peut-êti'c dans un pareil choix n'avoit-il cherché que la gloiie , et il avoit eu le bonheur de trouver la vertu réuni au génie. Lorsipi'il voulut donner un gouverneur à son petit-fils , il n'eut (ju'uii seul sentiment et une seule pensée, celle de le confiera riiomme le plus \eilucux de sa Cour ; il ne cherchoit alors que la vertu , et il eut encore le bonheur de rencontrer dans un homme vertueux loules les (jualités les plus propies à foruier un grand prince : cet lionnui^ fut le duc de Beauvilliers.

La part (|u'eut le duc de Beauvilliers à l'éducation du duc d(! lîoiij-gogne , sa tendre et constante amitié pour Fénelon evigeni que nous le fassions coniioitre. Jamais il n'y a eu d'union semblable à celle du duc de Beaù\illiers et de l'archevê<juc de Cambrai : parler de M. de Beauvillieis, c'est parler de Fénelon.

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