LIVRE PREMIER
Paul, duc de Beauvilliers, s'étoil trouvé appelé à succéder aux honneurs et aux dij^nités de son père ' , par les événemens malheureux qui avaient enle\é ses deux frères aines à la fleur de leur âge. 11 conserva à la cour, et dans l'exercice des emplois dont il fut revêtu , les principes de religion qu'il avuit reçus dans le temps où il étoit destiné à xnie . profession plus grave et plus sainte -. il a\oit épousé la seconde tille de T.olbert, et il eut le rare boidieur de trouver dans madame de Beauvilliers une entière conformité de sentirnens et de goût poui- toutes les n'uvies de la plus haute piété. Par un bonheur plus rare encore, les deux autres sœurs de madame de Beauvilliers furent animées du même esprit, et épousèrent les ducs de Chevreuse et de Mortemart, déjà unis au duc de Beauvilliers par une estime et une amitié (jue la vertu avoit fait naître, et que le temps et les liens du sang rendirent inaltérables. Les trois sœurs et les trois beaux-frères montrèrent à la cour une famille privilégiée , (jui n'avoit d'autre ambition que celle de lester (idèle à l'honneur et à la vertu ; jamais on ne la vit s'associer à aucune intrigue , ni s'avilir par aucune bassesse.
Pénétrés de respect pour le Roi, attentifs à lui plaire par leur empiessement à remplii- tous les devoirs qui les attachoient à sa personne , les ducs de Beauvilliers, de Chevreuse et de Moilemait , ne se crurent point obligés à étendre leur complaisance jusqu'à flatter ses passions, et à rendre de honteux hommages aux objets de ses alTections. Jamais madame de Montespan , dans les longues années de sa fa\eur, n'avoit pu les apeiccvoir dans la foule de ses coui'tisans ; et elle s'étonnoit de n'obtenir du duc de Mortemart, son nés eu, et de sa femme , que les égards qu'ils dévoient à une personne qui leur appartenoit de si piès.
Louis XIV , qui portoit un sentiment naturel de décence et de délicatesse au milieu même des erreurs et des séductions qui l'avoient entraîné, fut frappé du contraste d'une conduite si noble et si pure a\ ec la servitude peu honorable où l'intérèt et l'ambition avoient engagé le reste de sa cour. Il avoit conçu dès lors , pour le duc de Beauvilliers, une estime et un goût qui en auroient fait une espèce de favori , si un pareil titi'e pouvoit convenir à un sentiment fondé sur la vertu.
On n'aura pas de peine à concevoir que madame de Mainlenon , qui s'attachoit à ramener le Roi à une conduite plus chrétienne et plus régulière , et qui comn]en(;oit dt^jà à obtenir sur l'esprit de ce [trince ce singulier ascendant , dont elle fit dans la suite un usage si respectable , dût entretenir et favoriser de tout son pouvoir l'estime et la confiance que Louis MV nionlroit à !\L do Beauvilliers. Elle ne pouvoit également que savoir gré à toute la famille de M. de Beauvilliers de l'espèce de distance où elle s'étoit toujours tenue de la cour de madame de Montespan. Peut-être même enti'oit-il dans ses vues de fixer de bonne heure l'opinion publique sur la nature de ses
' Voypz les Pièces justificatives du livre piL'iiiicr, ii. i. — * Le duc de Beauvilliers avoil d'abord été desliiiô a l'étal ecclébiaslique.
rap[)orts avec le Roi , en se montrant dans une liaison particulière avec une société , qu'aucune considération n'auroit portée à approuver un attachement équivoque.
C'est ce <)ui lui fit désirer de vivre avec toute la famille de M. de Beauvilliers, dans une espèce d'intimité (pii put attester à toute la cour ([u'elle ne pouvoit ni ne devoit être confondue avec madame de Montespan. Elle alloit régulièrement dîner un on deux jours de la semaine à l'hôtel de Beauvilliers. Tous les étrangers , tous les indifférens, les simples connoissances, étoient écartés avec soin de ces réunions , qui n'avoient pour objet que le désir de s'entretenir dans l'exercice de la vertu et de la piété.
Comme il n'étoit entré ni singularité ni calculs d'ambition dans le système de conduite de M. de Beauvilliers envers madame de Montespan ; comme il n'étoit ni dans son caractère ni dans ses principes de contrarier les sentirnens du Roi , lorsqu'ils pouvoient êtie avoués par la religion et l'honneur , il s'empressa , ainsi que sa famille , d'accueillir une femme dont l'honnêteté bien connue et la régularité édifiante étoient un sûr garant des nœuds légitimes (|ui l'attachoient à Louis XIV. II avoit été à portée de suivre l'origine et les progrès de la faveur de madame de Maintenon et de rcconnoitre qu'elle en étoit redevable autant à la sévérité de ses principes qu'à l'agrément de son esprit et à la sagesse de son caractère. Il avoit vu de bonne heui-e en elle une femme vertueuse, que la Providence a\oit appelée auprès du trône par des voies extraordinaires, pour arracher le Moi à des engagemens coupables , et le fixer dans le goût et la^ pratique des vertus chrétiennes et morales.
De là s'étoit formée , entre madame de Maintenon et toute la famille de M. de Beauvilliers, une intimité qui con\enoit à leurs sentimens et à leurs goûts mutuels. Madame de Maintenon aimoit la solitude et la liberté d'une société sûre et restreinte. M. de Beauvilliers et ses parens , étrangers à toutes les intrigues et à toutes les agitations de la Cour , vivoient à Versailles conuiie ils auroient pu vivre dans le sein de leur famille.
Madame de Maintenon i-edoutoit l'empressement de ce peuple de courtisans , toujours attachés à ses pas, pour arriver aux places et aux honneurs. Le désintéressement si connu de M. de Beauvilhers, qui n'avoit jamais rien detnandé, et qui n'avoit , pour ainsi dire , rien à demander, ne lui laissoit à craindre ni indiscrétion ni importunité.
Elle en avoit eu une preuve assez récente. En 168.0, à la mdit du premier maréchal de Villeroi, qui avoit laissé vacante la place du chef du conseil royal des finances , Louis MV , de son propre mouvement, lui avoit donné le duc de Beauvilliers pour successeur. M. de Beauvilliers n'avoit pas même eu la pensée de demandei- une placedont sa jeunesse pai'oissoit devoir l'exclure. Il n'avoit encore que trente-sept ans, et il ne pouvoit soupçonner que le Roi eût l'idée de l'honorer d'un litre qui avoit été le prix des longs et anciens services du maréchal de Villeroi , et la décoration de ses vieux jours. Personne ne dou-
HISTOIRE DE FÉiNELON.
toit que cette place, purement honorifique, ne fût réservée à des courtisans plus actifs que M. de b•eau^illiers, et qui avoient le droit de faire valoir en leur faveur le méiite d'avoir vieilli dans la carrière des intrigues et de Tambitiou.
Ce nouveau titie avoit servi à j-approcher encore plus M. de Beauvilliers de la personne de Louis XIV , et ce prince avoit observé avec satisfaction que les honneurs et la faveur n'apportoient aucun changement ni à sa modération, ni à la simplicité de ses mœurs et de sa conduite.
Lorscju'cn 1688, Louis XIV confia au Dauphin son fils les honneui-s du siège de Philisbourg , il lui donna Vauban pour lui apprendre Tart de la guerre , et M. de Beauvilliers pour conseil et pour tuteur. C/étoit donner le génie de la guerre (!t le génie de la vertu pour guides à un jeune prince qui alloit , pour la première fois , être exposé à tous les regards, loin de la cour, en présence des armées françaises et des armées ennemies '.
M. de Beauvilliers est nommé gouverneur du duc ds Bourpognt'.
Avec de pareilles dispositions , et avec la volonté sincère de donner pour gouverneur à son petit-fils l'homme le plus vei'tueux de sa cour, on ne doit pas être surpris que la première pensée de Louis XIV s'arrêtât sur le duc de Beauvilliers. Ce n'étoit pas un titre purement honorifique comme celui de chef du conseil royal des finances; c'étoit le droit et le devoir de préparer à la France un bon roi. M. de Beauvilliers, si simple et si modeste, ledoutoit, bien plus qu'il n'ambitionnoit , un emploi dont il couiioissoit mieux que personne les difficultés et les obligations. Il étoit même à craindre que son caractèie , naturellement doux et circonspect , ne le portât à se les exagérei-.
Sans doute madame de .Maintenon put contribuer à confirmer Louis XIV dans la bienveillance qu'il avoit depuis long-temps pour un homme (ju'elle afiectionnoit elle-même. .Mais la suite des evénemens fera voir que le mérite d'un pareil choix appaitient à Louis XIV pcjsonnellement , et que jamais ce prince, malgjé toutes les préventions qu'on chercha dans la suite à lui inspirer, ne put se détacher des sentimens que la vertu de M. de Beauvilliers avoit fait naitre en lui.
C'est rendre hommage à la mémoire de Louis XIV, (jue de faire remarquer que jamais il n'a cessé d'aimer ce qu'il avoif estimé, et qu'il n'a jamais retiré sa confiance f|u'à ceux qui avoient surpris .son goût bien jjIus (juc son estime.
En fixant son choix sur M. de F>eauvilliers , Louis XIV voulut ajouter à un témoignage de confiance si éclatant , toutes les formes les plus propres ù y donner un nouveau prix. A Texcep-
' Le .l.;inirr(^tTiv«iii ilc la vie de Foitcioii (le P. Qucrbeuf) a fiiit une Irpern méprise, en supposant que M. de Brauvillicrs *loil flfja iiiinislre d'El.it l()rs([u(! Louis XIV le ncunnia fjouvcrneunle M. le iluc dr Bournngne; .M. de licauvilliers n'entra au conseil qu'en lO'.ll, après l.i mort du marquis de Louvois, et lorsque le ftoi y rappela M. de l'uiupuue.
tion d'une seule place de valet de chambre qu'il voulut se réserver, pour récompenser les soins d'un domestique ' qui avoit veillé avec une intelligence et une probité remarquables sur la première enfimce du jeune prince ; il laissa au duc de BeauvilUers la libre et entière disposition de toutes les autres places , ainsi que le choix de toutes les personnes qui dévoient concourir à l'éducation.
Louis XIV n'avoit pas été indécis un seul moment dans le choix d'un gouverneur pour son petit-fils, M. de Beauvilliers ne fut pas indécis im seul moment dans le choix du précepteur qui devoit partager ses fonctions ; on étoit veiui le cheicher , et il alla chercher Fénelon. Ces exemples de désintéressement sont ensuite devenus si rares en France , qu'on seroit porté à les regarder comme des ornemens de l'histoire , si des témoignages irrécusables n'en attestoient pas la vérité. Il faut seulement en conclure (|ue cette espèce d'incrédulité pour tout ce qui est noble , simple , généreux et désintéressé , est le plus bel éloge du siècle de Louis XIV.
Fénelon est nommé précepteur du duc de Bourgogne.
Le duc de Beauvilliers fut nommé gouverneur de M. le duc de Bourgogne , le 16 août 1689 , et dès le lendemain 17 , il avoit proposé et fait agréer au Roi l'abbé de Fénel.m pour précepteur. Fénelon ignoroit encore que son ami eût été nommé gouverneur. Bossuel apprit le 18 % cette nouvelle à sa maison de campagne de Germigny, où il setroiivoit alors ; et dans "le premier transport de sa joie , il éciivit à la marquise de Laval cette lettre si louchante et si honorable pour celui qui l'écrivoit et pour celui qui en étoit l'objet. Nous la copions sur l'original de la main de Bossiiet \
a Hier, madame, je ne fus occupé que du bon- )i heur de l'Eglise et de l'Etat ; aujourd'hui que » j'ai eu le loisir de réfléchir avec plus d'attention » sur Aotrc joie , elle m'en a donné une très-sen- » silde. M. votre père '', un ami de si grand mé- » rite et si cordial, m'est revenu dans l'esprit. Je n me suis représenté comme il seroit à cette oc- » casion, et à un si grand éclat d'un mérite qui » se cachait avec autant de soin. Enfin , Madame, y nous ne peindrons pas M. l'abbé de Fénelon ; » vous pourrez en jouir ; et moi, quoique provin- » cial, je m'échapperai quelquefois pour l'aller » embrasser. Recevez, je vous en conjure, les » témoignages de ma joie, et les assurances du » respect avec lequel je suis. Madame, votre très- » humble et très-obéissant serviteur. »
» J. Bi;MGNE, évêque de Meaux. n
' Morciiu. — ■' On voit par (es Maies queM.deSiiinl-Simon s'est trompe, lorsqu'il a écrit que M. de Ikauvillicrs eut beaucniip de peine à trouver un précepteur, et qu'il fait entendre que M. de FleauviUiers eoniiMissoit & peine Fénelon dans ce temps-là ; on a vu que leur liaison «Moit d(>jà bien ancienne.
— 3 Lettre de Hossuet a la marquise de Laval , 18 nortt 1689.
— * Le marquis Anioine de FiMudon.
IJVKE PREMIEli.
Madame de Maintenon a dit plus d'une fois, dans ses Entretiens particuliers , imprimés longtemps après sa mort: « Qu'elle avoit contribué à » faire nommer Tabbé de Fénelon précepteur de » M. le duc de Boui-(.'Ogne ». 11 est en elVet assez vraisemblable que , lié»' connue elle Téloit alors avec M. de iJeauvilliers, le nouNcau gouverneur avoit pris la [)récaulon de la prévenir , pour s'assurer l'agrément du Roi. 11 étoit à craindre que Louis MV n'eût consei\é les préventions qu'on avoit cUerchéà lui donner, et dont on s'éloit servi pour excluj-e Fénélon de l'évèclié de Poitiers et de celui de la Uoclielle.
A peine le choix du nouveau gouverneur et du nouveau précepteur fnl-il devenu public , que toute la Fiance retentit d'applaudissemens. Cependant ce choi\ était tombé sur deux hommes, dont l'un , obligé par ses eniplois d'habiter la cour , y vivoit dans une profonde retraite; et l'autre n'avoit encore d'autre titre ({ue celui de supérieur d'une communauté de femmes. Mais l'un n'avoit pu échapper à la renommée malgré sa modestie, et l'autre avoit révélé, sans le vouloir, le secret de son ame et de son génie dans deux ouvrages, où il ne s'étoit proposé que d'être utile à l'Eglise et à l'amitié.
Nous avons déjà parlé (p. 22,1 de l'hommage que l'académie d'Angers rendit à Fénelon dès le moment où il fut nommé préceptcui'. Le même discours renfeimoit un éloge de M. de Beauvilliers , dont il dut être d'autant plus touché, qu'il n'étoit que le simple récit de ses bienfaits. On y parloit sans pompe et sans ostentation des établissemens utiles qu'il a\oit formés dans tous les lieux où il possédoit des teires, dans les villes où il commandoit, dans les provinces (pi'il gouvernoit. On ignoroit à la coui- tous ces détails d'une bienfaisance utile et éclairée ; et il fallut que la voix reconnoissante des provinces les plus éloignées vint apprendre à Paris et à Versailles les secrets de cette ame si simple et si modeste.
Mais au milieu de ce concert d'applaudissemens, de suffrages honorables, de témoignages flatteurs, au milieu de cet empressement des courtisans , de cette satisfaction peut-être exagérée, qu'une fortune inattendue et une élévation prématurée dictent souvent à l'opinion publique ; au milieu des éloges plus sincères que ce triomphe éclatant de la vertu mettoit dans la bouche de tous les amis de la religion et de la patrie, une voix plus grave , plus austère, une voix que son cœur éf<jit accoutumé depuis tant d'années à interroger a\ec docilité, se fit entendre à Fénelon, et vint le prémunir contre l'ivresse dangereuse de ses succès , Jour le rappeler à de sérieuses réflexions sur les evoirs et les dangei"s de sa nouvelle condition. M. Tronson lui écrivit la lettre suivante ' ;
« Vous serez peut-être surpris , Monsieur , de » de ne m'avoir point trouvé dans la foule de ceux » qui vous ont félicité de la grâce que Sa Majesté )> vient de vous faire. Mais je vous prie très-hum- » blement de ne pas condamner ce petit retarde- 0 ment ; j'ai cru que dans une conjoncture où je » m'intéressois si fort, je ne pouvois rien faire de
' LeUre de M. Tronson & Feuclon de Fénelon, I. vu, p. i9".
aoai iC89. Corresp.
mieux que de commencer par atlorcr les desseins de Dieu sur vous , et de lui demander pour \ous la continuation de ses miséricordes. J'ai tâché de l'aire l'un et l'autre le moins mal que j'ai pu ; je puis vous assurer après cela que j'ai eu une vraie joie d'apprendre que vous aviez été choisi.
•) Le Fioi a donné dans ce choix une nouvelle maïque de sa piété , et un témoignage s(;nsible de son discernement ; et cela est assurément fort consolant. L'éducation dont sa Majesté a cru \ous devoir confier le soin, a de si grandes liaisons avec le bonheur de l'Ltat et le bien de l'Eglise, qu'il ne faut être tpie bon Français pour être ravi (juclle soit en si bonnes mains ; mais je vous avoue fort ingénument que ma joie se trouve bien mêlée de craintes , en considérant les périls auxquels vous êtes exposé; car on ne peut nie)(pie dans le cours ordinaii'e des choses, notre élévation ne nous rende notre salut plus difficile. Elle nous ouvre la porte aux dignités de la terre ; mais vous devez craindre qu'elle ne vous la ferme aux solides grandeurs du ciel. 11 est viai que vous pouvez faire de très-grands biens dans la situation où vous êtes ; mais vous pouvez aussi vous y rendre coupable de trèsgrands maux. 11 n'y a l'ien de médiocre dans un tel emploi ; le bon ou le mauvais succès y i»nt presque toujours des suites infinies. Vous voilà dans un pays où l'Evangile de Jésus-Christ est peu connu , et où ceux mêmes qui le connoissent ne se servent ordinairement de cette connoissance que poui' s'en faire honneur auprès des hommes. Vous vivez maintenant parmi des personnes dont le langage est tout pa'ien , et dont les exemples entraînent presque toujoui-s vers les choses périlleuses. Vous vous verrez environné d'une infinité d'objets qui flattent les sens , et qui ne sont propres qu'à i-éveiller les passions les plus assoupies. Il faut une grande grâce et une prodigieuse fidélité , pour résister à des impressions si vives et si violentes en même temps. Les brouillards horribles qui régnent à la cour sont capables d'obscurcir les vérités les phjs claires et les plus évidentes. 11 ne faut pas y avoir été bien long-temps pour regarder comme outrées et excessives des maximes qu'on avoit si souvent goûtées , et qu'on a\ oit jugées si certaines , lorsqu'on les méditoit au pied du crucifix. Les obligations les mieux établies deviennent insensiblement ou douteuses ou impraticables. Il se présentera mille occasions où vous croirez même par prudence et par charité devoii- un peu ménagej- le monde ; et cependant quel étrange état est-ce pour un chi-étien, et plus encore pour un prêtre, de se voir obfigé d'entrer en composition avec l'ennemi de son salut! En vérité, Monsieur, votre Î)oste est bien dangereux ; et avouez de boime oi qu'il est bien difficile de ne pas s'y afi'oiblir, et qu'il faut une vertu bien consommée pour s'y soutenir. Si jamais l'étude et la méditation de l'Ecriture sainte vous ont été nécessaires , c'est bien maintenant qu'elles le sont d'une manière indispensable. 11 semble que vous n'en ayez eu besoin jusqu'ici que pour vous remplir de bonnes idées , et vous nourrir dm la vérité ; mais vous
HISTOIRE DE FENELON.
» en aurez besoin désormais pour vous garantir » des mauvaises impressions, et vous pi-éserver du
» mensonge 11 vous est certainement d'une
» conséquence inlinie de ne perdre jamais de \ ue » le redoutable moment de votre mort, où toute la » gloire du monde doit disparoiti-e comme un )) songe , et où toute créature, qui auroit pu vous » servir d'appui, i'uudra sous vous.
» Vos amis vous consoleront sans doute sur ce » que vous n'avez i»as lecherché votre emploi ; et » c'est assorémcnt un juste sujet de consolation , » et une grande miséricoT'de «pie Dieu aoiis a faite ; » mais il ne faut pas trop vous appuyer là-dessus. » On a souvent plus de part à son élévation qu'on » ne pense ; il est très-i"are qu'on l'ait appréhen- » dée , et qu'on l'aie fuie sincèjement ;^ on voit » peu de personnes airiver à ce degré d'abnéga- » tion. On ne recherche pas toujoui-s avec l'em- » pressement ordinaire les moyens de s'élever ; w mais on ne manque guèj-e de lever adroitement » les obstacles; on ne sollicite pas fortement les » personnes qui peu^ent nous servir ; mais on » n'est pas fâché de se montrer à elles par les » meilleurs endroits ; et c'est justement à ces » petites découvertes humaines , qu'on peut attri- » buer le commencement de s(m élévation ; ainsi » personne ne sauroit s'assurer entièrement qu'il » ne se soit pas appelé soi-même. Ces démarches » de manifestation de talens , qu'on fait souvent, » sans beaucoup de réflexion , ne laissent pas » d'être fort à craindre , et il est toujours bon de » les ef^icer pai- les sentimens d'un cœur contiit » et humilié.
n Je ne sais pas si vous ne trouverez point cette » lettre un peu trop libre et un peu trop longue , » et si elle ne vous paroîtra pas plutôt xm sermon » fait mal-à-propos, qu'un compliment judicieux. » Je serois certainement et pins court et plus rc- » tenu , si je désirois moins votre salut. Prene/- » vous-en à mon cœur, qui ne j)eut être que vivt- » ment touché de vos véritables intérêts. Croyez , » s'il vous plaît , que je ne cesserai de demander » (lue Dieu vous pénètre du sentiment inviolable )) de sa charité , afin que nulle tentation ne chanfie » ou n'affoiblisse les pieux sentimens qu'elle vous » inspirera. C'est la prièie que fait l'Eglise pour » obtenir la charité poui' ses enfaus. Je suis avec
» respect »
Fénelon étoit digne d'entendre un langage dicté par l'intérêt le plus vrai et le sentiment le nlus respectable. 11 y retrouvoit tous les principes dont il avoit été nouVri , et qui avoient servi si utilement à régler sa conduite. Mais cette voix paternelle dut lui rappeler de tristes souvenii's et des regrets trop légitimes. Des trois instituteurs qui avoient guidé son enfance et sa jeunesse , M. Tronsnn étoit le seul qui lui re-^làt. Son oncle , le marquis A. de Fénelon , étoit inoit dès 108:t; mais il pleuroit encoif la perte plus récente de son oncle lévèipiede Sarlal '. Sans doute deux parens si tendres et si religieux, qui avoient servi de père à leur neveu , auroient éprouvé la plus douce satisfaction en voyant fonte la France applaudir à un choix qui juslifioit leurs soins et leurs espérances. Sans doute Ft'-nelon tint regreltei' d'avoir
perdu des témoins si chers de la pureté de ses intentions,, et des guides si utiles pour le garantir des écueils dont il alloil être enviionné. La lettn; de M. Tronson . ses conseils, cette condamnation touchante (pii lui lappeloit avec tant de sensibilité tous les souvenirs de sa jeunesse , et sembbtit réunir dans la bouche dim seul bonune la voix respectée de ses plus cbej-s bienfiiiteuis , durent l'Ouvrir son cœur à la douleur, et mêler des larmes et des inquiétudes à la pensée de tout le bien qu'il vouloit et qu'il pouvoit faire.
Fénelon nomme l'abbé de Langeron, leclfur <lu jeune princ-?. — L'abbé Flmiry et l'abbé de Beaiimoiil sont nommés 30iis-préce|) Leurs.
Le duc de Reauvilliers avoit tiop d'estime et de confiance en l'abbé de Fénelon , pour ne pas s'en reposer sur sou discernement, du choix de tous les instituteurs qui dévoient tra\ ailler sous ses ordres et sous sa dii-ection.
L'abbé deLangeiou fut nommé lecteur; il étoit le plus ancien ami de Fénelon ; il étoit digne de l'être. Son esprit , ses talens , ses connoissances très-élendues et très-variées, auroient suffi, indépendanmienl de tout autre titie, pour l'associera une éducation dirigée par Fénelon.
L'abbé Flenry fut nommé sous-précepteur ; on est dispensé de faire l'éloge d'un paieil choix. Tous ses ouvrages portent l'empreinte de son anie et du caracfèie de son esprit. Ses vertus lui méritèrent la \énéralion de ses contemporains , et son nom est encose prononcé avec respect dans un siècle si difiérent de celui oii il a vécu. La vérité , l'exactitude , la profondeur et la variété des recberches , le jugement le plus sain et le plus sûr, une foi vive et sincère caractérisent tous ses écrits. Personne n'a mieux su faire connoitre et faire aimer la religion. Son admiration pour les premiers siècli's de l'Eglise aimonce qu'il en avoit les vertus et les mœuis. Mais cette admiration même a pu contribuer à le rendie trop sévère et quelquefois injuste dans l'histoire des siècles qui ont suivi ces temps de ferveur et de perfection. On conçoit à peine comment toutes les occupations qui ont rempli la vie de l'abbé Flenry, ont pu lui laisser la liberté de se livrer aux travaux immenses que supposent le geiu-e et le nombre de ses ouvi-ages.
11 connoissoit par expéiience la manière d'élevei' et de bien élever les piinces. Avant d'elle appelé à l'éducation du duc de Bourgogne, il avoit été chargé de celles des princes de Couli et du comte de Vermandois. La mort du comte de Verinandois, en 1(580 , avoit rendu l'abbé Fleury à la liberté et à l'élude; mais son premier besoin étoit d'être utile à l'Eglise; lorsqu'en Ifi.Sr;, l'abbé de. Fc'uelon fut chargé des mis'^ions du Poitou, il appela l'abbé Fleury , et l'ablié Fleury accourut à sa voix. I*lus Fénelon le connut , plus il apprit à laiiner et à l'estimer , et il regarda comme un bonheur pour lui , et un avantage inappréciable pour M. le duc de Bourgogne, le concours d'un tel coopérafeur à une telle éducation.
L'ablié de Beauinont , lils dune S(eur de Fénelon , fut associé à l'abbé Fleuiy , en qualité de
IJVRE PREMIER.
sous-préceptonr '. 11 fil voir j»;ir son zèle et son application qu'il n'avoit i)oiiil été appelé par hi voix (le la chair et fin sang. 11 fut di\ ans souspréceptonr (lu pelil-fils (le i,ouis XIV , sans recevoir , saîis dcniandei- la plus foilile firiici'. linvcloppé dans la pioscription «le l'i'neloii , il eut la gloire départager ses niallieurs, son exil et ses tivivanx, et il eut le bonheur de n'a\oir rien à désirer ni à regreltei' -.
Le duc de Beanvilliers avoif égalenieul choisi pour faire les fonctions de sous-gouverneur , en ([ualité de gentilshonnnes de la manche , deux hommes aussi distingués par leurs piincipes religieux que par loules les qualités propres à former nu hoinièfe honniie et un grand prince, MM. de Léchelle et du Puy. Lu seul trait suffit à leur éhjge. Leur allachemeut à Fénelon leur coûta leurs places et leur fortune , et ils ne lui en restèrent (jue plus attachés.
Tous ceux ((ui composoicnt Téducation de M. le duc de Hourgogne, entrèrent eu fonctions au mois de septembre 1089. Kénelou n'avoit alors que trente-huit ans, et M. de Bcauvilliers , quarante-un.
Jamais il n'y a en , il n'y aura peut-être jamais d'exemple d'une union semblable à celle qui l'égnoit entre tons les instituteurs du duc de Bourgogne. Us n'avoieut qu'un cœur, un esprit et une àme ; cette àme étoit celle de Fénelon.