‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 216 sur 422 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

» vouliez tirer vanité de votre naissance, qui n"a- » joute lien à votie mérite personnel. Vous ne » sauiiez douter uuc je suis au-dessus de vous par » les lumières et les connoissances. Vous ne savez » que ce que je vous ai appris ; et ce que je vous » ai appris n'est rien , comparé à ce qu'il me res- » teroil à vous apprendre. Huant à Tautoiilé, vous » n'en avez aucune sui- moi, et je l'ai moi-même , » au contraire , pleine et entière sur vous. Le Roi, » et Monseigneur, vous l'ont dit assez souvent. « Vous croyez peut-èlio que je m'estime fort heu- )) reux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce au- » près de vous; désabusez-vous encore, Monsieur, » je ne m'en suis chargé que pour obéir au Roi , » et faire plaisir à 1/o«w///ne»r. et nullement pour » le pénible avantage d'être votre précepteur; et » atin que vous n'en doutiez pas, je vais vous » conduire chez Sa Majesté , pour la supplier de » vous en nonmier un autre , dont jo souhaite que » les soins soient plus heureux <jue les miens. »

Le duc de Bourgogne, que la ci.induite sèche et froide de son précepteur, depuis la scène de la veille , et les réilexions d'une luiit entière passée dans les regrets et l'anxiété, avoient accablé de douleur, fut attéié par celte déclaration. Il ohérissoil Fénelon avec toute la tendresse d'un fils; et d'ailleurs son amour-propre et un sentiment délicat sur l'opinion publique lui faisoient déjà pressentir tout ce que l'on penseroit de lui , si un instituteur du mérite de Fénelon se voyoit forcé de renoncei" à son éducation. Les larmes, les soupirs , la crainte , la honte lui permirent à peine de prononcei' ces paroles entrecoupées à chaque instant par ses sanglots : ^h ! Monsieur, je suis désespéré de ce qui s'est passé hier; si vous parlez

au Roi , VAHis me ferez perdre son amitié ; si

vous m'abandonnez, que pensera t-on de moi? ie, vous promils.... je vous promets que vous serez content de moi .. mais promettez-moi....

Fénelon ne voulut rien promettre; il le laissa un jour entier dans l'inquiétude et l'incertitude. Ce ne fut que lorsqu'il eut lieu d'être bien convaincu de la sincérité de son repentir, qu'il parut céder à ses nouvelles supplications , et aux instances de madame de Maintenon , qu'on avoit fait intervenir dans cette scène pour lui donner plus d'eftet et d'appareil.

Ce fut paj- tous ces moyens heureusement combinés , et par cette suite continuelle d'observations , de patience et de soins , que Fénelon parvint à rompre peu à peu le caractère violent de son élève, et à calmer ses passions impétueuses. C'étoit surtout vers cet objet si essentiel, que M. de Beauvilliers et lui avoient dirigé tous leurs soins et tous leurs ellorts ; Fun et Fautre en recurent la récompense. La suite de cette histoire fera voir que celui de tous les princes qui a été le moins flatté par ses instituteurs , le prince à qui l'on a dit les vérités les plus (ortes et les plus sévères dans son enfance et dans sa jeunesse, a été celui qui a conservé la plus tendre reconnoissance pour les hommes vertueux qui avoient présidé à son éducation.

Education littéraire du duc de Bourgogne.

Fénelon avoit bien prévu que la partie de l'instruction seroit celle qui lui donneroit le moins de peine avec un élève brillant d'esprit et d'imagination, et qui avoit autant d'avidité que d'aptitude à apprendre.

En parcourant le recueil des papiers qui nous ont été confiés, nous n'avons pu jeter les yeux sans attendrissement sur tous les fragmens ' écrits de la main de Fénelon et de M. le duc de Bourgogne, et qui forment les premiers essais de stm éducation littéraire.

A l'exception de (pielques ouvrages élémentaires de Port-Roval, dont le mérite supérieur avoit si heureusement contribué à fixer les règles de la grammaiie , à établir les véritables piincipes de la logi(}ue , et à inspirer ce goût général de bonne littérature et d'instruction solide, qui eut tant d'influence sur le siècle de Louis XIV, on ne connoissoit aucun de ces livres classiques, qui sont devenus si connnuns depuis quelques années ; et ce n'éloit peut-être pas un malheur. Les maîtres étoient alors obligés de rédiger eux-mêmes tous les matériaux nécessaires k l'instruction de leurs disciples ; et ce travail forcé leur donnoit une connoissance plus approfondie des langues qu'ils enseignoienl , des auteurs qu'ils expliquoient , des difficultés qu'ils avoient à vaincre , et des beautés qu'ils avoient eu le bonheur de découvrir. Les disciples profiloient du travail du maître qui les dirigeoit et qui les associoit au secret de leur méthode. Ils apprenoient l'art de s'en servir, pouf se guider eux-mêmes dans leurs études, et se pénétrer plus vivement du goût et de l'esprit de l'antiquité. C'est ainsi qu'on les familiarisoit avec cette sévérité et cette pureté d'expressions qui caractérisoit Yatticisme des Grecs , et avec cette élégante facilité, cette délicatesse d'idées, ces images cracieuses, dont Vurbanité romaine aimoit à s'embellir.

C'étoit à Fécole de ces maîtres, qui étudioient en même temps qu'ils enscignoient h étudier, que s'étoient îormés tous les auteurs qui avoient fait revivre le goût des langues grecque et latine dans le seizième siècle , et tous les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, qui ont fait parler la langue française à toute l'Europe, en lui appropriant le génie et les beautés des langues anciennes.

Fénelon ne ci-oyoitpas déroger à Félévation de son génie et de sa place de précepteur des enfans de France, en composant lui-même les thèmes et les versions de son élève ; il rédigea même une espèce de dictionnaire de la langue latine, pour lui faire mieux sentir la valeur de chaque mot, les acceptions diflërentes qu'il peut recevoir, le plus ou le moins d'exact itune avec laquelle il correspond au mot fiançais qu'on veut traduire ; et c'étoit toujours dans les meilleurs auteurs latins et français que Fénelon puisoit sas exemples et ses autorités. Mais celte espèce de dictionnaire , il le

' Cos fragmens ont élé recueillis par l'abbé de Be alors sous-préccpleur, cl depuis évtque de Sainles.

HISTOIRE DE FÉNELON

compusoit sous les yeux de son élève, au moment même de la leçon. Ce travail, dont le maître s'occupoit eu même temps que le disciple , servoit à mieux Qxer son attention. Souvent le précepteur paroissoit chercher un mot qu'il savoit bien n'être pas encore efl'acé de la mémoire de Tenfant, paixe <ju"il Tavoit déjà employé, et l'enfant Iriomphoit, en se croyant déjà capable de suggérer à son maître une expression plus juste ou plus heureuse.

Mais Fénelon ne perdoil jamais de vue que cet enfant étoit appelé à régner ; aussi avoit-il l'attention d'emprunter presque toujours les sujets de ses thèmes et de ses vei-sions, ou de la mythologie, qu'il jugeoit propres à orner agréablement la mémoire et l'imagination d'un jeune homme , ou de quelques traits de l'histoire ancienne et moderne , qu'il avoit l'art de faire tourner à son instruction morale. 11 s'attachoit surtout à y mêler les faits les plus remarquables de l'histoire sainte. Ils s'en servoit pour graver profondément dans l'ame du jeune prince ces grandes leçons de la religion , qui peuvent seules réprimer l'oi gueil des i-ois, et mettre un frein à l'abus du pouvoir absolu. C'est ainsi qu'en paroissant ne lui apprendre que les lettres humaines, il l'înitioit sans peine et sans effort à toutes les connoissances qui se rallient à la religion et à la morale publique.

Après avoir donné à son élève les modèles de la composition , il l'excitoit à créer des sujets du même genre avec le seul secours de son iniaginatîon, et avec les seuls matériaux qu'il avoit pu acquérir par le progrès naturel de l'âge et de l'instructîon.

Nous avons en ce moment sous les yeux un grand nombre de ces sujets de thèmes, de Versions et de fables écrites de la main de M. le duc de Bourgogne. Si le caractère de l'écriture annonce qu'il commençoit à peine à sortii'de la première enfance, la suite des idées , et l'instruction que supposent ces pren)iers essais , font connoif re que son éducation étoit déjà beaucoup plus avancée que son âge ne paroissoit le comporter.

Des thèmes et des versions ne peuvent pas être, sans doute, un titre de gloiie littéraire pour Fénelon ; mais nous les avons lus avec une espèce de respect, parce qu'ils attestent l'attention religieuse qu'un génie aussi supérieur apporloit aux dc'laiis les plus minutieux de ses tbiulions. Ou aime à voir l'auteiu'de Tclétnaiiuc écrire des thèmes et des versions pour un euftint de neuf ans , avec la même plume qui lui traça quelques années après le modèle du gouvernement le plus favorable au bonheur des "peuples. On peut y observer que Fénelon s'exprimoil en latin avec la même élégance, la même grâce et la même facilité qu'en français. Toutes les langues lecevoient naturellement l'emiireinte delà sensibilité de sou ame, ainsi (juc de la fraîcheur et de l'éclat de son imagination. On .sera certainement touché du sent inieni si vrai avec lequel Fénelon déplore la mort récente de La Fontaine '. Doiuiei' un pareil sujet de vcision à son t'iève, c'i'toit lui rappelei- un souvenir aimable pour son cœur, et If méiite d'une action noble et généreuse. Toiit le monde sait que M. le duc de Bourgogne, encoie enfant , avoit désiré

' Œurm lie Fénrlon , I. ti , |). 380.

avec empressement de voir et de connoitre La Fontaine , et qu'instruit de la médiocrité de sa fortune, il lui avoit fait parvenir des secours, en se retranchant une partie de sa pension. Le goût que le jeune prince montroit pour les fables de cet auteur inimitable, avoit charmé La Fontaine , autant que ses bienfaits avoient excité en lui de reconnoissance ; et La Fontaine a consacré ces deux sentimens en plusieurs endroits de ses ouvrages.

11 ne faut pas croire qu'un vain amour-propre portât les instituteurs de M. le duc de Bourgogne a lui demander un travail au-dessus de son âge et de ses forces , ni à signalei- son éducation pajdes succès pi-ématurés, pour faire valoir le mérite de leurs soins et de leurs talens. Fénelon rapporte lui-même ' ( et c'étoit après la moit du jeune, prince), « qu'il avoit soin de lui faire abandon- » ner l'étude toutes les fois qu'il vouloit commen- 1) cer une conversation où il pût acquérir des » connoissances utiles; c'est ce qui arrivoit assez 11 souvent ; l'étude se retrouvoit assez dans la » suite , car il en avoit le goût ; mais son précep- » teur vouloit aussi lui donner le goût d'une con- » versation solide , poui- le rendre sociable , et » l'accoutumer à connoître les hommes dans la » société. Dans ces conversations , son esprit fai- « soit un sensible progrès sur les matières de >' littérature , de politique , et même de méta- « physique. On \ faisoit également entier sans » alTectation toutes les preuves de la religion. Son " humeur s'adoucissoit dans de tels entretiens ; il » devenoit tranquille, complaisant , gai , aimable ; » on en étoit charmé ; il n'avoit alors aucune )> hauteur , et il s'y divertissoit mieux que dans » ses jeux d'enfant ,' où il se fàchoit souvent mal- )' à-pi-opos. »

C'étoit dans la douce libei'té de ces conversations qu'il lui arrivoit quelquefois de diie- : c< Je » laisse derrière la porte le duc de Bourgogne , et. )) je iir suis plus avec vous que le petit Louis ; « paroles assez lemarquables, en ce qu'elles montrent jusqu'à (luil point cet enfant de neuf ans avoit le sentiment de ce qu'il étoit né, au moment même où il vouloit le faire oublier.

« 11 nous a dit souvent, ajoute Fénelon \ qu'il V se souviendroil toute sa vie de la douceur qu'il » goûtoit en étudiant sans contrainte. .Nous l'a- » vous vu deniandei- qu'on lui fit des lectures » pendant ses repas et a son lever, tant il aimoit » toutes les choses qu'il avoit besoin d'apprendre. » .\ussi n'ai-jc jamais vu aucun enfant entendre » de si bonne heure , et avec tant de délicatesse, » les choses les plus fines de la poésie et de l'élo- ■» quence. 11 concevoit sans peine le:-; principes les )i plus abstraits; dès qu'il me vouùf faire queltiue >' travail pour lui , il enlreiirenoit d'eti faire au- » tant, et travailloit de son coli', sans qu'on lui » en pailàl. «

C.e jeune prince se passiomioit tellement pour les sujets et les personnages dont ses lectures lui letraçoient le tableau et le caractère, que Fénelon se plaisoit encoie à rappeler , après sa mort, les premières émotions de celte ame jeune

' LrUie lio iMMU'loM au l». Ma » Ihid.

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