‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 217 sur 422 · LIVRE PREiMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREiMIER

et sensible. « J'ai vu , écrit Fénelon dans sa lettre » à racadémie française, j'ai vu un jeune prince » à huit ans, saisi de doulein- à la vue du péril du » petit Joas ; je l'ai vu impatient sur ce que le » grand-prêtre cachuil à Joas son norn et sa nais- » sance ; je l'ai vu pleurer amèrement , en écou- » tant ces vers :

» Ali ! niiseraiii Eurydicen anima fugicclc vocabal : » Eurydicen loto referebaiit lluuiine ripœ. »

En parcourant les essais informes de ces pi-cmiers temps de Tédijcation de M. le duc de Bourgogne, nous n'av(jns pu nous empêcher de soujire au l'écit de quelques scènes de son enfance , écrites avec un ton de finesse , de naturel et de gaité , qu'un homme beaucoup plus avancé en âge se seroit trouvé heureux de saisii- et de rendre avec autant d'agrément. Le hasard a arrêté nos regards et notre attention sur un de ces papiers écrits de sa main, qui nous avoil d'abord paru inintelligible. On y voit que l'abbé de Langeion se laissa un jour surprendre pai' le sommeil , en faisant la lecture au jeune prince, et que tout en lisant , il mêloit au texte du livi-e les disparates d'un homme qui rêve ; ce qui amenoit des méprises singulici'cs et des contrastes bizarres. Le duc de Bourgogne, sans avoir l'aii- de s'en apercevoir, pi-it aussitôt la plume , comme s'il se fût occupé de toute autre chose , et il écrivit rapidement une scène dialoguée , où il représente l'abbé de Langeron à moitié endormi , et débitant tout haut ses rêves, où il mêle saint Auguslin et l'archevêque d'Ui)sal . l'empereur Othnn et Artcixerdès , le passage des Tliermopylrs et la chaase aux perdrix. L'étonnement des auditeurs se marque pai' chacune des exclamations qui leui- échappoient , et que le prince transcrivoit littéralement conuîie dans une scène de comédie. A la fin de la séance , l'enfant livra sou badinage à ses instituteurs surpris de reconnoître le naturel et la vérité avec laquelle il avoit peint toutes les miances de cette bizarre conversation, et saisi leur ton , Iciu- langage et leur physionomie.

On comprend comment un jeune homme, dont l'esprit savoit se prètei- avec tant de bonheur et de facilité à tous les genres d'occupation , aux études les plus sérieuses , comme aux amusemcns les plus ingénieux, étoit parvenu, dès l'âge de dix ans ', à écrii-e élégamment en latin , à traduire les auteurs les plus difficiles avec une exactitude^ une finesse de st\le qui étonnoil toujours les personnes les plus hitruiles ; à explique)- Horace , Virgile , les Métamorphoses d'Ovide ; à sentir toutes les beautés des harangues de Cicéron. A onze ans, il avoil lu Tite-Live tout entier; il avoit traduit les Commentaires de César, et commencé une traduction de Tacite , qu'il acheva dans la suite, et qu'on n'a pu retrouver.

On auroit peine à ajouter foi à des succès aussi préiuatui'és , si l'abbé Tleury , dont la candeur et la siinplioilé sont assez connues , et qui avoit concouru, en qualité de sous-piécepteur , aux miracles de cette éducation , n'eût lui-même attesté ' » qu'il n'avoit jamais vu à personne une

• Vio(lclVnc]on,i.i.rUP.Qu.Mbouf.— 2Ui<iibiuK'sdol'iiury.

» pénétration aussi facile , une mémoire aussi » vaste et aussi sûre , un jugement plus juste et » plus suivi , une imagination plus vive et plus » féconde. C'étoit , ajoute-t-il , un esprit du pre- )) mier ordre ; il ne se contciitoit pas de connois- » sances superficielles ; il vouloit tout approfon- » dir ; sa curiosité étoit immense ; et dans les » commencemens, où son extrême vivacité l'eni- » pêchoit de s'assujettir aux règles , il empor- » toit tout par la pénétration et la force de son » génie. »

On a trouvé parmi les papiers de l'abbé Fleury, dont nous venons de rapporter le témoignage , deux mémoires écrits en partie de la main de Fénelon . et qui font voir avec quelle attention ce prélat surveilloit de Cambrai même tous les détails de l'éducation de M. le duc de Bourgogne, tant qu'il conserva le titre et les fonctions de précepteur des enfans de France. Ce sont des instructions qu'il adressoit à l'abbé Fleury lui-même , pour régler les études et les occupations du jeune prince en son absence.

Projet d'études pour M. le duc de Bourrjofj ne jusque vers la fin de l'année 1695.

« Je crois qu'il faut , le reste de cette année, » laisser M. le duc de Bourgogne continuer ses » thèmes et ses versions, comme il les fait actuel- )) lement.

» Ses thèmes sont tirés des Métamorphoses » d'Ovide ; le sujet est fort varié ; il lui apprend » beaucoup de mots et de tours latins ; il le divcr- » tit ; et comme les thèmes sont ce qu'il y a de » plus épineux , il faut y mettre le plus d'aniuse- » ment qu'il est possible.

» Les versions sont alternativement d'une co- )) médie de Téience , et d'un livre des Odes d'Ho- - » race : il s'y plait beaucoup ; rien ne peut-être » meilleur ni pour le latin , ni pour foimer le » goût. Il traduit quelquefois les Fastes , l'His- ^) toire de Sulpice-Sévère , qui lui rappelle les » faits en gros dans l'ordre des temps. Je m'en » tiendrois là jusqu'au retour de Fontainebleau.

Four les lectures.

'> 11 sera très-utile de hre les jours de fêtes les n livres historiques de FEcriture.

1) On peut aussi lire le matin, ces jours-là, .) l'Histoire monastique d'Orient et d'Occident de » M. r>ulieau, en choisissant ce qui est le plus » convenable , de même des vies de queltjues » saints particuliers; mais s'il s'en ennuyoit , il 1) faudroit varier.

.. On peut aussi le matin lui lire , eu les lui w expliquant, des endroits choisis des auteurs De 1) re rùstieà, comme le vieux Caton et Colu nielle, » sans l'assujettir à en faire une version pénible. « On peut faire de même des Jours et des ÔEurres » d'Hésiode, de YEcunoinique de Xéiiuphon. 11 a » lu les Gêurj/iques, il n'y a pas long-temps, et » les a traduites. H faut liii montrer légèrement » ([uelques morceaux de la Maison ru>stique et de » la Quintinie , mais sobrement ; car il ne saura » que trop de tout cela; son naturel le porte ar-

AO

HISTOIRE DE FÉNELON

flemment à tout le détail le plus vétilleux sur les arts et Tagriculture même.

» Je ne ci-ois pas (ju'il ait l'esprit encoi'e assez mûr et assez appliqué aux choses de i-aisonnement pour lire ni avec fruit , ni avec plaisir, des plaidoyei-s. Je suis persuade cpi'il faut remettre ces lectures à Tannée prochaine.

» Pour Thistoire , on pourroit lire les aprèsmidi ce qu'il n'a point achevé de lire de l'histoire de Cordemoi, ou, pour mieux faire, le porter doucement à continuer jusqu'à la fin du deuxième volume de cette histoire l'extrait qu'il a fait lui-même jusqu'au temps de Charlemagne ; ensuite , on peut lui montrer quelque chose des auteurs de notre histoire jusqu'au temps de saint Louis, dont il a lu la vie écrite par M. de la Chaise. Ces auteurs sont assez ridicules pour le divei'tir ; le lecteur sachant choisir et remarquer ce qui est plaisant et utile. J'ai même fait faire un extrait de ces auteurs, qu'on peut lire toutes les fois qu'il voudra travailler à son extrait. 11 faut lui accourcir un peu le temps de l'étude , et lui ménager quelque petite récompense.

» On peut diversifier ce travail par un autre qu'il a commencé, qui est un abrégé de Fhistoiie romaine avec les dates des principaux faits à la marge ; cela l'accoutumera à ranger les faits et à se faire une idée de la chronologie.

» On peut aussi ti-a\ ailler avec lui , comme par divertissement , h faire diverses tables chronologiques , comme nous nous sommes divertis à faire des cartes particulières.

» Je crois qu'on pourroit , au rctoui- de Fontainebleau , commencer la lecture de l'histoire d'Angleterre par le mémoire de M. l'abbé Fleury ; puis on lui liroit l'histoire de Duchesne. «

P/nn d' études pour 1696.

.\ Cinibiai , co 19 mais 1690.

(• Je suis d'axis. Monsieur, que nous suivions, autant qu'il sera possible, pendant cette année, votre projet d'études.

11 Pour la l'eligion , je connrieucerois par les livres Sapiontiaux ; mais je ne croiiois pas qu'on dût se bornera la vulgatepour la Sarjenspei pour VEcdésiastitiue. Je crois qu'on peut se servir de quelque traduction moins imparfaite. Pour les livres poétiques, on peut en faire un essai; mais comme les auties livies tiendront quelque temps, parce qu'il est bon de les expliquer à mesure qu on les lira , je regarde la lecture des livres poétiques i-omnie ét.iiil encoie uu peu éloignée.

» J'approuve fort la lecluie des hîlties choisies de saint Jérônjc , de saint Augustin, ile saint Cyprien et de; saini Ambroise. Les Confessions de saint Aiiguslin ont un grand charme, en ce qu'elles sont pleines de; peint mes variées et de senlimens tendres. On pourroit en passer les endroits subtils et ai)straits , ou s'en seivir pour faire de lenqis en temps quebpie petit essai de mélapbysi(pic. ,\l;iis vous savez mieux ipie inni •pi'il ne f;iut rien presser là-dessus, de peur de rebutei- des ojiératiuus purement intellectuelles,

un esprit impatient , et en qui l'imagination prévaut encore beaucoup. Quelques endroits choisis de Piiidence et de saint Paulin seront excellens. U Histoire des ]'arial iuns serahonne ; mais il me semble qu'elle auroit besoin d'être précédée par quelque histoire de l'origine et du progrès des hérésies dans le derniei- siècle. Si Varillas étoit moins romancier , il seroit notre homme. 11 a traité les événemens qui regardent l'hérésie dans toutes les parties de l'Lurope , depuis le temps de XN'iclef. Vous trouverez peutêtre quelque autre autein- plus convenable. Je ne sais si Sleidan est traduit en fiançais : il n'y a pas moyen de le faire lire en latin. » Pour les sciences , je ne donnerois aucun temps à la grammaire, ou du moins je lui en donnerois fort peu. Je me bornerois à expliquer ce que c'est qu'un nom ,, un pronom , un substantif, un adjectif et un relatifs un verbe substantif , neutre, passifs actif et déponent. Mous avons un extrême besoin d'être sobres , et en garde sur tout ce qui s'appelle curiosité. » Pour la rhétorique , je n'en donnerois point de préceptes ; il suffit de donner de bons modèles , et d'introduire par-là dans la pratique ; à mesure qu'on fera des discours pour s'exercer, on pourra remarquer l'usage des principales figures, et le pouvoir qu'elles ont quand elles sont dans leur place.

« Pour la logique, je la différerois encore de quelques mais.

» Je ferois plutôt un essai de la jurisprudence; mais je ne voudrois la traiter d'abord que d'une manière positive et historique.

» Je ne dirois rien présentement sur la physique, qui est écueil.

» Pour l'histoire, celle d'Allemagne faite par Heiss. Je laisserois le reste au mémoire que M. le Blanc ' nous promet ; il comprendra les extraits nécessaires de Wicquefort , et ce qu'il y a de bon dans les Petites Hépuhliqves 'k » Au reste, apiès y avoir pensé plus que je n'avoisfait, je crois qu'il n'est pas à propos de commencer la lecture d'aucun mémoire de M. le Blanc, que ([uand on les aui"i presque tous; c'est une matière qu'il est important de traiter de suite ; il ne faut pas perdre de vue ce qu'on vient de lire d'un pays , pour être en état de bien juger de ce que l'on va lire d'un pays voisin; c'est cet assemblage et ce coup-d'œil général, qui fait la conq)araison de toutes les parties, et qui donne une juste id<''e du gros de l'Europe.

« Pour rhisloire des Pajs-Bas, Strada est déjà lu , ce me semble. On pourroit parcourir Benlivoglio. Croiius ne se laisse pas lire; on poui'roit néanmoins le parcourir aussi, et lire les phiN inqtoiiiuis morceaux. On pourra s'épargner une partie de cette peine , si M. le Blanc traite les Pays-Bas, en nous donnant les evtjnits qui méritcnl d'être rapportés.

» Vous voyez, Monsieur, <pie je suis plus libi-e

' AUoclii' il riMiucilioii <l.;s iniiiio^, cl auteur il'un Trui((< l'i-iiirc <•( lri's-i>r(Hicux sur les tiioiiuaics du FraiiOf. — Hecui'il impriini? ou C"'«"i'''' pai'lic chez les El/.evir» et forlaul 02 vol, iM-^21i. ! ^ot^• des L'diteurs.)

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