LIVRE PREMIRH
» à Cambrai qu'à Versailles , et que je fais mieux » mon devoir de loin que de près. >e prenez , de » tout ce que je vous propose , que ce que vous » jugerez convenable, et ne vous gênez point. 11 » sera bon (pie vous preniez la peine de comnui- » niquer ma lettre à .M. l'abbé do Langeron , par » rapport aux heures où il travaille auprès de » M. le iluc de Boui-gogne.
» J'ai fait ici l'ouverture du jubilé, et j'ai déjà » prêché deu.v fois ; il me paroit (jue cela fait pluu sieurs biens. Je tâche de donner aux peuples » les vraies idées de la reUgion, qu'ils n'ont pas » assez : j'acipiiers de l'autorité; je les accoutume » à des maximes oui autorisent les bons confes- » seuis; ontin , je donne aux prédicateurs l'exem- » pie de ne chcrchci' ni aiiangement ni subti- » lité , et de parler précisément d'alVaires. Priez « Dieu, mon clier Monsieur, afin que je ne sois » pas une cymbale ifui retentit en vain. Aimez- » moi toujours comme je vous aime et vous ré- » vère. »
On voit par la multitude et la variété des lectures et des compositions, qui dévoient remplir les jours et les heures de M. le duc de Bourgogne, pendant l'intervalle d'une seule année, combien son éducation avoit été fortement nourrie et soigneusement développée flans toutes ses parties.
On voit également par quel motif Fénelon recommandoit de ne pas olfrir à l'imagination trop curieuse du jeune prince des objets d'instruction vers lesquels il auroit été trop vivement entraîné, et qui auroient pu le distraire d'études plus sérieuses et plus nécessaires.
On peut observer tpi'il existoit à cette époque bien peu d'ouvrages satisfaisans sur l'histoire de France. M. de Thou étoil trop ditfus ; il s "étend et divague trop sur des objets absolument étrangers à la France. Son histoire n'embrasse d'ailleurs qu'une période assez courte ; mais quoiipi'elle ne soit pas tout-à-fait exempte de partiahté, elle auroit pu oflrir la matière d'excellens extraits. Le père Daniel n'avoit point encore écrit son histoire. L'érudition de Duchesne éloit plus faite pour rebutei-, que pour attirer un enfant. Cni-demoi et les auteurs de quelques vies particulières, étoient les seuls que l'on put pioposeï- '. Le style des écrivains plus anciens étoit devenu inintelligible. Fénelon étoit donc obligé de faire lui-même ou de confier à ses coopérateurs le soin de faii-e des extraits de ces ditlërentes histoii-es , pour en rendre la lecture supportable et utile à son élève.
Il en éloit de même pour l'histoire de quelques autres parties de l'Europe. L'Angleterre ne comptoit pas encore un seul historien. L'Allemagne n'étoit guère plus heureuse. 11 est surprenant que Fénelon
' Jl ebl t'l(iiinuii( ijue Fi^iioltui no i>arl.- poiiil, dans son plein «l'éludes pour riiisloire de Franco, do lello de Wncrni , connue dcja depuis Hsseî long-temps , et estimable à bien des «^C^irds. Miiis on siil que la liberlt' avec laquelle Mi-/.er,ii s'y exprime sur plusieurs sujets délicats, et les iirincipes républicains qu'il y a répandus, avoienl choqué le minisi«';re, cl avoient même servi de inolif à lu suppression de sa pension. Fénelon pouvoit craindre avec raison de déplaire a Louis XiV, en donnant pour sujet d'études a son petit-fils, sur un point aussi important que l'Iiistoire de son pays, l'ouvrage d'un écrivain qui avoit encouru sa disgrflce, et qui professoit des principes contraires à ses maximes de gouvernempiit.
n'ait pas proposé de faire connoitre l'histoire d'Esl)agne à M. le duc de Bourgogne , par des extraits du jésuite .Mariana , qui a fort bien écrit sur cette Itartie. Mais l'Espagne étoit alors tombée dans un tel état de foiblesse et de délicadence, qu'elle n'aftiroit ni les regards, ni l'attention; et Fénelon ne pré\ oyoit pas que peu d'années après , l'un de ses élèves seroit élevé stir le trône de cette monarchie.
On aura été peut-être étonné que Fénelon n'ait jugé ni bien utile, ni bien nécessaire de consumer un temps précieux à faire connoitre à son élève tous les jirincipes métaphysiques de la grammaire el la nomenclature beaucoup trop chargée de toutes les figures de rlîéfctriipie. 11 avoit eu lieu d'observer que ces rcciierches subtiles , dans lesquelles il entre nécessairement beaucotip de vague et d'arbitraire, contiibueiit à dessécher l'imagination des jeunes gens, et à les empêcher souvent d'être aussi sensibles qu'ils l'auioient été aux beautés réelles et à l'éloquence du style.
Il paroit (pie Fénelon a toujours eu la même opinion sur l'importance, peut-être trop minutieuse , qu'on met à inculquei- des règles de grammaire, souvent contredites par de nombreuses exceptions , et dont on n'aperçoit pas toujours l'exacte conformité avec les principes généraux de la grammaire. Dans sa lettre à l'académie française , tpii précéda sa mort de très-peu de temps , il écrivoit : « Xe donnez d'abord que les règles les >■> plus générales de la granmiaire ; les exceptions » viendront peu à peu. Le grand point est démettre » une personne, le plut(5t qu'on peut, dansl'ap- » plication sensible des règles par un fréquent I) usage. Ensuite cette personne prend plaisir à rc- » marquer le détail (les règles qu'elle a suivies >) d'abord sans y prendre garde. »
Voilà ce que pensoil sur cette science élémentaire, qu'on est parvenu di; nos jours à rendre presqu'inintelligible par des abstractions métaphysiques , un éci'ivain si remarquable par la pureté, l'élégance, la clarté et la propriété des expressions.
C'est probablement cette oiiinion de Fénelon ; (ju'un écrivain [dus récent a voulu développer dans des réOexions critiques sur la giammaire.
« On doit le dire , ce qu'on appelle roiifinc est » absolument nécessaire pour bien pailer et bien « écrire un idiome quelconque; sans elle, il n'y » a ni naturel, ni variété, ni énergie dans le style. » Qwe deviendroicnt la chaleur qui anime un écri- » vain éloquent, l'inspiration qui fait courir sa » plume, s'il étoit obligé de se demandera chaque « phi'ase quelles règles de la grammaire il doit )■> observer ; c'est par la crainte continuelle de les » violei' dans leurs moindivs détails, qu(! les gram- » mairiens de profession sont toujours de froids » écrivains; (jne leurs phrases, exactement court certées, se tj-aînent toujours de la même ma- » nière ; que souvent même elles deviennent en- » tortillées (;( (>onfuses; chez eux la pensée n'est » que l'accessoire ; le pi incipal est de bien aligner » les mots dans l'ordre que prescrit le bon usage » et les règles cpt'ils ont établies eux-mêmes. Ce » n'est pas ainsi que procèdent les grands écri- » vains; ils se sont tellement pénétrés du génie de » la langue , qu'il le devinetd , pour ainsi dire ,
HISTOIRr: DE FÉNELON.
» jusque dans ses caprices. Celui à qui un ins- « tinct piompt et infaillible ne révèle pas pour- » quoi telle expression est préférable à telle autre, » pourquoi tel mot doit être placé ici plutôt que )) là , quand même il en ignoreroit lu raison mé- » taphysique ou graniniaticale ; celui-là , dis-je , » ne saura jamais écrire. On ne doit pas conclure >) de tout ceci qu'il faille négliger la grammaiie, » mais seulement qu'il ne suffit pas d'en posséder » toutes les règles ; et qu'il est encore plus essentiel » de former le goût d'un élève, que de lui bien » apprendre la "syntaxe. »
On aura pu remarquer que parmi les livres dont Fénclon prescri\ oit la lecture à .M. le duc de Bourgogne, il en est quelques-uns du genre le plus sérieux et le plus giaNC. Il est vraisemblable que quelques" instituteurs du dix-huitième siècle auroient souri de pitié, si on leui- eût proposé de faire lire à un jeune prince les Lntlics choisies de saint Jérôme ^ de saint Augustin , de saint Cyprien, de saint Ainhroise '. Cependant, celui qui recommandoit cette lecture étoit Fénelon, que l'on n'accusera pas d'avoir été étiaUj^er aux agrémens de la littérature profane, ni d'avoir négligé de les faire connoitre à son élève ; et cet élève a été le duc de Bourgogne , celui de tous nos princes qui , dès sa jeunesse , a réuni au plus haut degré toutes les connoissances nécessaires pour gouverner avec éclat et sagesse un grand en)pire.
Mais Fénelon sa^oit que la religion étant le seul frein des rois, il convenoit à l'iniérèt des peuples , comme à celui des rois , de leur faire connoitre lu religion dans les écrits mêmes de ces grands hommes qui l'ont honorée par leurs lumières autant que paj- leurs verlus.
Education religieuse du duc de Bourgogne.
Aussi , ce fut vei's cet objet important que Fénelon dirigea avec le [dus d'ardeur tout son zèle et tous ses soins. Il fut secondé, dans ce noble dessein, par celui de tous les hommes qui étoit le plus digne et le plus capable d'en assurer l'exécution. La leligion ne pmnoit pas emprunter un organe plus pur, ni un interprèle plus éclairé que l'abbé Fleury.
Nous a\ons déjà obseivé , au sujet du traité de l'Education des Filles, que Fénelon pensoit qu'on devoit initier les hommes à la connoissance de la religion, bien plus par la nari-alion des faits que par des raisoiuiemens abslrails. L'iibbé Fleury
' Dans Ir siiM:li' dii si\(iil r''<'ii'.lMii , c'>'sl-ii-ilirp , ilaus un siècle si fécoiiil en esprits siii>erieurs de Unis les fjeiires, les lellres de suinl Jérôme, de saint Auiîusliii, de siiiil Cyprien,
de Sdinl Anibroise <>lui«'Ml la leeliire ordinaire, nun-seule-
inenl des etelé>iiasliiiues il des ninipsliats li:il)ilu<''S au\ "Mudi's sérieusis, ni.tis ili s lionusus ni "nie du monde el des reiunies les plus ilisliiiijuéi'S i\o la soei.lc f)n doil en être d'anluiil moins éloniii'' , (ju'il i>l diliicil'' de lire des lellres qui siippuseiil el i|ui mmilirnl plus d'espiit i|ue eelles de s:iiiil .\u- (iustiii, qui nirienl un iiiodeli; d'éli^i;anec nussi rennirqiialde que celles de siiiiil Cvpiicn «i di' >iiiil Viiiliroisi? , (lu l'on trouve plus de MTilalde c'|oi|ncnee <liii' d.ms celle-» de sjinl •k-rOiiie.
éioit de la même opinion * : « Entre plusieurs ') ou '.rages des Pères, nous avons, dit l'abbé » Fleury , un grand nombre d'instructions pour » ceux qui vouloient se faire Chrétiens. Elles sont, » pour la plupart , fondées sui- les faits ; et le » corps du discours est d'ordinaire une narration » de tout ce que Dieu a fait pour le geiu-e humain. » Rien n'est plus clair que ce que saint Augustin » en a écrit dans le livre De la vraie religion , et » dans celui qu'il a composé exprès De la manière )> dont il faut catéchiser les innorans. 11 parle » toujours de narration ; il suppose toujours que « l'instruction doit se faire en racontant les faits , » et les étendant plus ou moins selon Fimportance » et la capacité du disciple. Le modèle de caté- » clîisme qu'il djune lui-même à la fin de ce » traité , est un abrégé de toute l'histoire de la )^ religion , mêlé de diverses réflexions. Celte ma- » nièi-e d'instruire est non-seulement la plus sûre » et la plus proportionnée à toute soite d'esprits , « c'est encoie la plus facile et la plus agréable : » tout le monde peut entendre et suivre une his- » toire; les enfans surtout en sont très-avides. »
Bossuet avoit exécuté le même plan pour l'éducation du père de M. le duc de Bourgogne , et c'est à cette grande conception que nous devons son chef-d'œuvre , son Discours sur l'Histoire universelle.
Fénelon vouloit que M. le duc de Bourgogne fût assez instruit , et qu'il eût une religion assez éclairée pour n'a\ oir rien à redouter des sophismes de l'impiété ni des illusions d'une crédulité superstitieuse; il vouloit foiinerun prince profondément pénétré de sa dépendance d'un être plus puissant que les rois les plus puissans. 11 vouloit que ce prince eût toujours piésent à la pensée . le compte redoutable qu'il auroit à i-judre de l'usage de son autorité , dans ce jour solennel où ses propres sujets seroient admis comme témoins, accusateurs et Aictiines de ses injustices.
C'étoit dans celte vertueuse intention que Fénelon s'attachoit à nourrir dans l'âme du duc de Bourgogne des senlimens vraiment religieux , et les sf intcs habitudes des pratiques et des devoirs que la religion prescrit. L'expérience fait assez voir (jue , sans l'exercice habituel de ces pratiques, la pensée même de Dieu s'évanouit au milieu du louibillon des passions el des plaisirs, et se réduit à une vaine théoiie qui ne dit rien au cœur, n'a aucune influence sur la morale , et n'oflre pas un frein assez foi-t contre les abus de la puissance.
Lorsque Fénelon se hit convaincu que la raison et l'instruction du duc de Bourgogne étoient assez a\ancées pour qu'il pùl s'approcliei- des sacremens , avec la foi et 1;! piété <iue demande FEgliso, il lui fit faire sa première communion. Nous avons trouvé parmi ses manuscrits la minute originale du discours (|u'il lui adressa dans une circonstance qui laisse souNCiit uii long el profond souvenii- dans un jeune cœur, nourri du goût et des maximes d'une piété pure el alïéclueuse. Au moment oîi M. le duc de Bourgogne se présenta à l'autel, Fénelon lui adressa le discours suivant :
(( ■' Le voilà enfin arrivé . .Monseigneur , ce
' Diseours sur le dessein el Wna^c Au (dterliisinc liislorique. — -' fourres de Fénelon, t. vi , p. '2^.