LIVRE PRr.MIKR
» jour que vous avez tant désiré ft attendu , ce » jour qui doit apparemment décider de lou;? les » autres de votre vie jusqu'à celui de votre mort. » Votre Sauveur vient à vous sous les apparences » de Taliment le plus familier , afin de nourrir » votre âme comme le pain nourrit tous les jours » votre corps : il ne vous poroitra <|u'une parcelle » d'un pain commun ; mais la veitu de Dieu y est » cachée , et volie foi saura bien l'y trouver. » Dites-lui , comme Isaïe le disoit : \'crd tu es )) Doux abscomlilus. C'est un Dieu caché par » amour ; il nous voile sa gloire de peur (|ue nos » yeux n'en soient éblouis, et atin que nous puis- » sions en approcher plus familièrement ; c'est là » que vous trouverez la manne cachée avec les n aivers goûts de toutes les vertus célestes. Vous » mangerez le pain ijui est au-dessus de toute » substance ; il ne se changera pas en vous , » homme vil et moi-tel , mais vous serez changé » en lui , poui- ètie un mi-mbre vivant du Sau- » veur. (lue la foi et l'amour vous fassent goûter ti le don de Dieu ; çiuftate, ot ridele quoniain sua- » ris p*/ Doniinus. «
Celte cérémonie fut l'objet de l'édification de toute la Cour : M. le duc de liourgogne en recueillit l'impression d'une piété sincère et profonde. 11 chercha pendant tout le reste de sa \ic, dans la fréijuentation dessacreniens, les forces et les consolations dont les princes ont encore plus souvent besoin que les particuliers , pour supporter les peines et les malheurs qui se cachent sous la fausse prospérité dont ils offrent l'image. Les mémoires du temps ' rapportent « qu'il communioit « an moins tous les quinze jours , avec un recucil- » lernent et un abaissement t[ui fiappoient tous » ceux qui en étoient témoins , et toujours en » collier et en habit de l'ordre du Saint-Esprit , » comme pour lendre un hommage plus solennel à la grandeui- du Dieu qu'il venoit adorer.
Mais ces témoignages extérieurs de piété auroient perdu leur mérite réel , s'ils n'eussent attesté l'heureuse lévolution que la religion éloit parvenue à opérer dans toutes les parties de son caractère. Cette révolution fut si sensible , qu'elle happa toute la Cour ; et madame de Maintenon disoit elle-même - : « Depuis la première com- « munion de M. le duc de Bourgogne, nous avons » vu dispaj'oitre peu à peu tous les défauts qui , « dans son enfance, nous doniioient de grandes » inquiétudes pour l'avenir. Ses progrès dans la « vertu étoient sensibles d'une année à l'autre : » d'abord , raillé de toute la Cour, il étoit devenu » l'admij-ation des plus hbeitins ; il continue à se » faire violence pour détruire entièrement ses dé- » fauts. Sa piété l'a tellement métamorphosé, que » d'emporté qu'il étoit , il est devenu modéré , « douA , com])laisant ; i)n diroil que cesl là son » caiactère , et que la vei1u lui est naturelle. »
C'est ainsi que la religion opéroit chaque jour dans le caractère de ce jeune prince, des miracles qui étonnoient tous ceux qui Tavoient vu dans ses premières années. On ne pouvoit plus leconnoître ce prince si i-edoutable par ses fui-eurs et ses emportemcns , sous ces formes douces et attachantes
«pit» la vertu donnoif à toutes ses actions et à tous ses discours.
Fénelon avoi! lellement adouci l'humeur impérieuse et vitdenle du duc de Bourgogne , eu giavant dans son âme les sublimes idées du respect dû à Dieu , que toutes ses fureurs et ses dépits venoient liéchir à ce seul nom. 11 rapporte dans une lettre dont nous avons déjà cité quelques fragmens ', « (ju'un jour que le jeune prince » étoit en très-mauvaise humeur, et (pi'il vouloit » cacher , dans sa passion , ce qu'il avuit fait en » désobéissant , il le pressa de lui dire la vérité » ilevunl Dieu ; alors il se mit en grande colère , » et il s'écria : Pourquoi me le demandez-vous » devant Dieu? eh bien! puisqtie vous me le de- » mandez ainsi , je ne puis pas vous désavouer » (jue j'ai fait telle chose. 11 étoit comme hors de » lui par l'excès de la colère ; et cependant la )' religion le dominoit tellement , qu'elle lui ar- » rachoit un aveu si pénible. »
Fénelon observe encore ^ que ce sentiment habituel de religion le dominoit au point , « qu'il » ne l'avoit jamais vu , excepté dans les momens » d'humeur, penser que selon la plus droite rai- » son et conformément aux plus pures maximes » de l'Evangile. Par une suite de ces mêmes senrt timens religieux, il avoit des complaisances et » des égards pour certaines personnes profanes » qui en méritoient ; mais il n'ouvroit son cœur » et ne se confioit entièrement qu'aux personnes » qu'il croyoit sincèiement pieuses. »
Enfin , la rehgion avoit tellement brisé ce caractèie si dur , si hautain , si plein de lui-même , « qu'on ne lui disoit rien de ses défauts , qu'il ne » connût , qu'il ne sentît et qu'il n'écoutât avec » reconnoissance. Je n'ai jamais vu personne , » ajoute Fénelon , à qui j'eusse moins craint de » d'éplaire , en lui disant contre lui-même les plus » dures vérités : j'en ai fait des expériences éton- » nantes. » '
On se tromperoit fort , si l'on pouvoit cioire que les principes de religion et les sentimens de piété, que les instituteurs du duc de Bourgogne s'attachoient à lui inculquer, apportassent la plus légère divei'sion à ses études littéiaires. Fénelon vouloit faire de son élève un prince aussi religieux qu'édaiié; il vouloit qu'il montât sur le trône avec toutes les vertus du christianisme, et toutes les connoissances nécessaires au gouvernement d'un grand empire.
Vie de Chark'niagiie par Féiiolon.
C'étoit dans cette pensée , que Fénelon s'étoit attaché à donner à >L le duc de Bourgogne ime connoissauce de l'histoire ancienne et moderne , aussi approfondie <jue son âge pouvoit le comporter. Il paroîl «ju'il eu avoit fait lui-même une étude particulière, et qu'il s étoit autant attiré par un goût naturel que par la considération des grands avantages (ju'on peut en recueillir , lorsqu'on sait étudier l'histoire comme elle mérite
' MOinohrs (le Suiiil-Sinioii.
.Maintenon. »
LeUre île niadaim; de
-•lou au P. Maiiineau.
Hl^îTOIRE DE FEXELON.
d'être étudiée. Nous trouvons dans une de ses lettres à M. de Beauvilliers, qu'avant même d'être chargé de Téducation de M. le duc de Bourgogne, Fénelon a>.oil composé un abrégé de la sie de Charlemagne ; et ce qu'il dit des principes qu'il s'ctoit faits et du plan qu'il avoit suii dans la composition de ce moiceau d'histoire , laisse regretter que cet ouvrage ne se soit pas retrou\é parmi ses manuscrits. On voit par sa lettre à M. de Beau\illiers que Fénelon avoit été engagé à écrire cette vie de Charleinagne par des motifs ou des considérations, dont le secret n'est pas venu jusqu'à nous , mais qui étoient connus de M. de Beauvilliers. « .Je suis Irès-persuadé , lui écrivuit » Fénelon , ' que la vie de Charlemagne pourra » beaucoup nous scrvii- pour donner à monsei- » gneur le duc de Boujgogne les sentimens et les » maximes qu'il doit avoir. Vous sa\ez que je ne » songeois pas néanmoins à me mêler de son » instruction, quand je fis cet abrégé de la vie » de Charlemagne ; i-l personne ne peut mieux » dire que vous comment j'ai été engagé à l'é- » crire. Mes vues ont été simples et droites. On » ne saurait me lire sans voir que je vais droit , n et peHt-i?tre trop. »
Fénelon croyoit ^ qu'il n'avoit peut-être jamais existé de prince « dont l'histoire fût plus digne » d'être étudiée, ni d'une autorité plus grande )) pour donner des leçons à ceux qui doivent ré- » gner.
» Les beautés de cette histoire, ajoutoit Féne- » Ion, consistent dans la grandeur des événemens » et dans le merveilleux caractère du prince. On » n'en sauroit trouver un ni plus aimable , ni plus « propre à servn- de modèle dans tous les siècles. « On prend même plaisir à voir quelques imper- » fections mêlées parmi tant de vertus et de tu- >■) lens. On connaît bien par -là que ce n'est point n un héros peint à plaisir , comme les héros de )) romans, qui. à force d'être parfuilt: . dévie n- » nent chimériques. »
Fénelon présente ensuite une réflexion trèsjuste , et à la<juelle souvent on ne fait pas assez d'attention, lorsqu'on lit l'histoire de ces personnages fanieux qui ont vécu dans des temps reculés ou dans des siècles barbiu-es. On attribue au caractère personnel de ces grands hommes, des défauts qui n'appartiennent le plus souvent qu à l'ignorance et à la grossièreté de mœui'S qui régnoieut autour d'eux. « Peut-être , dit Fénelon ', trou- I) vera-t-on dans Cliarlemagne plusieurs choses » qui ne plairont pas ; mais peut-être (jne ce ne » sera pas sa faute , et que ce dégoût viendra de » de l'extrême diflérence des mœurs de son temps )) et du nôtre. L'avantage qu'il a eu d'être chré- » tien le met au-dessus de tous les héros du paga- » nisme , et celui d'avoir toujours été heureu,T n dans ses entreprises te rend un modèle bien plus » agréable (jue saint Louis.
Au icslc , on voit qu'en éciivant celle vie de Charlemagne, Féiieluii avoit lait l'expérience de toutes les difficultés (jui arrêtent sans cesse l'iiis • lorien qui se propose de réunir sous un point de vue »Uiie , instructif et agréable celte partie de
' Lcttr.' nelon. l.
F.ii.-li.ii a V. .!.■ Hoinnilli.'rs. Conrsi) , 1». -213. — a Ibi't. — 3 lùi't.
(te Fé
l'histoire , qui n'appartient ni à l'histoire ancienne ni à l'histoire moderne. La disette ou la rareté de monumens authentiques , la barbarie ou le mauvais goût des écrivains qui en ont conservé quelques foibles vestiges , l'absence totale de cet esprit observateur qui saisit les mœurs, les coutumes, la législation d'un peuple à ti-avers tant d'institutions sauvages aussi éloignées de l'état de civilisation que de l'état de nature , cet état continuel de guei-re , où les cht^fs et les nations n'ont les armes à la main que pour la fureur de détruire , et non pour la gloire de commander et de gouverner; tant de confusion au milieu de cette uniformité de récits de guerres qui ne finissent par une bataille sanglante , que pour ienaitre par une bataille plus sanglante encore , rendent l'histoire du moyen âge encore plus pénible pour l'historien , que rebutante pour le lecteur. C'est ce que Fénelon paroissoit avoii' éprouvé en écrivant cette vie de Charlemagne. « Pour les défauts de cette his- » toire ï, ils sont grands , sans parler de ceux que » j'y ai mis. Les historiens origmaux de cette vie » ne savent ni raconter , ni choisir les faits , ni » les lier ensemble , ni montrer l'enchaînement » des afïaires ; de façon qu'ils ne nous ont laissé )) que des faits vagues dépouillés de toutes les cir- » constances qui peuvent frapper et intéi'esser le » lecteur ; enfin entrecoupés et pleins d'une en- » nuyense uniformité. C'est toujours la même .) chose ; toujours une campagne contre les Saxons, » qui sont vaincus comme ils l'avoient été les au- » très années; puis des fêtes solennisées, avec un » parlement tenu. Ce qu'on seroit le plus curieux » de savoir , c'est ce que les historiens ne man- » quent jamais de taire. Point de fil d'histoire ; » presque jamais d'afl'aires qui s'engagent les » unes dans les autres, et qui se fassent Ure par )' l'envie de voir le dénouement. A cela quel rer> mède ? On ne peut point suppléer ce qui man- » que, et il vaut mieux laisser une histoire dans » toute sa sécheresse , que de l'égaijer aux dépens » de la vérité. »
On voit par cette dernière réfiexion et par quelques autres jetées avec négligence dans cette lettre, jusqu'à quel point Fénelon étoit pénétré du jiremier devoir imposé à tout historien , celui de dire exactement la vérité , sans chercher à altérer les faits , ni à dissimuler les fautes ou les foiblesses , dont il doit le récit fidèle. C'est en effet du mélange même des imperfections , des vt-rtus ou des talens , que résuHent les seules levons utiles qu'on peut puiser dans l'élude de l'histoire ; c'est de ce mélange , si C(}nforme à la nature de l'homme , que résulte cet intérêt si attachant pour le lecteur , parce qu'il lui inspire une entière confiance en la véracité de l'historien ; telle devroit être l'ambilion de tous les historiens ; et telle seroit leur gloire , s'ils ne paroissoient pas y renoncer volontairement , en s'obslinant à peindre de grands personnages , « comme des héros de » romans , qui, à force d'être parfaits , devien- » nent chimériques. »
Nous devons donc siticèrement regretter qu'un tableau , oîi nous auiions trouvé Chailemagne peint par Fénelon , manque à la colleclion des
' Lftlrc do Fcneloii u M. de Hcauvilliers.