LIVRE PREMLRIl
une jiianrie recliliule clans le jugunienl , ul mio grando foi-meté dans le caractère.
Fénelnn sut profiler de ces précieux aAanluges pour lui donner toutes les qualités dont son calactère le rendoit susceptible. Philippe Y aima , respecta et piotéyea la religion ; une piété sincère et invariable fui la sauve-garde delà pureté de ses ma'urs. 11 étonna les généi'aux vA les soldats par une valein- calme, intrépide et portée au plus haut degjé. Sa délicatesse sur l'honneur fut digne de sa naissance et de son i-anp ; sa parole fut toujours sacrée; et au milieu des plus giands revers, il ne se crut jamais permis de manquer à ses eugagemens. il rt'nonca à rexpectalive de la couronne de l-rancc , poui' vImc t't mourii' avec ses fidèles Espagnols qui s'étoienl sacrifiés pour lui ; il fut sur le trône dlispague , aussi respeclueuv , aussi soumis à son auguste aïeul , iju'il Teùt été à Versailles; il chérissoit avec tendresse son frère, et il fut inconsolable de sa mort. Il aima sa première patrie jusqu'au dernier soupir, et il n'eut d'autre systèjne politique que celui qui pouvoit se concilier avec la piospérité delà France et de l'Espagne.
Nous aurons occasion de rapporter quelques lettres de Fénelon , qui montrent la sagacité avec laquelle il avoit saisi dans le jeune duc d'Anjou ce mélange de foiblesse et de qualités estimables que Philippe V porta depuis sur le trône d'Espagne. Mais sa foiblesse mèine venoit de ses bonnes qualités ; elle tenoit à une extrême modestie et à une trop grande méfiance de luimême.
Le respect et rattachement que Philippe V conserva toujours pour la mémoire de Fénelon , attestent la reconnoissance du duc d'Anjou , pour l'éducation qu'il en avoit reçue. Apiès la mort de l'archevêque de Cambrai , il donna h l'abbé de Beaumont , son neveu , des témoignages éclataus de sa pi'otecfion. Lorsque le marquis de Fénelon publia en i75i, sa magnifique édition de Tàiéma(iue. , ce fut à Philippe V qu'il se pi'oposa de la dédier, et ce prince, quoique sa santé fût déjà très-allérée, parut sortir de l'état de langueur où il étoit tombé , pour applaudir avec toute l'Europe à ce beau monument élevé à la gloire de son ancien instituteur.
Désintéressement et modération de Fénelon.
Xos lecteurs doivent sans doute supposer que des soins si assidus et des succès si brillans avoient déjà assuré à l'instituteur de Phéritier du trône , des honnenis et des récompenses proportionnés à l'utilité de ses services et à l'éclat de ses fonc lions. Mais en parcourant les lettres particulières de Fénelon, nous avons observé avec surprise un contraste bien remarquable entre la magnificence dont il étoit environné , et b's embarras trop réels de sa situation personnelle.
Nous craignons d'autant moins de faire connoitre ces détails de la vie intérieure de Fénelon , qu'ils font ressortir avec plus d'éclat son désintéressement , celui de ses vertueux amis et des
liommes estimables qui partageoient ses travaux.
Fénelon, en entrant à la Cour, s'étoit imposé deux lois auxquelles il ne s'est jamais permis de déroger : la i)remière , de ne demander aucune gi'àce pour lui ; la seconde, bien plus pénible pour son cu'ur , de n'en jamais demander pour ses parens ni pour ses amis.
11 est assez curieux d'apprendre jusqu'à quel point la situation de Fénelon fut long-temps gênée et embarrassée dans \\n(^ place si brillante et si en\iée. Madame de Maintenon ne s'est peutêtre jamais montrée plus giamle et plus noble que dans les leçons d'économie qu'elle donnoit à sa belle-sœur. 11 n'est pas moins mtéressant d'entendre Fénelon parler des détails de son ménage. 11 écrivoit le (j octobie Ifj89 (sept semaines après a\oir été nonmié précepteui- des petits- fils de Louis XIV), à madame de Montmoienci-Laval, sa cousine germaine ' : « J'attends toujours les » comptes qui m'apprendront l'état de mes af- » faires. De ce côté-ci , elles ne sont pas trop » bonnes; car nous voici en un temps où l'on ne » peut éviter de faire des pi-ovisions. J'ai été oUigé )) de donner pour cela près de cinq cents francs ; » après quoi il ne me reste plua d'argent que vingt » pistoles pour le courant de toute mu dépense ; » et je ne sais si je pourrai avoir de l'argent de là » cour au retour de Fontainebleau. Cependant il » a fallu ((ue j'aie encore depuis peu donné dix » louis d'or aux valets de pied du roi , pour l'en- » trée dans les carrosses. Pour mes comptes de » uiaitre d'hôtel, je suis exactement l'ordre que » vous m'avez donné , et j'espère devenir assez » économe. »
On voit par une autre lettre de Fénelon , qu'il resta cinq années dans cet état de gène et de malaise , sans qu'il lui échappât un seul mot qui pût révéler à madame de Maintenon ou à .M. de Beauvilliers le seciet de ses embarras domestiques. Il écrivoit à madame de Laval, le 31 mars 1691 (et il y avoit déjà dix-huit jnois qu'il étoit préceptem- de M, le duc de Bourgogne) :
« Vous pouvez juger que je fais d'assez grands » efforts pour m'acquitter ^ , puisque j'ai déjà » pavé, depuis un an et demi, plus de huit mille » francs , sans avoir j-eçu un sou de grâce au-delà » de mes appointemens , et ne touchant presque )) plus rien de mon prieuré de Carenac, qui est » ruiné sans ressource. Aussi ai-je fait dans ma » dépense des retranchemens bien nouveaux pour » ma place ; mais la justice est la première de » toutes les bienséances. Je dois encoj-e une grosse )) somme à mon libraire ; il faut que j'achète un » peu de vaisselle d'argent , et que je vous paie » les choses que vous m'a\'ez prêtées , et qui )) s'usent. ))
Mais la lettre suivante fera mieux voir encore jusqu'où Fénelon poitoit le sciupule de la délicatesse dans ces détails domestiques , que lirjp de personnes afiectent de dédaigner comme le partage des esprits minutieux et des âmes étroites. On oublie trop souvent qu'on ne peut être véritablement noble que par l'ordre et une inviolable tidélitt' à tous ses engagemens. » Je vous ren-
' Correi/j. de l'iiulûn ,
i. 3iC. — 2 ;M. p. :itfa.
HiSTOIRE DE FÉNELON.
» voie, ma chère cousine ', la vaisselle que vous ■» avez eu la bonté de me prèler si long-temps. » Je ne saurois vous renvoyer de même les autres » choses que j"ai usées depuis tiois ans. Comme » vous en avez le mémoire; je vous conjuie avec » la dernière instance d'en réglei- le prix , cl de, » vouloir bien le joindre au conqite de ce qui' Ji' » vous devois. D'ailleurs, ne croyez point que ce » soit un défaut de confiance ; il n'y a personne » à qui je voulusse devoir comme à \ous. Je vous » dois trop , pour avou- là-dessus aucune njau- » vaise délicatesse. Mais un compte final est abso- » lument nécessaire pour voir clair dans ma petite » économie , et poiu- jtiendre mes mesures justes. » Ne vous mettez point en peine de faire ce compte » exactement , ni de me le montrer en détail : •>^ pourvu que la somme soit fi^cée , il ne m'impor- )) tera de combien elle sera. Jus*]u'à ce qu'elle » soit arrêtée précisément , je serai dans une vraie « inquiétude , dont vous pouvez me soulager par )) un demi-quart d'heure d'attention à fmii- ce )) compte. Faites-moi donc cette grâce au plus tôt. » Je vous la demande aussi fortement qu'on peut » demander quelque chose, et vous me mettriez )) dans une peine ti'ès-sensilde si vous me la re- )> fusiez. »
Si quelqu'un jiigeoit ces détails indignes de l'histoii-e , je me bôineiois à faire observer que celui qui apportoit une attention si délicate et si scrupuleuse dans tous les devoirs de la vie, étoit Fénelon , éloit le préceplem- des petits -fîls de Louis XIV ; que Fénelon jouissoit à cette époijue de la plus grande faveur à la cour, et qu'il avoit alors toute la confiance de madame de Maintenon ; qu'un seul mot de sa bouche sur la gène de sa situation , aui-oit pu le dispenser de la nécessité de compter- sans cesse avec lui-même, pour ne pas excéder se> niiiyens; mais ce seul mot auroit j)lus coûté à la délicatesse de Fénelon, qu'une noble et sage économie.
Si la justice était pour Fénelon la prcniieir de toiitps Ips bioi}S('ancps , la charité étoit aussi pour lui le premier de tous les devoirs. Ou'on nous
{)ermette de rapportei' un dernier fragment de ses ettrcs . bien plus propres , peut-être , à faire connoitre l'âme d'un grand lionnne , (|ue ses ouvrages les plus subhmes. Voici ce que Fénelon écrivoit encore à madame de Laval, le lîS janvier 16'.l-i, dans un temps où, après quatre ans de séjour à la cour, dans la place la plus honorable et la plus brillnnie , tout son re\enu ecclésiastique consisloit dans le pi-lit prieuré de Carenac *. « Quoique mes besoins n'aient jîimais été » aussi prcssans qu'ils le sont , je vous demande » instanmient , ainsi qu'à ma sœur , comme une » marque de vraie amitié , que vous preniez sur .1 Carenac tout ce <jui pourra vous manquer à » l'une et à l'anhc. Ce n'est ])as que ma bourse » ne soit aux iibois par les relardemens de mon » paiement et i)ar l'extrême cherté de toutes » choses cette année. Ji- .«/'/y sur le point dp, con- )) (jédier presque tous mes domestique , si je ne rc- X cois proniplemenl quelques secoms. Je ne veux ;> point «pif vous fassiez, de votre chef, aucun
' LcUrc (le Fi-iiclon a iiia.!:inir ,!<■ I..\.:l, tu ,|uill.l Ityi. Corresp. de Fénelon, t. vu , p. 400. — ' Ibid, i'. A02.
» effort pour moi ; je vous renverrois ce que vous » me prêteriez ; j'aime mieux souffrir. Faites en » sorte qu'on m'envoie tout l'argent qu'on pourra » de Carenac , après avoir pourvu néanmoins aux » aumônes pressées; car j'uimerois mieux ,, à la » lettre , vivre de pain sec , que d'en laisser man- » quer jusqu'à l'extrémité les pauvres de, mon » bénéfice. »
Je ne sais si on pensera , ou si on sentira comme nous ; mais il nous semble que Télémaqup n'offre rien d'aussi beau ni d'aussi touchant que ces dernières lignes.
En lisant ces lettres , on a peine à croire qu'elles soient écrites de Versailles , du milieu de cette cour si célèbre par son faste et sa magnificence. Telle étoit déjà rintluence de la modestie et de la modéralioti de madame de Maintenon. Tous les hommes vertueux, dont elle cherchoit à environnei- Louis XIV , ne se bornoient pas à gémir avec elle des profusions qui avoient jeté un éclat si trompeur sur les premières années de son règne. C'étoil par leui' conduite et leui- désintéressement personnel (pi'ils accoutumoienl Louis XIV à des idées d'ordre et d'économie , que le malheur des circonstances rendoit chaque jour plus nécessaires. A toutes ces brillantes illusions avoit succédé la triste certitude de l'épuisement des peuples, de l'anéantissement du commerce , du découragement des cultivateurs, de la dépopulation des campagnes.
Madame de Maintenon éloit modérée par caractère , et modeste par le souvenir toujoms présent à son esprit de la situation malheureuse où elle avoit été si long-temp.i réduite. La modestie et la modération de Fénelon tcnoient à des sentimens en quelque sorte plus élevés ; son ame étoit naturellement généreuse et bienfaisante ; mais un amour indexible de l'ordre et de la justice lui donnoit la force de résister à son penchant; il s'arrètoit toujours au point fixe et invariable, où l'excès de la générosité devient un principe de désordre et d'injustice.
Il en coûtoit peu à Fénelon d'être désintéressé pour lui-même ; la modéialion de son caraclèi'e lui donnoit peu de désirs et de besoins; et la sévéiité de ses principes religieux sur les biens et les dignités ecclésiastiques , le rendoit inaccessible à tous les calculs de l'ambition.
Mais son \éritable chagrin fut d'avoir quebiuefois à résister aux vues de sa famille. Les gens du monde, les plus boimêtes et les plus délicats sur tout ce qui appartient liVlumneur ^ ont souvent de la peine à se familiariser avec ces maximes rigides, que l'P^lglise prescrit aux ministres de la religion ; ils ne sont que trop disposés à traduire r;ipi)liiation de ces maximes comme une exagération de la morale évangélique. C'est en comparant la mollesse et la complaisance avec latpielle , ce qu'on appelle Vln'uneur dans le monde, se prête à tous les calculs de l'intéiêt et de l'ambition, que l'on reconnoît facilement combien il a besoin du supplénicnt de la religion , poiu' rester toujnuis fidèle a la justice et à la vertu.
l'cisonne ii'ignoroit le crédit de Fénelon à la Cour dans les premiers temps de sa liaison avec madame de Maintenon ; et on doit bien croire que les parens ne sont jamais les derniers à entendre
\A\nE PKEiMIER.
retentir cos bruits flatteurs d'une faveur naissante, dont les progrès déjà si lapides et si sensibles , étoient également inaniués jjur une approbation éclatante et par des rnurnmres concentrés. 11 est assez naturel dans ces nccasions que des parens se livrent à respétaïuc et à l'impatience de voir rejaillir sur eux l'intluenie d'un crédit qu'ils sont dispusés à legarder comme une portion de leur patiimoiiie. Mais Kénelon s'expliqua de bonne heure avec tant de franchise et de leiinelé envers ses parens les plus cht-is, qu'il n'eut plus à ied<niter de leui' (larl .uicune sollicitation indiscrète.
On a vu jusqu'à (piel point il étoit tendrement attaché à la maniuise de I a\al ' ; il a voit été élevé avec elle ; elle étoit la tille unique du marquis Antoine de Fénelon , qui avoit servi de père à Fénelon. La uian|uise de Laval parut se flatter' que le cit'dit du i)r('cepteui' des errfans de France pourrait luire obtenir- à so!i fils , âgé seulement de quatie ans , la lieutenauce de roi de la .Marche, qui étoit depuis long- temps dans sa famille. Mais Fénelon lui exposa avec candeur les motifs qui ne lui per-mettoient pas d'iuter-verrir' dans une sollicitation de cette trature. H lui écrivit - : « .M. de » Loslanges , à qui le Roi avoit donné la lieute- » nance de i-oi de la Mai'che, a été tué au siège » de Mons ; airrsi voilà cette charge vacante » comme auparavant , et par conséquent madame » de Laval dans les mêmes termes ofi elle éloit. » Elle sait bien (jur je ne dois, ni ne puis, en » l'état oà je suis , demander des grâces au Hoi. « Si j'en arois quelqu'une à demander . ce ne se- » roil pas pour moi ; ce seroil pour elle et pour M. » son fils. Mais je ne puis me relâche?- d'une règle » étroite j que la bienséance de mon état , et ce » que le Roi attend de moi m'engagent à suivre. )> J'avertis donc madame de Laval , afin qu'elle » puisse agir suivant qu'elle croira qu'il lui con- » vient de le faire pour M. son fils. Je la supplie » même de ne compter pour rien mes sentimens. » 11 est vrai que je crois que les démarches qu'on )) fera , ou qu'on feroil fau-e, seroient inutiles. Le » Roi ne donne point des char-ges à des enfans , » surtout quand les pères n'ont pas été tués au » service , et que ce ne sont point des charges de » sa maison ; cai- pour les anciens domestiques, il » les traite d'une manière bien diflër-ente du reste » des gens ; c'est suivant cette règle , que le Roi » a toujours r-ejeté tout ce (pi'ou lui a dit en fa- » veur du fils' de madame de Laval pour cette » lieutenance de roi. Voilà une espèce de mé- » moire que j'avois fait d'abord ; je vous l'envoie » tel que je l'ai fait. En vérité Je voudrois de tout » mon cœur pouvoir agir en faveur de M. Aotre » fils; mais quand il s'agiroit de ma vie, je ne » demanderois rien au Hoi ; si je pouvois vous » entretenir, vous conviendriez que je ferois une » extrême faute de faire autrement. D'ailleurs je » suis persuadé que ma demande n'auroit aucun » succès. »
Ce n'étoit pas seulement sur des demandes à former et des grâces à obtenir , que Fénelon avoit
' Voypi les Pièce!. juKlijlc'ttives dwWsr^ prciiiicr, n. v - ' LrUrp (ii> FtMidon h inKlanif «le Laval, 17 avril lefir Cûrresp. de Fénelon, I. \ii, \k 3S9.
FÉNELON. TOME X
à combattre les espérances de sa famille et sa ten- «liesse pour elle. Il se voyoil souvent obligé de résister aux cmpressemens de ses anris , qui gémissoient d'être jirivr's de la <l<iircerrr habituelle de sa socîiété.
La mHrqr(,isf de Laval, dcv(>irue depuis peu su l)elle-s(iMir', par son mariage avec le comte de Fénebtn . poi-foii .prelquefois dans l'amitié cette inquiétude , cette l'xigeancc, celte jalousie délicate , »[iri lui faisoil trouver- <pif j'énelun rrel'aimoit pas encore assez au gré de scjii c-u'irr-; elle ne vouloit pas comprerrdr-c qui- Fénelon , attaché à l'éducation de l'héi-itier dir trône, avoit des devoirs à remplir-, dorrtil devoil un compte rigoureux à Dieu et au Hoi ; (pic ilans sa place, il apparlenoit encore plus à l'Etat qu'à sa laiirille; qrre ses jours et ses rnouieus n'éloicnt phrs à lui; et (lu'en acceptant la servitude honorable à laquelle il s'étoit voué, s'il ii'Hvoit pas r-enoncé à l'amitié, il avoit perdu la liberté d'en jouir avec celte douce assiduité qui en fait le bonheur- et le clrai-rne. Il cherchoit air moins à corrsoler sa bclle-sceur- par- ces tendres expressions, où foule la Itonté de sou ccnir se peint avec la simplicité, la plus aimable. > « Je ne suis ). point conteuf , ma chère sœur, de la manière » dont nous nous sommes vus. Quand je vais vous » voir, j'y appoi-te toujours , ce me semble , la » meilleure disposition du monde peur- vous té- » inoigner une vraie amitié, et pour vous parler » à cœur- ouvert; mais la brièveté du temps, et » votre prévention cpie je ne vous aime pas assez , » me tiennent dans une certaine réserve, dont je » ne suis point content. Je vous conjure de croire » que je vous aime , qire je vous estime, que je » vous honoi-e. »
El comment Fénelon auroit-il pu faire du duc de Bourgogne, ce qu'il en avoit fait , si cet objet presqu'exclusif de ses devoirs, de ses sentimens et de ses vœux , n'eût pas occupé son àme toute entière , et rempli tous ses jours et tous ses momens. Le succès le plus heureux avait justifié ses soins et ses espérances; et la coui- étonnée ne pouvoit comprendre comment le court espace de quelques années avait suffi pour vaincre ce caractère indomptable , et changer en vertus les qualités les plus effrayantes.
.lugemPîit de Dossuet sur l'édiicalion de M. le duc de Bourgogne; opinion publique sur ce point.
Tout ce que l'on racoufoit de l'esprit , de l'instruction et des talens de M. le duc de Bourgogne , parut étonner Bossuel lui-même , qui se méfioit en général de tous ces pi-odiges prématurés. 11 ne voulut s'en rapporter (ju'à son propre jugement. Il dernanda, et on lui ménagea une entrevue particulièi-c avec le jeune prince. Ce prélat , après l'avoir entretenu long-temps sur différentes matières relatives à son éducation , ne put s'empêcher de marquer tout à la fois sa surprise et son admiration. H pr'édit ipr'il n'en seroit pas de la
' Li'lll.- .1.- Frnrloll il Coriesp. du i'énelon , l.
iiiaiiii- (If I.u><il,4 si-ptcmbr 1 , V '''08.
HISTOIRE DE FÉNELOX.
réputation de M. le duc de Bourgogne comme de celles que la flatterie fait quelquefois aux elifans des rois, et qui s'évanouit dès qu'ils paroissent sur le théâtre du monde.
Le suffrage de Bossuet étoit fait pour toucher et pour encourager Fénelon. Ces deux grands hommes étoieut encore dans des rapports de confiance et d'intimité, qui tournoient toujours à l'avantage de la religion. Bossuet avoit établi chez lui, à Versailles, lorsqu'il y exerçoit les fonctions de précepteur du premier 'l)HUpiiiti, des conférences sur l'Ecriture sainte. llsutTit de nommer les personnes qui assistoient à ces conférences, punr donner une idée du mérite de leur travail : c'étoienl l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'abbé Renaudot, l'abbé de Louguerue, M. Pélisson, M. Cordemoi . .M. de la Broue , depuis évèque de Mirepoix, et Fénelon.
On retrouve toujours les mêmes sentimens de confiance et d'amitié dans leurs lettres. 11 n'est pas étonnant qu'à portée de se voir fréquemment à Versailles, il ne nous en soit pas resté un plus grand nombre ; mais ce (jue nous en avons, suffit pour attester la sincère estime dont ils éfoient pénétrés l'un pour l'autre.
On aime à suivre jusqu'aux dernières traces des sentimens qui ont si long-temps uni Bossuet et Fénelon , comme on aime à retrouver les vestiges des monumens consacrés par la présence des grands hommes qui les ont habités. Hélas ! le moment n'est pas éloigné , oii nous aurons à rendre compte des affligeantes controverses qui divisèrent deux évèquesque la postérité se plaît à réunir dans les mêmes sentimens de respect et d'admiration.
Les heureux résultats de l'éducation de M. le duc de Bourgogne donnèrent à Fénelon autant d'admirateurs à Paris qu'à Versailles. On peut même dire que l'opinion de Paris et du reste de la France étoit plus désintéressée que celle de la Cour. Les coui-tisans ne considèrent souvent dans les dispositions ou les qualités qu'annonce l'héritier du trône , que l'influence qu'elles peuvent avoir sur leur existence personnelle. Ses boimes ou ses mauvaises qualités sont également l'objet de leurs spéculations. 11 est même plus ordinaire d'arriver a la faveur et aux grâces , en profitant des foiblesses ou des vices du souverain , que de se confier à ses vertus, pour en attendre des honneiH's et des récompenses.
Mais tout ce qui est étranger à la cour , est nécessairement étranger à tous ces petits calculs d'intérêt et d'amour-propre; leshabitansdes villes et des campagnes, tout ce qui compose une nation, a tout à craindre et rien à espérer des mauvaises (lualités d'un prince.
C'est ce sentiment natuiel cjui excite l'inquiète .sollicitude du peuple sur le caractère des maîtres que la Providence lui réserve. C'est cet intérêt si puissant , ((ui fait hasarder tant de conjectures puériles, si souvent démenties par- l'événement, tant de pronostics sinistres , tant d'illusions flatteuses. C'est ce sentiment oui attacha tant d'espérance aux vertus du duc ae Boui-gogne , et qui a laissé tant de gloire ù Fénelon.