LIVRE DEUXIÈME
Ainsi , il est bien évident que lorsque Bossuet commença à être saisi de cette affaii-e , sur la demande de madame Guyou elle-même et de ses amis, il n'apportoit aucune prévention personnelle.
riien ne peut être comparé à la bonté et à l'indulgence que Hossuel eut poiu- madame Guyon dans ces premiers temps. 11 faut dire aussi qu'elle
{)arut agir avec lui de très-bonne foi. Non-seuement elle lui donna ses ouvrages imprimés et les écrits qu'elle avoit composés pour les justifier ; mais ell(! lui livra sans réserve tous les papiers où elle avoit déposé ses pensées les plus secrètes , et entr'autres sa vie manuscrili'.
Cette vie inanuscritc offroit des particularités si extraordinaires , qu'elles auroient pu l'exposer à de très-grands dangers dans un siècle moins éclairé; mais elles parurent à Bossnet encore plus extravagantes que répréhensibles. On s'en servit dans la suite pour répandre sur sa personne et sur ses maximes un vernis de ridicule , qui la fit probablement repentir de l'excès d'ingénuité avec laquelle elle en avoit offert elle-même le prétexte. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que madame Guyon montra en cette occasion plus de confiance à Bossuet qu'à Fénelon , à qui elle n'a\ oit jamais communiqué cette vie manuscrite '.
XYl.
Conférences de Bossuet avec madame Guyon; doctrine du piélal sur le pur amour.
Bossuet , avant de prendre connoissance des écrits de madame Guyon, qu'il se proposoit d'examiner avec attention pendant son séjour à Meaux , l'exhorta à se retirer à la campagne, à y vivre dans le silence et la retraite , et à s'abstenir de tout commerce de spiritualité. Madame Guyon donna encore ce témoignage de déférence à Bossuet.
Bossuet , après avoir employé plusieurs mois il l'examen des écrits de madame Guyon , eut avec elle un long entretien ^ chez les religieuses du Saint-Sacrement de la rue Cassette. Après y avoir célébré la messe , il la communia de sa propre main. Ceile circonstance , (ju'on chercha peut-être à trop faire valoir dans la suite en faveur de madame Guyon, indique au moins qu'il la jugeoit alois plus digne de pitié que de censure. 11 lui donna dans celte conférence les avis les plus convenables pour rectifier tout' ce qu'il y avoit d'excessif dans ses maximes , et d'irrégulier dans l'opinion qvi'elle avoit prise d'elle-même et de sa mission ^.
Après avoir vu madame Guyon , qu'il se fiattoit
' Oltt' vt^flexitin ne s'accorde pas avec la déclaration lièsfxjjii'ssc de Fénelon . qui , dans sa Réponse à la Relation du Qniilmiiie , dit : « Pour les niainiscrits de madame Guyon, » elle voulut me les donner tous; elle m'en mit même quel- » ques-UMS entre les mains; mais les occupations que j'avais » alors pour les éludes des princes, et ma santé alors v.ès-lan- » (juissnnle, m'empêchèrent do les lire.»(iVo^c des Editeurs.) — * 30 janvier 1694. — ' L'abhé Fleury rapporte, dans des notes manuscrites, que madame Guyon. aidée par le duc de Chevreuse , parvint à satisfaire Bossuet sur tous les points, à l'exception du piii amour, yf. de Meaux ne voulant point admettre l'amour de Dieu pour lui-même, sans aucun rapport u noire béatitude , tnais seuleim'nl qu'une unie pouioil
FÔELON. TOME X.
d'avoir désabusée sur les points les plus essentiels, Bossuet chercha de bonne foi à désabuser également Fénelon , qu'il aimoit autant qu'il l'estimoit. Il lui communiqua les extraits des écrits de madame Guvon , les plus propres à le convaincre de ses illusions. Fénelon , toujours favorable à la doctrine du pur amour , ne voyoit que le principe, en écaitoit les consécjuences odieuses, et se montroit facile à excuser dans la bouche d'une femme des expressions peu exactes, et souvent conformes au langage clés auteurs les plus approuvés en cette matière. 11 citoit des exemples imposans pour justifier les magnifiques éloges que madame Guyon se donnoit à elle-même. Pour ce qui étoit de ses révélations et de ses prophéties , il se bornoit à dire avec saint Paul , qu'il fulloit éprouver les esprits, et ne pas les condamner avec précipitation.
Cette conduite de Fénelon, celle de madame Guyon qui paroissoit vouloir revenir contre ses engagemens , commença à indisposer Bossuet. On doit cependant remarquer tous les ménagemens qu'il continua à observer , et dont on retrouve les traces dans une longue lettre qu'il écrivit à madame Guyon *.
Bossuet , dans cette lettre , lui rappeloit les étranges assertions qu'il avoit extraites de ses propres éciiis. On ne sait de quoi l'on doit s'étonner davantage , des excès où une imagination déréglée peut quelquefois conduue une ame réellement vertueuse , ou de la touchante bonté avec laquelle un évêque , tel que Bossuet , daigne compatir à sa foiblesse, de la modération avec laquelle il réprime ses écarts, et de la raison saine et calme qu'il oppose à toutes ses illusions. On doit également observer la rései-ve obligeante avec laquelle il s'exprime sur Fénelon et sur les autres amis de madame Guyon.
Il paroît que cette lettre fit d'abord sur elle une utile impression; elle cherchoit , à la vérité, à excuser ou à interpréter quelques-unes de ses expressions , mais uniquement pour justifier ses intentions.
é/re assez parfaite pour trouver son bonheur dans la considération du bonheur de Dieu. Bossuet, en effet, en réprimant avi'c, la plus juste sévérité les erreurs du r/u/e'/mne, parut pendant quelque temps pencher vers l'excès opposé , en blâmant comme une erreur la doctrine du pur amour, sans aucun rapport a mitre béatilude. C'est ce que l'on voit dans cette note de l'abbé Fleury, cl dans une lettre <le Fénelon à Bossuot, du 28 juillet 169 4. Quelques personnes ont confondu l'erreur dn (j u iét isme nwc la doctrine ihi pur amour. Mais, loin que la iliiclrine du pur amour soit une erreur, elle forme la doc triue commune des théologiens, même depuis la condamnation du livre Des Maximes des Saints. En eflet, ils professent presque tous, sans aucune distinction d'école, que tout fidèle e»t obligé de produire plusieurs fois pendant la vie des actes d'amour pur et désintéressé. L'erreur en celle matière cousisler(dl a croire qu'il peut y avcdr eu cette vie un état habituel de pur amour, tel ([u'il excluroil comme des imperfeelions lous les actes explicites des autres vcrlus chrétiennes; mais l'Eglise n'a jamais condamné la doctrine qui soulienl la possibilité et même la nécessité de l'acte de pur amour eu culte vie. Bossuet lui-même revint i» cette doctrine dans les conférences li'Issy, c(unme on le voit clairement par le 33* articU (le ces coiirércnces, par la lettre qu'il écrivit sur col article le 24 mai 1695, a l'évêque de Mircpoix , qui lui en avoit témoigné son élonnemenl, et par plusieurs passages de m Préfacé sur rinstruction pastorale de l'archevêque de Cambrai^ ' fT.urres de lloyaiet , t. \i , p. 463.
HISTOIRE DE FENELON.
Madame Guyon demande des commissaires. — Nomination de trois commissaires.
On devoit espérer qu'avec des dispositions aussi édifiantes, elle resteroit tranquille et heureuse dans la retraite qu'elle s'étoit choisie ; mais la solitude ne lui fut pas favorable ; son imagination s'aigrit par des rapports infidèles , qui lui firent croire que sa réputation étoit attaquée et ses mœurs soupçonnées. Tout-à-coup elle écrivit à madame de Maintenon « pour lui demander des coni- » missaires moitié ecclésiastiques , moitié laïques, » pour juger sa doctrine et ses mœurs. Elle offroit » de se rendre dans telle prison qu'il plairoit au » Roi de lui indiquer. »
Madame de Maintenon fit passer sa réponse par le duc de Chevreuse , et le ton de sa lettre laissoit apercevoir combien elle étoit déjà prévenue contre madame Guyon. « Vous pouvez dire à madame » Guyon que'j'ai encore parlé au Roi, et qu'il a » fort approu\é un nouvel examen de ses écrits. » On emploiera pour cela des personnes d'une » grande vertu et d'un grand savoir : c'est de » quoi vous pouvez l'assurer. Je souhaite bien sin- » cèrement qu'elle ne soit pas dans l'erreur. »
Madame Guyon insistoit toujours pour qu'on lui nommât des commissaires moitié ecclésiastiques et moitié laïques ; elle fondoit sa demande sur ce qu'étant accusée dans ses mœurs , et des commissaires ecclésiastiques se faisant toujoin-s une peine de prononcer sur des délits de celte natui-e , elle avoit besoin pour son entière justification , d'un jugement prononcé par des juges laïques.
Cette demande fut écartée, et madame de Jlaintenon en expose la raison dans ime lettre an duc de Reauvilliers : « Je n'ai jamais rien cru des bruits » que l'on faisoit courir sur les mœurs de madame ■» Guyon ; je les crois très-bonnes et très-pures ; » mais c'est sa doctrine qui est mauvaise, du moins » par les suites. En justifiant ses mœurs , il seroit » a craindre qu'on ne donnât cours à ses senti- » mens, et que les personnes déjà séduites ne » crussent que c'est les autoriser. Il vaut mieux » approfondir une bonne fois ce qui a rapport à » la doctrine , après quoi tout le i-este tombera de » lui-même. Je m'y emploierai fortement. Quanta » M. de Chàlons et à M. le supérieur de Saint- » Sulpice qu'elle veut associera M. de Meaux, » je ne crois pas que cette demande lui soit rew fusée. >)
Dès que l'on avoit piis le [larti de Sdunietire la doctrine de madame Guyon à un evMincii n'tiMliei-, Bossuet avoit dû nécessairement être placé à la tête des commissaires. Ce grand homme étoit devenu en France , si l'on peut s'exprimer ainsi , le juge naturel de toutes les questions de doctiine. Il étoit déjà instruit, connue on l'a \u , de tout ce (jui intéressoit madame (iuyon, et elle ne pouvoit récuser un juge dont elle avoit invoqué ellemême les lumières et l'antorité.
Mais liossuet s'éfoit si franchemenl expliqué avec madame Guyon elle-même sur tous ses systèmes de spiritualité et ses prétentions à des dons extraordinaires , qu'elle prévoyoit bien que si ce
prélat étoit seul chai-gé d'un nouvel examen , ou qu'on lui adjoignît des commissaires aussi sévères, elle n'auroit rien de favorable à en attendre. C'est ce qui la porta à demander pour commissaires avec l'évèque de Meaux , M. de Noailles , évèque de Chàlons, et M. Tronson. Elle comptoit parmi ses prosélytes les phis zélés la comtesse de Guiche, nièce de l'évèque de Chàlons , et elle le jugeoit assez mal , pour croire qu'une pareille considération pourroit influer sur son opinion. Quant à M. Tronson , elle savoit combien il étoit affectionné à Fénelon ; mais elle ignoroit apparemment que M. Tronson étoit incapable de sacrifier la vérité à l'amitié.
Au milieu de toutes ces discussions , qui prenoient chaque jour un caractère plus marqué , telle étoit l'estime générale que les personnes les plus prévenues contre madame Guyon conser- A oient à Fénelon, qu'elles s'occupoient toujours à le détacher de cette cause presque désespérée. Madame de Maintenon ne pouvoit renoncer à J l'intérêt qu'il lui avoit inspiré , et on en retrouve 1 encore les expressions les plus louchantes dans • ime lettre de confiance qu'elle écrit à madame de Saint-Géran. « Encore une lettre de madame » Guyon ! cette femme est bien importune ; il » est vrai qu'elle est bien malheureuse ; elle me » prie aujourd'hui de faii-e associer à l'évèque de « Meaux , l'évèque de Chàlons et le supérieur de » Saint-Sulpice , pour jUger définitivement des » points sur lesquels on accuse sa foi : elle me » promet une obéissance aveugle. Je ne sais si le » Roi voudra donner encore cette nouvelle mor- » tification à M. de Paris ; car enfin cette hérésie » est née dans son diocèse , et c'est à lui à en dé- » cider le premier. Comptez qu'il ne laissera pas , y> perdie ses droits. M. l'abbé de Fénelon a trop » de piété pour ne pas croire qu'on peut aimer » Dieu uniquement pour lui-même , et trop d'es- )^ prit pour croire qu'on peut l'aimer au milieu » des vices les plus honteux. 11 m'a protesté qu'il » ne se mêloit de cette afiaire que pour empêcher » qu'on ne condamnât par inattention les senti- » mens des vrais dévots. 11 n'est point l'avocat de » madame Guyon , quoiqu'il en soit l'ami. 11 est )' le défenseur 'de la piété et de la perfection chré- » tienne ; je me repose sur sa parole , parce que >) fai connu peu cl hommes aussi francs que lui , » et vous pouvez le dire. »
Madame Guyon se retire au couvent de la Visitation de Meaux.
Les trois commissaires' nommés pour l'examen de la doctrine de madame Guyon , dédaignèrent avec raison de discuter les imputations calomnieuses (ju'on avoit cherché à lépandi'c contre ses mœurs. Ils s'attachèrent uniquement à s'assurer de ses dispositions, et à la faire expliquer sur quelques maximes et quelques expressions de ses écrits, ([ui ofTroient mi sens répréhensible. Ses réponses - paiurent annoncer l'intention de n'a-
• \oye7.\fs Pièces jusliflcathes i\u livre ilemicmi' , n. :t. — * Manuscrils des demandes cl des réponses de niadHmo (juyoïi.