‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 230 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

voir jamais voulu s'écarter de la doctiùne de l'Eglise, et des regrets sincères d'avoir pu donner des soupçons sur la pureté de sa foi. Elle montra une entière déférence aux avis des commissaires , qui conçuient une opinion d'autant plus favorable de ses sent imens, que ce fut aies qu'elle demanda elle-même à Bossucf de \ouloir bien la recevoir au couvent de la Visitation de Meaux. Elle prit avec lui rengagement d'y vivre dans une entière retraite , de se mettre sous la diiection du confesseur qu'il jugeroit à propos de lui donner, et de n'entretenir au dehors aucune correspondance. Bossuet fut touché d'un abandon aussi absolu ; il se rendit à ses instances , et elle partit en cfl'et pour Meaux dans les premiers jours de janvier 16'Jo.

Conférences d'issy.

Après avoir ainsi écarté tous les faits personnels qui et oient étrangers à l'objet de leur commission, après avoir obtenu sur la doctrine, ou plutôt sur les intentions de madame Guyon, des édaii'cissemens qu'ils jugèrent suffisans', les trois commissaires fixèrent toute leur attention sur les points de doctrine. Ils conçurent le dessein d'exposer les véritables sentimens de l'Eglise sur les points controversés par (juelques maximes doctrinales, qui serviroient désormais de règle poui- l'enseignement et la pratifjue dans les matières de spiritualité , et prcviendroient tous les abus qu'on seroit tenté de faire , des expressions trop (igurées qui sont répandues dans un grand nombre d'auteurs mystiques.

Tel fut le véritable objet des conférences d'issy : c'étoit la maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice. L'évc(jue de Meaux et l'évèque de Chàlons étoient convenus de s'y rendre par égard pour M. Tronson, dont les infirmités et la santé languissante exigeuient le repos et le séjour de la campagne. Cette retraite convenoit également à la <létermination que l'on avoit piise de délobei" le secret de ces conférences à M. de Hailay, archevè(iue de Paris, dont on craignoit les préventions contre madame Guyon. Ce prélat pouvoit d'ailleurs se trouver blessé de voir des évèques étrangers statuer sur une question de doctrine ou sur une hérésie née dans son diocèse.

Ces conférences durèrent plus de six mois. Les fréquens voyages que Bossuet étoit oblige de faire à Meaux , et M. de Noailles à Chàlons, pour les devoirs de leur ministère , amenoient nécessairement d'assez longs intervalles entre chaque conférence. Mais ces intervalles n'étoieut point perdus pour leur travail ; les commissaires les employoient à une étude approfondie des questions soumises à leui- examen , des auteurs mystiques qui s'en étoient occupés et des nouvelles opinions qui cherchoient à s'introduire à l'ombre de ces noms respectés '. « Ces conférences com- » mençoient par la prière et finissoient par elle ; » on n'y portoit aucune passion ; on n'y cherchoit

• Erilreliens de madame de Maintenon,

» que la vérité ; on travailloit séparément; on 0 Cl nféroit sans précipitation et sans préjugé. »

Fénelon pienoit un vif intérêt à ces conférences; il n'y étoit point encore admis ; mais ses anciennes et habituelles lelations avec Bossuet , M. de Noailles et M. Tronson, son zèle pour la doctrine du pur amour, son amitié, ou même si l'on veut, sa prévention pom- madame Guyon, l'étude approfondie qu'il avoit faite de tous les auteurs mystiques, lui donnoient en cette matièi'e des connoissances et des avantages, <jue les commissaires eux-mêmes ne crurent pas devoir négliger. Fénelon a écrit depuis ' , et Bossuet ne l'a point contesté : « que ce prélat convint au » commencement des conférences, qu'il n'avoit » jamais lu ni saint François de Sales , ni le bien- » heureux Jean de la Croix , ni la plupart des » auteurs mystiques, et ({u'il voulut que Fénelon » lui en donnât des recueils; il fit en conséquence » des extraits de saint Clément d'Alexandrie , de » saint Grégoire de Nazianze , de Cassien , et du » Trésor ascétUjUP , pour montrer que les an- » ciens n'avoient pas moins exagéié que les mys- » tiques des derniers siècles ; qu'il ne falîoit )) prendre en rigueur ni les uns ni les autres; )) qu'on en rabattit tout ce qu'on voudroit , et qu'il » en resteroit encore plus qu'il n'en falloit pour » contenter les vrais mystiques ennemis de l'il- » lusion. »

Bossuet , accoutumé au langage exact et rigoureux de l'Ecole , et peu familiarisé avec cette doctrine assez nouvelle pour lui, laissa sans doute percer son élonnement de toutes ces suppositions impossibles , de tous ces transports exagérés qu'il traita dans la suite de pieux excès et d'amoureuses exiravatjances ^ ; il parut alors craindre que Fénelon ne partageât véritablement des illusions dangereuses ; et c'est ici que l'on commence à l'emarquer en lui une méliance naissante.

Fénelon , en envoyant ses extraits à Bossuet , lui écrivoif ' : « .Ne soyez point en peine de moi ; » je suis dans vos maiïis comme un petit enfant ; » je puis A ous assurer que ma doctrine n'est pas )) ma doctrine ; elle passe par moi sans être à moi » et sans rien y laisser ; je ne tiens à rien , et tout » cela m'est étiangei'... J'aime autant croire d'une » façon que d'une autre ; des (jue vous aurez » parlé, tout sera eiïacé chez moi. Comptez, » Monseigneur, qu'il ne s'agit que de la chose en « elle-même, et nullement de moi; vous avez la » chaiité de me à'ua (jue vous souhaitez que nous » soyons d'accord ; et moi , je dois vous diie da- » vantage : nous sonmies par avance d'accord de » quelque manièie que vous décidiez ; ce ne sera )) point une soumission extéileure, ce sera une » sincère conviction. Quand même ce (juc je crois » avoir lu me paioîiroit plus clair que deux et » deux font (juatre , je le croirois encore moins » clair , que mon obligation de me défier de mes » lumières, et de leur prcféier celles d'un évèque » tel que vous.... Je tiens trop à la ti-adition ^ » pour en arracher celui qui en doit être la prin- » cipale colonne en nos jours.... Quoi»|ue mon

• Rt'poiise a la lUlation sur le Ouk-lisnie. — 2 Voyez son Inslruclion sur les Elats d'oraison. — 3 |^cUre du 28 juillet 10'J4. C'iinesp. de Fénelon, l. ix, p. 29

HISTOIRE DE FP::NEL0N

» opinion sur i'amour pur el sans intérêt propre , » ne soit pas conforme à votre opinion particu- « lière , vous ne laissez pas de permettre un sen- )) timent qui est devenu le plus commun dans » toutes les écoles , et qui est manifestement celui » des auteurs que je cite. »

M. de Harlay condamne les ouvrages du père Lacoinbe et ceuï de malarae Guyou.

Malgré toutes les précautions qu'on avoit cru devoir prendre pour ne pas laisser pénétrer l'objet des conférences d'Issv, M. de Harlay parvint à en être instruit ; il fut blessé de ce mystère ; il en porta ses plaintes au Roi ; il voulut prévenir les opérations des conmiissaires , et, en qualité de juge nécessaire d'une question de doctrine élevée et agitée dans son diocèse, il rendit le 16 octobre 1694 une ordonnance qui condamnoit , avec les qualifications les plus sévères, YAnaliise de l'Oraison mentale du père Lacumbe , ainsi que le Moyen court et V Explication mystique du Cantique des cantiques , de madame Guyon.

M. de Harlay crut que ce coup d'éclat alloit dissoudre les conférences d'issy , qui paroissoient désormais devenir inutiles. Mais Bossuet fit observer que l'ordonnance de l'archevêque de l'aris ne changeoit rien au plan arrêté par les commissaires; qu'elle ne faisoit que justifier la sage réserve avec laqiielle ils s'étoient abstenus de prononcer sxu' la personne et les écrits de madame Guyon ; (ju'il ne s'agissoit pas de prononcer un jugement canonique sur une question de docti-ine , mais de fixer seulement quelques principes exacts et précis, qui n'emprunteroient leur autorité (juc de la confiance et de la considération fju'on croiroit pouvoir accorder aux veilus el aux lumières des coramissaiies.

Cet avis fut accueilli avec empressement par madame de Maintenon, dans l'espérance oii elle étoit (juc l'opinion des commissaires contribueroit à désabuser Féiu'lon et M. de Beauvilliers des illusions de madame (iuyon.

D'ailleurs madame de Maintenon , encore fidèle à son amitié pour Fénelon , et imiquemcnt occupée de la pensée de rendre ses talens utiles à l'Eglise dans une grande place ^ avoit le projet de, le faire nommer à l'aichevèché de Cambrai, qui éloil alors vacant. L'évèque de Chartres, égaleincnl animé par les intentions les plus piues , avoit applaudi aux ^ues de madame de Maintenon , et il espéroil comme elle (pie les conférences d'issy concilieioienl tous les senliniens, et achèveroi'ent de (lissii»er les nuages qui s'étoient élevés filtre lui et Fénelon.

Cependant Féneloji conlinuoil à correspondre avec Bossue! sur les extiaits des auteurs mystiques qu'il lui a \ oit demandés. Fénelon y trouvoil les autoiilés les plus puissantes el les plus désisives jiour se confirmei' dans son opinion sur la chaiilé rlésinléressée , et Bossuet ne pouvoit goûter des mavimcs qui lui paroissoient idesser toutes le? idées qu'il s'éloit faites de la doctrine de l'Eglise sur l'objet et les motifs de la cliai'ité. Quelque respect (pi'il eût pour les auteurs dont

Fénelon invoquoit le témoignage , il ne pensoit pas qu'ils pussent faire autorité sur un point de doctrine. Fénelon ne voyoit que le principe, et il étoit séduit par tout ce qu'il offroit de pur et de sublime. Bossuet voyoit les conséquences, et il en étoit effrayé.

Malgré cette diversité de sentimens , Fénelon annonçoit dans toutes ses lettres qu'il étoit prêt à soumettre toutes ses idées à celles de Bossuet. 11 se bornoit à lui demander de n'apporter aucune prévention dans l'examen d'une doctrine qui , de son propre aveu, n'avoit pas été jusqu'alors l'objet particulier de ses études. Toutes les lettres de Fénelon à Bossuet \ expriment un abandon , une confiance et une bonne foi qui attestent la candeur de l'ame la plus pure; il va jusqu'à lui dire : fc Quand vous le voudrez , Monseigneur , je vous » (lirai comme à un confesseur tout ce qui peut » être compris dans une confession générale de » toute ma vie , et tout ce qui regarde mon in- » térieur. «

On a voulu faire usage de ces lettres pour mettre Fénelon en contradiction avec lui-même , et montrer combien il s'étoit écarté dans la suite de cette disposition si humble et si soumise; mais ce ne seroit que par un défaut d'attention qu'on accuseroit Fénelon de conti-adiction. L'un des principaux points de la controAcrse étoit de savoir si l'opinion de la charité pure et désintéressée , sans aucun j-apport avec la béatitude éternelle pour twtre propre intérêt, étoit ^we erreur, ou ne l'étoit pas. Bossuet pensoit que la béatitude devoit entrer comme motif spécifique et secondaire dans la charité ; mais arrêté alors par toutes les autorités imposantes qui parloient en faveur de l'opinion de Fénelon , dans une question qu'il n'avoit pas encore lui-même assez approfondie à cette époque , il sentoit qu'il ne pouvoit pas qualifiei- d'erreur le sentiment de Fénelon ; il auroit voulu le ramener par confiance à l'opinion conli-aire. Fénelon répondoit qu'il étoit prêt à renoncer à la sienne , si Bossuet prononçoit qu'elle étoit une réritable erreur ; et c'est ce que Bossuet ne voulut point encore prononcer. « Vous n'avez » qu'à. Monseigneur, lui écrivoit Fénelon, me » (ioimer ma leçon par écrit , pourvu que vous )■> m'écriviez préciséinemt ce qui est la doctrine de )) l'Efjlise , (t les articles dans lesquels je m'en >) suis écarté : je me tiendrai inviolahlement à )) cette règle. » Bossuet ne répondit à aucune de CCS lettres ; mais elles prouvent au moins cpi'il ne tint pas à Fénelon d'avoir une décision nette et précise de Bossue! sui' sa doctrine de la charité désintéressée : qu'il provoqua celte décision par les moyens les plus pressans, et que Bossuet ne voulut ' point alors s'expli<|uer , ni prononcer conlie la charité désintéressée.

Ce fut en partie vers ce point que furent dirigées les conférences d'issy ; mais les commissaires crurent devoii' s'attacher surfout à piévenir les abus (ju'une fausse spiritualité prétendoit faire de la doctrine de l'amour pur et désintéressé.

' Corretp. de Fàielou , I, l> , p. 49.

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