‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 231 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Fénelon est nommé à l'archevêché de Cambrai.

L'objet st'ciL't que s'éloil proposé madame de Maintenon dans les cunlerences d'issy , étoil de s'assurer par le témoignage de Bossuet et de l'évèque de Chàlons des véritables sentimens de Fénelon. Elle lui étoit encore sincèi-ement aflcclionnée ; elle désiroil son élévation à Larclievèché de Candjrai ; mais elle auroit emplosé tout son crédit à Ten écarter , s'il fut lesté le plus foible nuage sur la pureté de sa doctrine. H laut en conclure que ni Bossuet , ni l'évèque de Chartres, ni l'évèque do Chàlons , ne regardoient encore les opinions de Fénelon comme des tireurs , ni même comme des sentimens assez inquiélans, pour sopposer aux vues que l'on avoit en sa faveur. Il est en etlét assez remarquable que ce fut très-peu de jours après que Fénelon se fut expli(}ué à Bossuet avec tant de franchise , qu'il fut nommé à l'archevêché de Cambrai '.

Quand Louis XIV annonça à Fénelon qu'il le nommoil à l'archevêché de Cambrai , Fénelon lui répondit avec une respectueuse reconnois- .sance , qu'il ne pouvoit regarder comme un bienfait, une dignité qui l'arrachoit à des fonctions qui lui étoient chères; mais je prétends^ lui dit Louis XIV, que vous restiez en même temps précepteur de mes petits-fds. Le nouvel archevêque de Cambrai lui représenta que les lois ecclésiastiques s'opposoient aux désirs de Sa Majesté. — .\o/i , non , les canons ne vous obligent qu'à neuf mois de résidence : vous ne donnerez à mes petitsfils que trois mois , et vous surveillerez de Cambrai leur éducation pendant le reste de l'année j comme si vous étiez à Versailles.

Il se démet de son abbaye.

Le jour même où Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai , il donna un grand exemple de désintéressement ; il remit au Roi la démission de son abbaye de Saint-Valery. Louis XIV refusa d'abord de la recevoir. Fénelon insista , et , pour évitei' de donner une leçon de régulai'ité et de modération à ceux de ses confrères qui auroient pu s'olVenser d'une délicatesse si scrupuleuse , il se borna à faire observer au Roi que les revenus de l'archevêché de Cambrai le plaçoient dans une position où les canons proscrivent impérieusement la pluralité des bénéfices. Il ne voulut pas même prononcer au Roi le nom de l'abbé deBeaumont, son neveu, ni celui de l'abbé de Langeron , son ami , quêteurs fondions auprès des jeunes princes rcndoicnt susceptibles d'une grâce justement méritée.

H paroit que cette action de Fénelon fit beaucoup d'éclat dans le temps , parce que les exemples d'une si grande modération étoient sans doute bien rares. « M. l'abbé de Fénelon , écrivoitma- )) dame de Coulanges à madame de Sévigné -, a

' Le h février 1693. — '- LcUrc du 22 fovrier 1695.

» paru surpris du présent que le Roi lui a fait. » En le remerciant , il lui a rendu son unique » abbaye. M. de Reims a dit que .M. de Fénelon , n pensant connue il faisoit , prenoit le bon parti, » et ([ue lui , pensant comme il fait , il fait bien » aussi de ganter les siennes. »

Fi'-iu.'lon est associe aux conférences d'issy. — Il signe les 31 articles.

La nomination de Fénelon à l'archevêché de Cambrai fit naître à l'évèque de Chartres et à madame de .Maintenon l'idée de l'associer aux conférences d'issy. Celle pensée étoit aussi raisonnable ({u'utile'; elle avoit pour objet d'amener Fénelon à modifiei- lui-même ce qu'il pouvoit y avoir d'excessif dans son système de la charité parfaite. Il est vraisemblable'que ce dessein , qui eut d'abord tout le succès qu'on en avoit attendu , ain-oit suffi pour tout concilier, si les niallieureux incidens qui survinrent , n'avoicnt fait évanouir toutes les espérances qu'on avoit conçues des conféi'cnces d'issy.

Lorsque Fénelon fut adjoint aux trois connnissaires, Bossuet avoit déjà presqu 'entièrement fixé ses idées sur les objets soumis à leur examen. U avoit profité des extraits de Fénelon sur les auteurs mystiques , et des judicieuses observations de ses deux collègues, pour réunir, dans un certain nombre d'articles, un corps de doctrine sur les voies intérieures. U se flattoit de l'avoir appuyé sur des principes assez solides et sur des autorités assez décisives pom* tenir en respect les critiques ignorans des voies de Dieu , et pour redresser les mystiques visionnaires et indiscrets.

On doit rappeler ici que dans le temps même où il avoit invité Fénelon à lui fournir des extraits , il n'étoit jamais entré avec lui dans aucune explication de vive voix , ni par écrit , sur l'objet de ce travail. Fénelon avoit souvent cherché à l'entretenir, ou à correspondre avec lui sur toutes ces questions naturellement obscures et subtiles, et où il est si facile de s'égarer , faute de s'entendre. Mais Bossuet le laissoit |)arler- et écrire sans répondre un seul mot. 11 disoit seulement qu'il se réservoit à juger de tout à la fin. Il comptoit sur la soumission entière et absolue que Fénelon lui avoit si souvent pi-omise par ses lettres, et il avoit raison d'y compter; mais il faut convenir aussi (|ue Fénelon avoit droit à un peu plus de confiance de sa part. Cette réserve pouvoit être rigoureusement fondée en principe , tant que Fénelon ne fui ipie simple ecclésiastique ; mais elle de\oit paroit re extraordinaire, dès qu'on s'étoit proposé de le i-amener par la persuasion. U semble même qu'elle devoit cesser entièrcincnt an moment où Fénelon étoit devenu le collègue de Bossuet dans sa double qualité d'évêque et de juge. Cependant , lorsqu'il fut question de prononcer définitivement , il se contenta d'envoyer ,'i Fénelon im |)rojet de tiente articles tout rédigés, comme il l'envoya à l'évèque de Chàlons et à M. Ti'onson. Quant aux deux derniers, i-ien n'étoit plus simple ni plus régulier , puisque ces trente articles n'étoient que le résultat des

fréquentes conférences qu'ils avoient déjà eues ensemble ; mais il n'en étoit pas de même de Fénelon , puisqu'il n'avoit pas clé admis à ces conférences. Le nouveau caractère dont Fénelon alloit être revêtu , et la qualité de commissaire qui Tautorisoit à signer lui-même comme juge , changeoit nécessairement sa position.

Il seroit bien injuste de représenter un pareil changement comme une variation. On sent assez qu'il étoit bien différent pour Fénelon , simple prêtre , de se soumettre à la décision de ses supérieurs dans l'ordre ecclésiastique , ou de souscrii-e lui-même , comme juge , à des règles de croyance qu'il regardoit comme insuffisantes. On voit par deux lettres de Fénelon à Bossuet , des 6 et 8 mars 1693, qu'il lui soumet à lui-même cette observation avec autant de candeur que de fermeté, au sujet du vingt -neuvième article. Bossuet y supposoit que les auteurs mystiques n' avoient jamais parlé de certains états où les âmes se trouvent quelquefois... Fénelon lui rapporte un passage formel de saint François de Sales sur ces sortes d'états , « et le supplie humblement » de considérer qu'il ne pouvoit , dtws sa situaf) tion présente , souscrire par persuasion à cette » assertion. » Bossuet parut sentir lui-même la justesse de cette réflexion , et changea la rédaction de cet article.

Mais ce changement , qui ne tenoil qu'à une plus giande exactitude d'expression , ne suffisoit pas pour satisfaire Fénelon sur une doctrine qui lui étoit chère. Cependant après avoir- lu les trente articles, il déclara , par une lettre à Bossuet et à l'évèque de Châlons , « qu'il les signeroit par défé- » rence contre sa persuasion , mais que si on vou- » loit y ajouter certaines choses, il étoit prêt à les » signer de son sang. »

On a voulu dans la suite ' tourner contre Fénelon l'odre qu'il avoit faite de signer par déférence contre sa persuasion ; mais il paroit qu'il a expliqué ces expressions d'une manière à ne rien laisser à désirer ^ « S'il eût cru ces articles faux , » il auroit mieux aimé mourir que de les signer ; » mais il les croyoit très-véritables; il les troiivoit » seulement insùffisans pour lever ceitaines équi- » voques et pour finir toutes les ([uestions. » 11 demanda donc qu'on établit plus clairement l'amour désintéressé , et qu'on n'autorisât point Yoraison passive sans la définir. Au bout de deux jours , on lui communiqua l'addition de quatre articles, qu'on intercala avec les irenlc déjà proposés , et il déclara que dès ce moment il étoit prêt à les signer de son sang. Ainsi les quatre commissaires, entièrement réunis de sentimens sur les principes et sur les expressions , signèrent à Issv les trente-quatre articles , le 10 mars 169o'.

Bossuet et M. de Noailles coinJamnent les ouvrages de madame Huyon.

Fénelon conlinuoit à coriespondre avec Bossuet sur le ton de leur ancienne amitié ; il lui

> Relslioii sur le Qui'^lisiiH'. — * n<*|)oiisc il la Relation sur le Quiélisinc. — •> Viiycz les Piércs jHsIiJicalh-en du livre sccuiid , n. k.

écrivoit le 27 mars 1695, dix-sept jours après la signature des articles d'Issy : « 11 n'y a rien de » nouveau en ce pays-ci , sinon que vous n'y êtes » plus , et que ce changement se fait sentir aux » philosophes. Je m'imagine qu'après les fêtes, s'il » vient de beaux jours , vous ù-ez revoir Germigny » paj'é de toutes les gjàces du printemps ; dites- » lui, je vous supplie , que je ne saurois l'oublier, )) et que j'espère me retrouver dans ses bocages , » avant ( pie d'aller chez nos Belges , qui sunt ex- » tremi hominum. »

Bossuet et l'évèque de Chàlons étoient convenus de publier , aussitôt qu'ils seroient de retour dans leurs diocèses , les articles d'Issy dans une ordonnance qui porteroit en même temps condamnation des ouvrages de madame Guyon. On ne voit pas qu'on ait rien demandé de semblable à Fénelon , soit parce qu'il n'étoit point encore sacré archevêque de Cambrai, soit parce (jue les erreurs des nouveaux mystiques n'a\oient point encore pénétré dans son 'diocèse , soit enfin parce qu'on sentit qu'il devoit cette espèce d'égard à l'estime et à l'amitié qu'il avoit accordées et qu'il continuoit à accorder à madame Guyon. Bossuet fit pai'oitre son ordonnance le 16 avril 1695. 11 y condamnoit la Guide spirituelle de Molinos , la Pratique facile de Malava , l'Analyse de l'oraison mentale du père Lacomhe , et trois autres ouvrages imprimés de madame Guyon , son Moyen court , son Explication du Cantique des canti- (jues , et la Règle des associés à l'enfance de Jésus. Il eut l'attention de ne pas la nommer ; l'évèque de Chàlons eut les mêmes ménagemens pour elle dans son ordonnance du 23 avril 1695.

Fénelon est sacré à Saint-Cyr.

Ce fut après a\ oii' publié ces ordonnances dans leurs diocèses , que Bossuet et l'évèque de Chàlons revinrent à Paris pour assister au sacre de Fénelon , Une circonstance , aussi peu importante , devint dans la suite le sujet d'une discussion assez vive entre Bossuet et Fénelon. En répondant à la Relation sur le quiétisme , Fénelon faisoit observer assez adi'oitement qu'il falloit bien ({uc Bossuet ne le jugeât pas alors aussi suspect , ni aussi corrompu dans sa doctrine , qu'il l'avoit ensuite prétendu , puisqu'il avoit vivement désUé d'être son consécrateur. Bossuet se défendit d'avoir montré aucun empressement à ce sujet. Cependant les lettres de madame de Maintenon' el celles du cardinal de Noailles , ne perinettent pas de douter que Bossuet n'eût véritablement désiré de présider à cette cérémonie ; qu'il eut même à écartei- des difficultés de forme (jui paroissoient s'y opposer, cl (jue par égard poni- cet empressenient si flatteur de la part de Bossuet, Fénelon l'ut obligé d'entrer dans une espèce de négociation '.

1 Lellre du 23 mai 1695. — ^ F.a difUcullé veiioil de ce «lue Féiielon devoil ùlrc sacre il Saiiil-Cyr, que Bossuet vouloit tire le cinisécraleur , cl l'évèque de Chàlons el Tiivèque de Chartres assistons. Saint-Cyr étant du dioiose de Chartres, lis évéqucs qui se Irouvoienl in l'uris, et Louis XIV luinif»nie, Irouvoienl peu c<Mivenablc et pou régulier que l'évèque

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