LIVRE DEUXIÈME
qui tenait à trop de méfiance de lui-même , le rendit peut-être dans la suite trop dépendant de l'opinion des autres; mais c'étoil un ,titre de plus en sa faveur auprès de madame de Maintenon , qui craignoit également de trop gouverner et d'être trop gouvernée.
« • Comme dans le choix des successeurs . on » cherclie toujours à éviter l'inconvénient dont » on a été le plus frappé dans la conduite de leurs n prédécesseurs, le Roi, dont la religion avoit été w souvent alarmée par le compte qu'on lui avoit » rendu de la conduite pcrsomielle du dernier » archevè(|ue de Paris, voulut se mettre l'esprit » en repos par le choix d'un sujet , dont les mœurs w pussent devenir le modèle de l'Eglise gallicane. » La bonté dont il honoroit toute la maison de » Noailles , le goût pcisonnel qu'il avoit pour la « candeui-, la simplicité et la modestie de l'cvèque » de Cliàlons , qui relevoient en lui l'éclat de ses » veitus , enfin des conseils (ceux de madame de )) Maintenon) auxquels le Roi étoit dans l'habiw tude de se prêter aisément , achevèrent de le » déterminer en faveur de ce prélat , dont la ver- » tueuse résistance augmenta l'estime que Sa Ma- » jesté avoit déjà pour lui. »
M. de Noailles succède à M. de Harlai.
M. de iXoailles étoit à Chàlons , lorsque M. de Harlay mouiut. On connoissoii si bien son désintéressement et sa modestie, que madame de Maintenon fut obligée de s'assuier d'avance de son consentement; elle lui écrivit le 15 août 1695, sept jours après la mort de M. de Harlay. « Si y> l'on vous offre la place vacante , la refuserez- » vous, sans consulter les gens de bien? en trou- » verez-vous i[ui ne vous disent pas qu'il faut » soullrir les maux déjà ftiits , et sans vous , dans » la vue de tout changer à l'avenir? y eût-il » jamais une cause de translation plus forte que « le bien de l'Eglise et le salut du Roi? est-il per- » mis de préféierle repos au ti avait, et de refuser » une place que la Providence vous donne , sans » que xous y ayez contribué? Gardez-moi le seciet » (le ce billet , et sans aucune exception , que pour » madame votie mère. »
Le cardinal de Noailles ^ sembla prévoir toutes les peines et toutes les contradictions qui l'attendoient dans cette nouvelle carrière : on put à
?eine arracher de lui un demi -consentement, ladame de .Maintenon triompha de ses scrupules et (le ses incertitudes ; elle lui écrivit encore le 18 août : « Je comprends en partie la pesanteur » ei l'importance du joug qu'on veut vous im- » poser ; mais il faut travailler ; vous avez de la « jeunesse et de la santé ; ce n'est pas à moi à )) vous exhorter à la sacrifier à la gloire de Dieu, » au bien de l'Eglise et au salut du Roi. Voyez une » lettre d'im de vos amis ■^ , qui sait ce qui se » passe ; x ous nous gaiderez le secret à tous ; il
^Mémoires du chancelier d'Afiuesseau , l. xiir, p. 1G3. — ' Quoique M. de Noailles ne devint cardinal que quehjues années après (en 4700), nous lui donnons déjh le tiU-e souii lequel il a élé le plus connu. — ^ L'évèque de Charlre».
» faut quelquefois tromper le Roi pour le servir , » ei j'espère que Dieu nous fera la grâce de le n ti'omper encore en pareille intention, et de con- » cert avec vous ; « et sans attendre un consentement plus prononcé , madame de Maintenon Ut nommer M. de Noailles à l'archevêché de Paris, dès le lendemain 19 août 1H95.
Quelques personnes furent surprises que Louis XIV n'eût point placé Rossuet sur le premier siège de cette église gallicane , dont il étoit l'oracle et le plus digne interprète. On doit bien croire que cette pensée se présenta à l'esprit du Roi et de la personne en qui il avoit le plus de confiance. Il paroit même que madame de Maintenon crut devoir consulter le curé de Versailles ' ; soit qu'elle voulût fixer ses propres irrésolutions, soit qu'elle voulût simplement connoiti-e l'opinion publique sur les trois lujmmes du clergé de France , qui jouissoient de la plus grande réputation. Elle dut être contente delà lépunsc (pfelle reçut, et qui étoit conforme au vœu de son cœm-. « Plusieurs pensent , répondit le curé de Versailles , que si » M. de Fénelon - n'avoit pas été placé depuis » peu , le choix tomberoif sur lui , et on le désire » si fort, (pie l'on voudroit que cette première •>■> grâce du Roi ne fût que l'avant-goùt d'une plus » grande. Mais vous savez , interrompit madame » de Maintenon , ce qui nous empêche de le pro- » poser ; mais M. de Meaux et M. de Chàlons » nous restent ; auquel des deux vous arrête- » riez-vous ? A celui qui refuseroit , répondit le » curé , et certainement M. de Chàlons n'accep- » fera pas. »
Quelques amis de Bossuet, séduits par ces fausses idées de gloire et d'amour-propre , qui surnagent quelquefois dans les âmes les plus pieuses , auroient désiré qu'on eût propesé l'archevêché de Paris à Rossuet , et qu'il l'eût jefusé. (( 11 y a » toute apparence , leur l'épondit Bossuet ^ , et » même toute cei-titude , (pie Dieu par sa misé- •» l'icorde , autant que pai- sa justice , me laissera » dans ma place. Quand vous souhaitez qu'on r> m'offre et que je refuse , vous voulez contenter » la vanité ; il vaut mieux contenter l'humilité ; )) il n'y a plus à douter, malgré tant de vains dis- » cours des hommes , que , selon tous mes désirs, » je ne sois enterré aux pieds de mes saints pré- » décesseurs , en travaillant au salut du troupeau » qui m'est confié. »
R(?fi-oidi?semeiilde madame de Maintenon à l'égard de madame Giiyon et de Fénelon.
La conduite inexcusable de madame Guyon envei's Bossuet , et le mystère avec lequel elle étoit venue se cacher à Paris , avoient singulièrement indisposé contre elle madame de Maintenon et Bossuet. C'est depuis cette époque que nous les voyons l'un et l'autre aussi aigris contre elle, qu'ils
' Fran(:oisHi'bert, curé de Versailles, depuis (îv^que d'Agen; son opinion iniluoil quelquefois sur madame de Maintenon pour le choi\ des évt'^ques. — * Fénelon venoit départir pour Cambrai peu de jours auparavant. — •'' Leilie de Bossucl a madame de Luynes, religieuse aJouarre,
HISTOIRE DE FÉNELON
avoient paru portés jusqu'alors à accueillir favorablement ses explications.
Les suites fâcheuses de cette disposition retomboient nécessairement sur Fénelon. La prévention qu'il conservoit pour elle ne lui permeltoit ni de la condamner , ni de l'abandonner entièrement. La délicatesse même de sa conscience l'invitoit à se montrer le défenseur, ou du moins l'interprète favoiable des sentimens d'une femme dont il connoissoit toute la piété, et qu'il crovoit douée d'une grâce particulière pour conduire' les âmes religieuses dans les voiis de la perfection chrétienne.
Lorsque Fénelon avait pris congé de madame de .Mauitenon pour aller à Cambrai, peu de jours ayant la mort de M. de Harlav, elle avoit paru désirer d'entretenir avec lui une correspondance sur le ton de leur ancienne amitié. On retrouve en eflét , dans une lettre qu'il lui écrivit à cette époque ' , cette confiance et celte hberté qui laissent croire que leurs sentimens mutuels n'avoient encore éprouvé aucune altération sensible ; celte lettre peint avec une aimable gaité les mœurs singulières de quelques maisons religieuses de Flandre. Telle étoit encore ropinion'favorable que madame de Maintenon conseivoit de Fénelon, qu'elle crut devoir envoyer cette lettre aux daines de Saint-Cyr, en y ajoutant ces mots : « Ce n'est « pas assez de faire des exhortations à nos filles ; » il leur faut donner des exemples de perfection. ') En voici un que j'ai tnnwédans un auteur, qui » ne leur est ni suspect , ni désagréable. »
A son retour à Versailles, Fénelon continua à voir madamede Maintenon avec la même Uberté, si ce n'étoit avec la même confiance ; toujours fidèle à son cai-actère de franchise et de simplicité , il ne se cioyoit pas obligé de lui faire un mvstère de l'estime et même de la vénération qu'il ne cessoit d'avoir pour madame Guvon. Il ne paroît pas que madame de Maintenon en fût encore aussi blessée qu'elle le parut depuis. Elle écrivit au cardinal de Xoailles ^ : « J'ai* vu hier » M. de Beauvilliers ; je crois cet homme-là fort » droit. Je vis aussi M. rarchevèfiue de Cambrai , » ({ui m'assura fort du désir qu'il a d'être bien » avec vous. Nous parlâmes de madame Guyon : » il ne change point là-dessus ; je crois 'qu'il » souflnroit le martvre plutôt (jue de con\eiiir » qu'il a tort. »
Madame Guyon est arrêtée. — Ordonnance de révt^que df Cliartres contre ses écrits.
Fénelon letouina une seconde fois à Cambrai vers le milieu de décembre Kiîi:; , et ce fut trèspeude jours après qu'arriva le fameux é(;lat,dont les^ suites furent beaucoup plus malheureuses qu'on lie l'avoit piévu. Bossuet avoit vivement sollicité (|u'on s'cissiirât delà personne de madame Cuyoïi ; on étoit depuis long-temps à sa recherche , et on n'avoil ]>u découvi'ii- encoi'e sa re-
traite ; elle fut enfin arrêtée dans une petite maisoa du faubourg Saint-Antoine, vers le 24 décembre 1693, et conduite à Vincennes. Madame de Maintenon s'empressa d'en donner avis au cardinal de iNoailles pai- le billet suivant : « Le Roi » m'ordonne , Monseigneur, de vous mander que » madame Guyon est arrêtée ; que voulez-vous » qu'on fasse de cette femme , de ses amis , de » ses papiers? le Roi sera encore ici tout le matin; » écrivez-lui directement. »
Le parti le plus simplfi et le plus raisonnable auroit été de la placer dans une maison religieuse de quelque pro\ ince éloignée , où il auroit été facile de surveiller ses correspondances , en supposant qu'elles offrissent (juelque danger ; elle y auroit vécu , et seroit morte presqu'ignorée.
Ses ennemis , ou plutôt les ennemis de ses amis, s'étoient flattés que sa détention leur procureroit des moyens ou des prétextes pour remonter à des personnages un peu plus importans ; mais l'examen le plus sévère ne produisit aucune découverte qui pût justifier la rigueur des traitemens qu'elle eut à essuyer. On voit par les lettres de madame de Maintenon au cardinal de Noailles * , que si son vœu et celui de ce prélat eussent été suivis , cette malheureuse affaire auroit commencé et fini par les moyens les plus simples et les plus réguliei's ; mais Bossuet était justement blessé des procédés de madame Guyon. 11 écrivit à madame de Maintenon -, aussitôt qu'il apprit qu'elle étoit arrêtée, « qu'il en étoit ravi, et que ce mys- » tère cachoit bien des maux à l'Eglise. »
11 faut convenir que madame Guyon olfrit de son côté de justes motifs pour qu'on se crût obligé de ne pas lui rendre une liberté dont elle n'auroit pas manqué d'abuser. Sa passion dominante étoit alors de chercher à propager sa doctrine et ses maximes au moins très-singulières. Au heu de montrer dans les interi'ogatoires qu'elle subit à Vincennes, le même esprit de repentir et de soumission (pi'elle avoit paru montrer au couvent de la Visitation de Meaux ' ; « elle déclara ({u'elle » avoit continué d'avoir commerce avec le père » Lacombe , parce qu'on ne le lui avoit jamais dé- » fendu , et qu'elle le regardoit comme un saint » homme ; elle soutint toujours qu'à son égard » elle n'avoit jamais été (ians l'erreur ; qu'elle )) avoit pu pécher eu (pielques expressions , n'étant » pas assez instruite des termes , mais qu'elle » n'avoit jamais eu de mauvaise doctrine ; qu'on » avoit pu condamner ses livres pour les cxpres- » sions, mais que le dogme en étoit sans atteinte; » qu'ainsi elle n'avoit jamais eu besoin de rétrac- » talion , (!t (pi'à la faveur d'une simple déda- » ration , M. de Meaux lui avoit do>mé une déda- » ration authentique qu'il étoit content d'elle ; )) (£ue c'étoit une api)robation de sa conduite et » de sa doctrine. »
Ce singulier entêtement fit sentir au cardinal de Noailles qu'il étoit convenable et nécessaire d'exiger de madame (ui von une rétractation plus formelle et plus précise ([uc celle qu'elle avoit signée à Meaux: elle s'y lefusa pendant plusieurs mois.
flf Fnicinii , t. IX
^ 1,0 l.'i iicivciiibri;
1 I),- .-1 n '.) j; nuscril du l'irol.
IGOC. — - 2 jaiivior 1696. — ' Ma-