‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 235 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Ce fut à Cambrai , où Fénclon venoit à peine d'arriver, qu'il apprit que madame Guyon étoit arrêtée et détenue à Vineennes. Ce coup d'autorité ne lui peiuiit pas de douter qu'elle avoit des ennemis puissans, ipii s'éloieut pi'oposés de faire ce premier essai de leur force et de leur crédit , pour attaquei- avec plus d'avantage ses amis et ses protecleuis.

Avant que madame Guyon eut été arrêtée , l'évèque de Chartres avoit fait paroître son ordonnance contre ses écrits et ceux du père Lacombe ; cette ordonnance , datée du 21 novembre 169o , rapportoit un très-grand nombj-e de propositions extraites de leurs ouvrages , et particulièrement du traité des Torrens de madame Guyon , qui n'étoit encore (pie manuscrit. 11 est certain qu'en lisant ces propositions, on ne peut assez s'étonner du délire de l'imagination humaine, lorsqu'elle veut s'écarter de celte sage réserve que l'auteur de la nature lui a presciite. La plupart de ces propositions sont inintelligibles, si elles n'ont point le sens déterminé par l'acception commime, ou conduisent à des conséquences i-cvoltantes . si elles doivent être prises dans le sens qu'elles ofl'rent naturellement à l'esprit des lecteurs. L'ordonnance de révè(|ue de Chartres , (juoique trèsopposée à la doctrine de madame Guyon , étoit si exacte et si régulière , si pleine d'égards et de mesure poui' la personne des auteurs condamnés, que Fénelon lui-même, si nous en cioyons .AL Tronson ' , « la trouvoit très-bien composée, et » en approuvoil fort le style. »

I,e duc do Beauvillicrs effraye de l'orage qui se forme contre Fénelnn.

Depuis la détention de madame Guyon , Fénelon s'imposa la loi de ne se permettre aucune démarche qui pût le faire regarder comme partisan d'une doctrine devenue si odieuse ; il est vraisemblable (jue si l'on n'eût pas dans la suite exigé de sa part des actes au moins indirects , pour le faire expliquer sur la personne de madame Guyon d'une manièie contraire à l'opinion qu'ilcn avoit, toutes ces malheureuses conleslations auroient tini sans éclat , sans contradiction et sans scandale. 11 ignoroit encore jusqu'à quel point on étoit parvenu à aigi'ir l'esprit de madame de Maintenon , et combien son existence à la cour , et celle de ses amis les plus chers, étoit devenue précaire et incertaine. M. de Beauvilliers étoit mieux instruit; mais son extrême délicatesse ne lui avoit pas permis de faire connoître à son ami le danger (jui les menaçoit également. Il ne vouloit pas qu'aucune considération d'amitié pût invitei' Fénelon à fléchir sur des points oîi l'honneui- et la vérité pou voient être intéressés. C'est dans une lettre de la propre main de M. de Beauvilliers à M. Tronson , que nous ti'ouvons ces détails ; ce respectable ecclésiastique étoit non-seulement son dù-ecteur, mais son conseil et sa consolation dans tous les momens de sa vie ; la sincérité avec la-

Corresp. de Fénelon , t. ix, p. 76, noie

quelle il s'ouvre à lui sur les vues de madame de Mainienon , et sur les orages intéiieurs de ce cabinet , oii s'agitoient les plus grands intérêts de la cour , inspircTa peut-être plus de confiance aux lecteurs que les lécits moins fidèles (pie Ton trouve si Souvent dans l'histoire ou dans les mémoires du temps.

» Je vous (hrai , Monsieur ' , avec la sincérité » que vous me connoissez, qu'il me paroît claire- » ment (ju'il y a une cabale tiès-forte et trèsw animée contre M. l'archevêque de Cambrai. M. » de Chai'tres est trop homme de bien pour en » être; mais il est prévenu et échauflé sous main. » Pour madame de Maintenon , elle suit totale- » ment ce qu'on lui inspire , et croit rendre » gloire à Dieu , en étant toujours prête à passer » aux dernières extiémités contre M. de Cambrai. » Je le vois donc à la veille peut-être de se voir » ()té d'auprès des pi'inces , comme étant capable » de leur nuire par sa mauvaise doctrine. Si on » l'entreprend , et qu'on y réussisse , je pourrai » avoir mon tour ; mais, au scandale près, je » vous diiai ingénument que j'en serois, ce me » semble , bientôt consolé ; si même { après une » aventure pareille à celle de M. de Cambrai ) » vous estimiez qu'il fût d'ordre de Dieu que je )) n'attendisse point à être chassé , et que je quit- » tasse de mon pur mouvement, je ne me sentirois » pas de i-épugnance à le faire ; vous me croirez » aisément, si vous vous souvenez de ce qui s'est » passé entre nous.

« Pour revenir à M. de Cambrai , je ne lui con- ') seillerois pas , quand il le voudroit , de faire une » condamnation formelle des livres de madame » Guyon. 11 donneroit aux libertins delà cour un 5> trop beau champ , et ce seroit confirmer tout ■>■> ce qui se débite au préjudice de la piété. Quoi! » dans un temps où M. de la Reynie ^ vient , » pendant six semaines entières , d'interroger ma- » (lame Guyon sur nous tous , quand on la laisse )) prisonnière , et que ses réponses sont cachées » avec soin , M. de Cambrai , un an après MM. de « Paris et de Meaux , s'aviseroit toid d'un coup de » fiiire une censure de livres inconnus dans son » diocèse ! Ne seroit-ce pas donner lieu de croire » qu'il est complice de tout ce qu'on impute à » cette pauvre femme , et que par politique et » crainte d'être renvoyé chez lui , il s'est pressé » d'abjurer.

)) Vous savez , Monsieur , tout ce que je vous ai « dit de ma conduite sui- madame Guyon ; j'ai » laissé passer toutes choses ; encore aujourd'hui » je garde un profond silence , et je continuerai , » je crois , parce que je suis persuadé que Dieu le » veut ainsi. Mais pour M. de Cambrai , je me » croirois obligé de (lire ouvertement ce quipour- » roit le justifier; et quand il seroit hors d'auprès 5) des princes, je ledirois encore plus hautement, » parce que j'aurois encore plus d'espérance de » persuader , pu!S(ju'il n'y auroit plus d'intérêt » pour moi , et (pi'on verroit que la justice et la » vérité seules m'obligeroient à faire ce que je » ferois. Je vous supplie que ceci soit pour vous

' Lettre de M. de Beauvilliers a M. Troiisdii , 29 lëviier 1696. Corresp. de Fénelon, t. ix, p. 80. — - Liculeiiant Uc police.

HISTOIREDE FÉNELON.

» seul , Monsieur; râla réserve de Tarticle qui » contient mes réflexions sui- les interrogatoires « de M. de la Reynie , par rapport à ce qu'on veut » exiger de M. de Cambrai , je vous proteste que » c'est la seule chose que je lui ai dit que je vous « manderois , et que je lui ai caché le reste. Vous » me connoissez Irès-éloigné , par la miséricorde » de Dieu , de vouloir vous mentir. Le temps w presse de parler à M. de Chartres ; au moins , w je crois le-'foir ainsi. Faites-moi savoir des nou- « velles de votre santé par un billet que M. Bour- 5) bon ' m'écrira , s'il lui plait. Priez Dieu pour » moi , j'en ai en véi ité plus de besoin que je ne » peux vous le dire. J'avois proposé à M. l'évèque " de Chartres que M. de Cambrai s'exprimât bien » nettement sur les propositions mauvaises , et » qu'il s'expliquât sur les douteuses ; cela ne lui « a pas pai-u suffisant , et on lui persuade que le » bien de l'Eglise veut une condamnation précise •» des livres de madame Guyon.

)' Madame de Beauvilliers, qui sait que je vous » écris , me prie de vous faire un compUment de " sa part ; elle vous auroit été voir, si elle n'eût « été très-incommodée depuis trois mois. Au reste, ': comme je l'ai dit à M. de Chartres, on n'a nulle « inquiétude à avoir sur le chapitre des princes; >' aucun d'eux ne sait qu'il y ait au monde une » femme qui s'appelle madame Guyon , ni un » livre intitulé le Moyen court. Si nous avons eu « une conduite de cette réserve envers M. le duc » de Bourgogne , qui est sensible à la piété , et » d'im esprit très-avancé , dans un temps oii rien » ne paroissoit à craindre , nous aviserions-nous " à présent de chercher à lui donner des impres- » sions , qui ne conviendroient pas , quand nous » sommes si éloignés nous-mêmes d'avoir des sen- « timens condamnables , et que d'ailleurs le père » de Valois, son confesseur, est aussi sûr qu'il l'est » sur le fait du quiéfisme. »

.X'XXlil.

Précautions fie l'évèque de Chartres contre la nouvelle spiritualité. Conférences à Saint-Cyr.

On voit , par la suite des évènemens , que M. Tronson réussit d'abord à dissiper, ou du moins à calmer les préventions de l'évèque de Chartres ; mais ce prélat n'en persévéra pas moins dans le système de conduite qu'il avoit adopté pour déraciner dans son diocèse et à Saint-Cyr les maximes de cette nouvelle spiritualité qui lui étoit si suspecte.

Le premier résultat de son ordonnance du 21 novembre KiOo , fut une espèce de réforme dans la direction spirituelle de la maison de Saiiit-(Jyi- , dont il étoit supérieur.

A sa prière , madame de Mainlennn engagea Bossuet à faire à Saint-Cyr des conférences publiques sur les caraclèresde la véritable et de la fausse spij'itualité , et elle y assista elle-même ; ces conférences eurent lieu le .■> février et le 7 mars l(i9(). .Madame de Mainlendu s'étoil surtout proposée de se servii' de ces conférences i)oiu-

' Dircelcurnu suininaiie 'le S;iiiil-Sul[iii c , iPi(iuiniaii<lablc jiar sa haute piOté, et qui servoil de secrOlaire ti M. Troiisoii.

ramener celles des religieuses de Saint-Cyr qu'ell<^ soupçonnoit de penchei" vers les opinions de madame Guyon par confiance pour Fénelon. Parmi elles, étoit madame de la Maisonfort , qu'elle affèctionnoit d'une manière si particulière ; elle l'autorisa même à entrer dans une espèce de controverse par écrit a^ec Bossuet. Nous avons sous les yeux le mémoire des questions de madame de la Maisonfort , (;t des réponses de Bossuet •. On est étonné , en lisant les unes et les autres , de voir d'un côté la finesse , l'esprit , la subtilité , la délicatesse d'expressions avec lesquelles une simple religieuse analyse des matières si abstraites ; et de l'autre , la clarté , la simplicité et la force de raisonnement qu'un honinie d'un rang et d'un génie aussi élevé que Bossuet daigne employer dans une circonstance où tout autre que lui se seroit peut-être borné à parler le langage de l'autorité. Cette condescendance paternelle ennoblit bien plus Bossuet, que n'auroit pu le faire un ton plus décisif et plus tranchant.

Si une délicatesse excessive en amitié , ou plutôt la conviction intime de sa couscience sur la vertu de madame Guyon , n'eût pas rendu Fénelon un peu trop inflexible, s'il eût bien voulu déférer à la droiture et aux conseils de l'évèque de Chartres et aux vues de conciliation de M. Tronson , qui ne pouvoit lui être suspect, il auroit été encore à temps de prévenir l'orage qui le menaçoit. C'est ce qu'il est facile de reconnoître par les lettres de M. Tronson *.

Madame Guyon étoit renfermée depuis près de huit mois dans le donjon de Vincennes ; elle persisloit toujours à penser et à dire que sa doctrine étoit irréprochable , et qu'elle avoit pu seulement se tromper , en employant des expressions peu exactes. L'abus qu'elle avoit fait du certificat que Bossuet lui avoit donné à Meaux, exigeoit qu'on prît des précautions plus sévères pour s'assurer de ses véritables sentimcns , et se garantir de nouvelles variations de sa part. Elle se refusoit avec opiniâtreté à donner cette satisfaction à l'official du cardinal de Noailles. Elle se flatta que M. Tronson, aini de Fénelon , se montreroit peut-être plus facile , et elle écrivit tout-à-coup (ju'elle étoit pi-êle à souscrire à tout ce que M. Tronson croiroit juste et convenable. Le cardinal de Noailles connoissoit l'affection du supérieui" de Saint-Sulpice pour Fénelon , mais il connoissoit aussi sa droiture et l'exactitude de ses*principes; il s'en remit à lui avec une entière confiance pour la rédaction de la formule de soumission de madame Guyon.

Madame (luyon signe une déclaration de soumission. Elle est transférée à Vaugirard

Fénelon , toujours convaincu de la pureté des intentions de cette femme , et peut-être toujours un peu trop favorable à sa doctrine^ rédigea lui-

' C.i's (lucsliiins et CCS ii'poiisi's ont iMc pul)liiV"s ,'n 1829, MUis le lilii" ilo l.dlrea htcdilca de llnssm;! n madame de la Maisonjurl , iii-S' «t 85.

Corrfsp. d* l'niclov , 1. ix, p. 8i

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