‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 236 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

même un projet de soumission que nous avons encore de sa main , et le proposa au cardinal de Noaillcs et à .M. Tronson. M. Tronson le jugea insuffisant ' ; il en adopta seulement une partie , et rectifia plusieurs expressions (|ui ne lui parurent pas renferme!- une soinnissiou pleine et entière , et y ajouta un enlacement formel de la part de madame Guyon , de conformer désormais sa conduite et ses sentimens anx règles et aux instructions qui lui seroient prescrites par Tarchevèque de F'aris , son supérieur.

.Madame (myon fut fidèle à rengagement qu'elle avoit pris, et signa le "IS août iC^M, la déclaiatiou rédigée par M. Tronson. Elle fut transférée au mois d'octobre suivant à Vaugiiard , dans une petite maison , où elle resta presque aussi sévèrement gardée qu'à Vincennes , avec deux femmes destinées à la servir, et (pu avoient été arrêtées en même temps (pi'elle. On lui interdit toutes visites et toutes correspondances extérieures ; on la remit pour sa direction spirituelle entre les mains de M. de la Chétaidie , curé de Saint- Sulpice.

On seroit teidé de croire , par une lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles , que Bossuet avoit vu avec peine ce foible adoucissement accordé à madame Guyon ^ « En envoyant >' à M. de Meaux , il y a deux jours , un paquet » d'une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu'on )) pensoit à mettre madame Guyon auprès de M. •>•> le curé de Saint-Sulpice ; nous n'aurons pas là- » dessus son approbation; mais pour moi, je crois » qu'il est de mon devoir de dégoûter des actes M violens le plus qu'il m'est possible. »

Les écrits de Fénelon supprimés à Saint-Cyr par madame de Maintenon.

Madame de Maintenon s'étoit totalement éloignée de Fénelon , depuis qu'on étoit parvenu à la faire consentir aux mesures de rigueur qu'on exerçoit contre madame (iuyon. Nous rapporterons quekpies fraemeriS d'in e longue lettre de Fénelon à M. Tronson; elle donnera l'idée de toutes les difficultés et de tous les embarras de sa position 3 :

« Je vous supplie, Monsieur, de tout mon cœur, » par toute l'amitié que vous me témoignez de- )) puis tant d'années , d'examiner soigneusement , » et le plus tôt que vous pourrez, les cahiers que

« je \ous envoie ' Si quelque chose vous pa-

» roît un peu équivoque, marquez l'endroit; je » l'expliquerai dans les termes les plus forts et » les plus précis ; si vous trouvez que je me » trompe pour le fond des choses, vous n'aurez )) qu'à me corriger , et qu'à mettre à l'épreuve » ma docilité : voilà ce qui regaide la doctrine.

>' Pour la personne (madame Guyon) , on veut » que je la condamne avec ses écrits. Quand l'E-

' [>p|lrc (le M. Tronson au dur Ae. Chpvrcusc, 27 août 169G. Corresp. de Fénelon, t. ix, p. ît". — ^ Du 25 septembre 1696. — * Lettre de FOnelon a M. Tronson, 26 février 1696. Corresp. de Fénelon, t. ix , p. 78. — * Fénelou y exposoit leg véritables sentimens sur la charité.

» glise fera là-dessus un formulaire , je serai le » premier à le signer de mon sang et à le faire » signer. Hors de là, je ne puis, ni ne dois le faire. " J'iii vu de près des faits certains (pii m'ont infi- » niment édifié ; pourquoi veut-on qtie je la con- » daiTine sur d'autres faits que je n'ai point vus , » <pii ne concluent rien par eux-mêmes, et sans » rentendre pour savoir ce qu'elle y répondroit.

» Pour les écrits (do madame Guyon), je dé- ') clare hautement que je me suis abstenu de les » exannner, afin d'être hors de portée d'en parler •» ni en bien in en mal , à ceux (jui voudroient » malignement me faire parler. Je les suppose en- » core plus pernicieux qu'on ne le piétend ; ne » sont-ils pas assez condamnés [)ar tant d'ordon- » nances, qtù n'ont été contredites de personne, » cl aiiMpiclles les amis de la personne et la per- » sonne même se sont soumis paisiblement? Que » vetit-on de pltis ? je ne suis point obligé de cen- » suier tous les mauvais livres , et surtout ceux >) (jui sont absolument inconnus dans mon dio- » cèse. . . . Me convient -il d'aller accabler une » pauvre personne , que tant d'autres ont déjà » foudroyée , et dont j'ai été ami. 11 ne me con- « vient pas même d'aller me déclarer d'une ma- )) nière affectée contre ses écrits ; car le public ne » inanqueroit pas de croire que c'est une espèce » d'abjuration ([u'on m'a extorquée. . . Quant à » M. de Meaux , je serai ravi d'approuver son )) livre comme il le souhaite ; mais je ne le puis -» honnêtement , ni en conscience . s'il attaque une )) liersonne qui me parait innocente , ou des écrits » ({ue je dois laisser condamner aux autres , sans >) y ajouter inutilement ma censure Je reviens à « M. l'évêque de Chartres ; c'est un saint prélat , 1) c'est un ami tendre et solide ; mais il veut , par 5) un excès de zèle pour l'Eglise et d'amitié pour )) moi , me mener au-delà des bornes. Je crois )) que madame de Maintenon a la même pente ; )) il n'y a que lui qui puisse la calmer, et il n'y 5) que vous. Monsieur, qui puissiez persuader M. » de Chartres de mes raisons , si vous en êtes » persuadé vous-même. On veut me mener pied )) à pied , et insensiblement par une espèce de con- « cert secret ; c'est M. de Meaux qtii est comme le » preiuier mobile ; M. de Chartres agit par zèle w et par bonne amitié ; madame de Maintenon » s'afflige et s'irrite contre nous à chaque nou- 1) velle imjtression qu'on lui donne. Mille gens de « la cour , par malignité , lui font revenir par » voies détournées des discours empoisonnés con- )) tre nous, parce qu'on croit qu'elle est mal dis- » posée. M. l évê(iue de Chartres et elle sont per- 1) suadés qu'il n'y a rien défait^ si je ne condamne » la personne et les écrits ; c'est ce que l'inqui- )) sitionncme demanderoit pas; c'est ce que je ne » ferai jamais (lue pour obéir à l'Eglise, quand )) elle jugera à propos de dresser un formulaire V connue coutn; les Jansénistes ; qu'importe que 5) je ne croie madame Guyon ni méchante ni M folle , si d'ailleurs je l'abandonne par un pro- » fond silence, et si je la laisse mourir en prison, » sans me mêler jamais ni directement ni indi- » rectement de tout ce qui a rapport à elle ?. . . . )) Tout se réduit donc de ma part à ne vouloir » point parler contre ma conscience , et à ne vou- B loir point insulter inutilement à une personne

HISTOIRE DE FÉNELON

» que j'ai révérée comme une sainte , sur tout ce » que j'en ai vu par moi-même. En vérité, peut- » un douter de ma bonne foi ? ai-je agi en homme » politique et dissimulé ? serois-je dans l'embarras )) où je suis ,.si j'avois eu le moindre respect hu~ » main ? Pourquoi donc me demander ce qu'on » exigeroit à peine d'un homme suspect d'impos- )) ture ? Je vous conjure , .Monsieur, de lire tout » ceci attentivement , et même de le faire lire à » M. révêque de Chartres , si vous le jugez à » propos.... Après cela je n'ai plus rien à faire » que de laisseï- décider la Providence. »

M. Tronson communiqua cette lettre à ré\èque de Chartres , et par\int à lui fiiire sentir la justice des considérations qu'elle renfermoit. Ce prélat parut d'abord convaincu que la position personnelle de Fénelon ne lui permettoit ni de condamner madame Guyon , ni de censurer ses livres , ni même d'approuver l'ouorajie que Bossuct se préparoit à publier. 11 se borna à désirer ' que dans toutes les circonstances qui s'ofTriroient naturellement, Fénelon témoignât qu'on avoit eu raison de les censurer. Fénelon en prit l'engagement, et il y fut fidèle.

Madame de Maintenon, qui se regardoit comme la cause involontaire du désordre que la contagion des maximes de madame Guyon avoit introduit à Saint-Cyr, faisoit usage de toute son autorité pour n'y" laisser subsister aucune trace de ses écrits; elle étendit cette espèce de proscription jusqu'à ceux de Fénelon. Le prix extrême que madame de la Maisonfort attaGhoit à conserveifout ce qui lui venoit de la main d'un directeur respecté, fut l'une des causes qui commencèrent à refroidir madame de Maintenon pour cette jeune l'cligieuse, qui lui avoil fait éprouver un goût et une tendresse qu'elle se plaisoit à avouer aux auties , et à s'avouer à elle-même. Ce fut à cette occasion qu'elle lui écrivit une lettre, où l'esprit et la gi-àce se mêlent à l'expression de l'intérêt le plus doux et la raison la plus aimable.

» Quant aux écrits de M. de Cambrai, lui écri- » voit-elle , pourquoi faut-il que vous les gardiez; » et croyez-vous soutenii- cette singularité ? Vous )) savez que nous les a\ons montrés malgré lui , » et ce que votre imprudence et la mienne ont >» fait là-dessus. 11 nous a dit , il nous a écrit plu- » sieurs ibis que ces écrits n'étoient point pi'opres )) à toute sorte de persoiuies, et (ju'iis pouvoient » même être très-dangereux; (pri] les avoit faits >) pour cha({uc paiticulière à qui il répondoit, et » .sans aucune piécantion. Vous êtes souvent con- » venue (ju'ils ont fait du mal , parce qu'on ne » les entendoit pas , et qu'on les prenoil par }\ar- » tics, sans examiner l'ensemble; ou qu'on les » appii<]uoit mal , en les détournant du sens de » l'auteur. Je suis assurée qu'il voudroit de tout » son cœur qu'ils ne fussent pas chez nous. Pour- » rpioi donc, ma fille, voulez- vous les y retenir?» File paroissoit re[irocher à madame de la Maisonfort de chercher plus à satisfaire son goût et la délicatesse de ses sentimens, en se nourrissant des écrits de Fénelon, que le goût de la \érilal)!e piété.

« Pour(iuoi Dieu V(jus a-t-il donné tant d'esprit

» et de raison ? Croyez-vous que ce soit pour dis- )) coiu'ir, pour lire des choses agréables , pour » juger des ouvrages de prose et de vers , pour )) comparer les gens de méi'ite et les auteurs ? Ces » desseins ne peu^ent être de lui. 11 vous les a M donnés pour servir à un grand ouvrage établi » pour sa gloire. Tournez vos idées de ce côté-là, » elles sont aussi solides que les auti-es sont fri ■ » voles... Vous auriez au plus de plaisir dans le )) monde , et , selon les apparences , vous vous n seriez perdue. Ou Racine , en vous parlant du >j jansénisme , vous y eût entraînée , ou M. de » Canibrai auroit contenté , ou même renchéri » sur votre délicatesse , et vous seriez quiétiste. )> Il faut que votre esprit devienne aussi simple » que votre cœiu-. Que voudriez-vous apprendre , » ma chère fille? Je vous réponds , sur beaucoup )) d'expéj'ience , qu'après avoir beaucoup lu , vous » vei-riez que vous ne sauriez rien. Votre religion » doit être tout votre savoir... 11 faut vous huw milier. Vous avez un reste d'orgueil que vous )) vous déguisez à vous-même sous le goût de » l'esprit : vous ncn devez plus avoir, mais vous w devez encore moins chercher à le satisfaire avec » un confesseur. Le plus simple est meilleur pour « vous Vous devez vous y soumettre comme un » enfant. Comment surmonterez-vous les peines » que Dieu vous enverra dans le cours de votre » vie , si un accent normand ou picard ^ous » arrête ; ou si vous vous dégoûtez d'un homme , » parce qu'il n'est pas aussi sublime que Racine. Il Ne nous occupons point de ce qu'il faiulra tôt ou » tard abjurer. Vous n'avez encore guère vécu , et ■>•> vous a\ ez pouitanl à renoncer à la tendresse de » votre cœur et à la délicatesse de votre esprit... » Je voudrois bien ^ous mener à Dieu ; je contri- » buerois à sa gloire. Je ferois le bonheur d'une « personne que j'ai toujours aimée particulière- » ment , et je rendrois un grand service à un ins- » titut qui ne m'est pas indifférent. »

Fénelon condamne les errenis aliribnéesà madame Guyon, en excusant ses intentions.

Madame de Maintenon étoit bien éloignée de vouloir détachei' absolument madame de la Maisonfort de Fénelon ; elle lui avoit été elle-même trop sincèrement attachée , jiour ne pas s'ouvrir à lui sur la jtoine que lui faisoit épiouver ce (|u'elle appeloil son aveuglement pour madame (àiyon : elle pril le paili de lui écrire. Nous n'avons point sa lettre , inais nous avons trouvé dans nos manuscrits la réponse de Fénelon; elle annonce tant de candeur et de bonne foi , elle peint si parfaileinent les dispo-iilions de toutes les pcrsoiuies (pii inlluoienl alors sur les afiàires du<|iuétismc, (jue nous cioNons (le\oii' la rappoi'ter eu entier. C'est d'ailleurs la iiremière occasion où nous o])servons (|uo Fénelon ait indiqué Bossuel à madame de ]\lainienon , connue le principal auleurd(>s inculpai ions (|u'oiiclieich()it à répandi'e contre lui '.

ssji. de l'nirhni, I. IX, i>- **■"'•

I).ja V.

dans sa IcUrca M. 'IriPiiron , s'cloil plaint

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