‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 237 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

« Votre dernière lettre «, qui devoit m'affliger » sensiblement , Madame , me remplit de conso- » lation ; elle me montre un fond de bonté, qui » est la seule chose dont j'étois en peine. Sij'étois » capable d'approuver une peisonne qui enseigne » un nouvel Evangile , j'auiois horreur de njoi- » même ; il faudroit me déposer et me brûler , » bien loin de me supporter comme vous faites. » Mais je puis fort innocenunent me tromper sur » une pei£3nne que je crois sainte , ])arce que je « crois <|u'elle n\a jamais ou intention d'enseigner » ou de croire rien de contraire à la doctrine de » l'Eglise catholi(iue. Si je me tiompedans ce fait, » mon erreur est très-innocente ; et comme je ne » veux jamais ni parlei-, ni écrire pour autoriser, » ou excuser cette pei'sonue, mon eri-eur est aussi » indifférente à l'Eglise, qu'innocente pour moi.

» Je dois savoir les vrais scntimens de madame » Gtiyon , mieux que tous ceux qui l'ont exami- » née pour la condamner; car elle m'a parlé avec » plus de confiance qu'à eux. Je l'ai examinée en »> toute rigueur , et peut-être que je suis allé Irop » loin pour la contredire. Je n'ai jamais eu aucun » goût naturel pour elle ni pour ses écrits. Je n'ai y> jamais rien trouvé d'extraordinaire en elle (jui » ait pu prévenir en sa faveur. Dans l'état le plus » libre et le plus naturel , elle m'a cxpHqué toutes » ses expériences et ses sentimens. 11 n'est pas » question des termes que je ne défends point , » et qui importent peu dans une femme , pourvu » que le sens soit catholique. 11 m'a paru qu'elle » étoit naturellement exagérante , et peu précau- » tionnée dans ses expériences ; elle a même un w excès de confiance pour les gens qui la question- » nent. La preuve en est bien claire , puisque M. » de Meaux t^ous a redit comme des impiétés les » choses qu'elle lui avoit confiées avec un cœur » soumis et en secret de confession. Je ne compte )) pour rien ni ses prétendues prophéties , ni ses » prétendues révélations ; je ferois peu de cas » d'elle , si elle les comptoit pour<iuelque chose. » Une personne qui est bien à Dieu , peut dire » dans le moment ce qu'elle a eu au cœur, sans » en juger et sans vouloir que les autres s'y arrè- H tent. Ce peut être une impri.ssion de Dieu (car )) ses dons ne sont point taris) , mais ce peut » être aussi une imagination sans fondement. La « voie où l'ou aime Dieu , uniquement pour lui, » en se renonçant pleinement soi-même , est une » voie de pure foi , qui n'a aucun rapport avec » les miracles et les \ isions. [*ersonne n'est plus » précautionné , ni plus sobre que moi là-dessus. » Je n'ai jamais lu ni entendu dii-e à madame » Guyon qu'elle fût la pierre ançjulceire. Mais sup- » posé qu'elle l'ait dit ou écrit , je ne suis point » en peine du sens de ces paroles ; si elle veut » dire qu'elle est Jésus-Chiist , elle est folle , elle » est impie ; je la déteste, et je le signerai de mon 5) sang. Si elle veut dire seulement qu'elle est » comme la piene du coin , «jui lie les autres

qu'on vduliil Ir iiu'iicr pied a pic!, i"l iiisiMisiblcinciil , par uiio rspecc ili' ccuiierl si'cri'l : Cesl M. de Mniux , disiiil-il , qui est comme le premier mobile. Il renouvellf souleiuont son accusation avec pins ilo force dans sa IcUre à madame da Mainteiioi». [Sole des Editeurs.)

1 LeUre de FiMielon a madame de Mainlonon,? mars |-696. Corresp. de Féueton , I. ix , p. 81.

pierres de l'édifice, c'est-à-dire qu'elle édifle , et qu'elle unit plusieurs personnes en société qui veulent servir Dieu; elle ne dit d'elle que ce qu'on peut dire de tous ceux qui édifient le procliain , et cela est vrai de chacun , suivant son degi-é. Pour la petite Eglise , elle ne signifie point dans le langage de saint Paul , d'où cette expression est tirée , nue Eglise séparée de la catholique ; c'est un membre très-soumis De telles expressions ne portent par elles-mêmes aucun mauvais sens ; il ne faut point juger pai elles de la doctrine d'une personne; tout au conti-aire, il faut juger de ces expressions par le fond de la doctrine de la personne qui s'en sert. Je n'ai jamais ouï parler de ce grand et de ce petit lit ; mais je suis bien assuré qu'elle n'est pas assez extravagante et assez impie pour se préférer à la sainte Vierge. Je parierois ma tète que tout cela ne veut rien dire de précis, et que M. de Meaux est inexcusable de vous avoir donné comme une doctrine de madame Guyon ce qui n'est qu'un songe., ou quelque expression figurée, ou. quelque autre chose d'équivalent , qu'elle ne lui avoit même confié que sous le secret de la confession. Quoi (pfil en soit , si elle se comparoit à la sainte Vierge pour s'égaler à elle, je ne trouverois point de termes assez forts et assez rigoureux pour abhorrer une si extravagante créature. 11 est vrai qu'elle a parlé quelquefois comme une mère qui a des enfans en Jésus- Christ , et qu'elle leur a donné des conseils sur les voies de la perfection. Mais il y a une grande différence sur la présomption d'une femme qui enseigne indépendamment de l'Eglise , et une femme qui aide les âmes, en leur donnant des conseils fondés sur ses expériences, et qui le fait avec soumission aux pasteurs. Toutes les supérieures de communautés doivent diriger selon cette dernière méthode, quand il n'est question que de consoler , d'avertir , de reprendre , de mettre les âmes dans de certaines pratiques de perfection, et de retrancher certains soutiens de l'amour-propre. La supéiieure , pleine de grâce et d'expérience , peut le faire très-utilement ; mais elle doit renvoyer aux ministres de l'Eglise toutes les décisions qui ont rapport à la doctrine. Si madame Guyon a passé cette règle , elle est inexcusable ; si elle l'a passée seulement par zèle indiscret , elle ne mérite <jue d'être redressée charitablement , et cela ne doit pas empêcher qu'on ne puisse la croiie bonne ; si elle y a man([ué avec obstination et de mauvaise foi, cette conduite est iucompatible avec la piété. Les choses avantageuses qu'elle a dites d'elle-même, ne doivent pas être prises , ce me semble , dans toute la rigueur de la lettre. Saint Paul dit qu'il accomplit ce qui manquoit à la passion de Jésus-Christ. On voit bien (jue ces paioles seroient des blasphèmes , si on les pj-eiioit en toute rigueur, comme si le sacrifice de Jésus-Christ eût été imparfait , et qu'il fallût que saint l'aul lui donnât le degré de perfection qui lui manque. A Dieu ne plaise que je veuille comparer madame Guyon à saint Paul ; mais saint Paul est encore plus loin du Fils de Dieu, (jue madame Guyon ne l'est de cet apôtre. La plupart de ces expressions pleines de transport ,

HISTOIRE DE FÉNELON

M sont insoutenables , si on les prend dans toute )) la rigueur de la lettre. 11 faut entendre la per- » sonne , et ne point se scandaliser de ces soites » d'excès , si d'ailleurs la doctrine est innocente , ») et la personne docile. La bienheureuse Angèle « de Foligny , que saint François de Sales admire, » sainte Catherine de Sienne et sainte Catherine « de Gènes , ont dirigé beaucoup de personnes avec » cette subordination de l'Eglise ; et elles ont dit )) des choses prodigieuses de l'ëminence de leur » état. Si vous ne saviez pas que ce qu'elles disent )) vient d'être canonisé, vous en seriez encore plus » scandalisée que de madame Guyoïi. Saint Fran-- » çois d'Assise parle de lui-même dans des termes » aussi capables de scandaliser. Sainte Thérèse )) n'a-t-elle pas dirigé, non-seulement ses liUes, » mais des hommes savans et célèbres, dont le » nombre est assez grand ? n'a-t-elle pas même » parlé assez souvent contre les directeurs qui )) gênent lésâmes ? L'Eglise ne demande-t-elle pas » à Dieu d'e7re nourrie de la céleste doctrine de » cette sainte ? Les femmes ne doivent pas eusei- » gner, ni décider avec autorité ; mais elles peu- » vent édifier, conseiller et instruire avec dépen- » dance pour les choses déjà autorisées. Tout ce » qui va plus loin me paroit mauvais , et il n'est M plus question que des faits sur lesquels je puis » me tromper innocemment et sans conséquence. » Permettez-moi de vous dire , madame, qu'a- )) près avoir paru entrer dans notre opinion de » l'innocence de cette fenime, vous passâtes tout- » à-coup dans l'opinion contraire ; dès ce moment » vous vous défiâtes de mon entêtement ; vous » eûtes le cœur fermé pour moi ; des gens qui » voulurent avoir occasion d'entrer en commerce » avec vous , et de se rendre nécessaires, vous » firent entendre par des voies détournées que » j'étois dans l'illusion , et que je deviendrois » peut-être un hérésiarque. On prépara plusieurs » moyens de vous ébranler ; vous fûtes fi-appée ; » vous passâtes de l'excès de simplicité et de con- » liance à un excès d'ombrage et d'effroi. Voilà » ce <iui a fait tous nos malheuis ; vous n'osâtes » suivre votre cœur, ni votre luuiière. Vous vou- » lûtes ( et j'en suis édifié ) marcher par la voie » la plus sûre , qui est celle de l'autorité. La « consultation des docteui'S vous a livrée à des « gens qui , sans malice , ont eu leur prévention w et leur politique. Si vous m'eussiez parlé à cœur n ouvert , et sans défiance, j'aurois en trois jours n mis en paix tous les esprits échauffés de Saint- » Cyr, dans une parfaite docilité sous la conduite » dé leur saint évêtpie. J'aurois fait écrire par » madame Guyon les explications les plus pré- » cises de tous' les en<intits de ses livi'cs , qui pa- » roissent ou excessifs on é([uivoi[ues. Ces explin cations ou rétiaclatidus ( comme on voudra w les appeler ; étant faites par elle de son propre » mouvement , en pleine liberté , auroient été M bien pins utiles pour fiersuader les gens qui » l'eslinieut , que des signatures faites en prison, » et des condamnai ivus ri fjonrenses faites par des » (/ens qni n'étoient certainement fias encore ins- » Irnils de la matière , lorsiiu'Hs vous ont promis » de censurer. Après ces explications ou rétrac- » lations éciiles et données au public , je vous au- >' rois n'-pondu «juc madame Guxon se seroit re-

tirée bien loin de nous, et dans le lieu que vous auriez voulu , avec assurance qu'elle auroit cessé tout commeice et toute écriture de spiritualité. Dieu n'a pas permis qu'une chose si naturelle ait pu se faire : on n'a rien trouvé contre ses mœurs , que des calomnies. On ne peut lui imputer qu'un zèle indiscret , et des manières de parler d'elle-même , qui sont trop avantageuses poui" sa doctrine ; quand elle se seroit trompée , de bonne foi , est-ce un crime? mais n'esî-il pas naturel de croire qu'une femme, qui a écrit sans prévention a\ant l'éclat de Molinos , a exagéré ses expressions , et qu'elle n'a pas su la juste valeur des termes. Je suis si persuadé qu'elle n'a rien cru de mauvais, que je répondrois encore de lui faire donner une explication très-précieuse et très-claire de toute sa doctrine pour la réduiie aux justes bornes et pour détester tout ce qui va plus loin. Cette explication serviroit pour détromper ceux qu'on prétend qu'elle a infectés de ses erreurs , ou pour la décréditer auprès d'eux, si elle fait semblant de condamner ce qu'elle a enseigné. » Peut-être croirez-vous , Madame , que je ne fais cette ofi're que pour la faire mettre en liberté. Non : je m'engage à lui faire faire cette explication précise et cette réfutation de toutes les erreurs condamnées , sans songer à la tirer de prison. Je ne la verrai point ; je ne lui écrirai que des lettres que vous verrez , et qui seront examinées par les évèques ; ses réponses passeront toutes ouvertes par le même canal ; on fera de ces explications l'usage qu'on voudra. Apres tout cela, laissez-la mourir en prison. Je suis content qu'elle y meure . que nous ne la voyions jamais , et que nous n'entendions jamais parler d'elle. 11 me paroit que vous ne me croyez ni fripon , ni menteur, m traître , ni hypocrite, ni rebelle à l'Eglise. Je vous jure devant Dieu qui me jugera , que voilà les dispositions du fond de mon cœur. Si c'est là un entêtement, du moins c'est un entêtement sans malice , un entêtement pardonnaldc, un entêtement qui ne peut nuire à personne , ni causer aucun scandale; un entêtement qui ne donnera jamais aucune autorité aux erreurs de madame Guyon , ni à sa personne. Pourquoi donc vous resserrezvous le cœur à notre éyard , Madame ., comme si nous étions d'une autre reliqion que vous ? pourquoi craindre de parler de Dieu avec moi , comme si vous étiez obligée en conscience à fuir la séduction ? pourquoi croire que vous ne pouvez avoir le cœur en repos et en union avec nous? pourquoi défaire ce que Dieu a voit fait si visiblement ? Je pars avec l'espérance que Dieu, qui voit nos cœurs, les réunira, mais avec une douleur inconsolable d'être votre croix. » J'oubliois <le vous dire. Madame , que je suis plus content <pie je ne l'ai jamais été de .\L l'évèque de Chartres ; je l'ai cru trop alarmé ; mais je n'ai jamais cru (pi'il agit que par un pur » zèle de religion et une tendre amitié pour moi. Nous eûmes ces jours passes une conversation très-conhale , et je suis assuré qu'il sera Itientôt très-contenl de moi ; je m'expliquerai si fortement envers le public , que tous les gens de bien seront satisfaits , et que les critiques

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