LIVRE TROISIÈME
" prèle el comme de médiateur entre les mysli- » ques et les antres théologiens, d'apprendre aux )) uns et aux auli-es la foice des mots dont ils se » servoienl . el de se rendre par-là comme arbitie « suprême de la dévotion.
» Es!-il \i;ii «jue, voyant le Itoi se luiirner en- » liérement du côté ili- la retij^^ion , le-< [)ersonnes » les plus puissantes à la cour se coulbrmei' , au « moins en ap|)aren(e, au goût du souverain . et )i la dévotion devenir Finstrument de la fortune, » il ait eu la pensée de joindre la politique à la » mysticité , et de former, par les liens secrets » d'un langage mystérieux , une puissante cabale, » à la tète de laquelle il seroit toujouis par Télé- V vation et riu'ùniiation de sou esprit, poui' tenir )) dans sa main les ressorts de la conscience , et >i devenir le premiei- mobile de la cour, ou dès » le vivant du Hoi même , ou du moins après sa )' mort, par le crédit d\\ duc de Bourgogne, qui '> avoit un goût intini pour lui? c'est lejugeiuent » que bien des gens en ont porté, et qu'il faut le- •» mettre au souverain scrutateur de l'esprit et « du c(i!iu- humain : lout ce que l'on en peut dire, » est (jue , si ce jugement ne semble pas témé- » raiie , l'archevêque de Cambrai ne fut pas plus )' hem-eux en politique qu'en théologie , puisque » sa doctiine fut condamnée , et sa fortune dé- « truite par les moyens mêmes qu'il avoit pris poin- » l'élever. »
Madame de .Maintenon , bien plus à portée de connoitre Fénelon par l'habitude de ses relations avec lui , et par la finesse de son tact el de son esprit , en jugeoit bien autrement que le chancelier d'Aguesseau , dans le temps même on elle étoit le plus pi'évenue contre lui. « Quant au re- » tour de M. de Cambrai, écrivoit-elle au car- » dinal de >ioaillcs ', il n'y a que Dieu qui puisse » le faire. 11 croit soutenir la religion en esprit )> et en vérité ; s'il n'étoit pas trompé , il pour- )) roit revenir par des raisons d'intérêt; je le crois » prévenu de bonne foi : il n'y a donc plus d'espé- » rance. »
Origine des pi éventions du chancelier d'Agaesseau contre P'énelon. — Leitre de M. Brisacior à Fénelon sur son livre des Maximes dos Saints, 11 février 1G97.
jugemens, dont nous ne craindrions pas d'appeler à son équité naturelle. Il a eu soin de nous y inviter , jKtur ainsi dire , en déposant dans ses mémoires les griefs que son pèie cioyoil avoir coutil' le duc de Beauvilliers , ami si déclai'é de Fénelon. .M. d'Aguesseau père étoit jjorsuadé que M. de Heau\illiers avoit contribué a l'écartei' de la place de chancelier de Fiance, et il étoit difficile (pi'nn lils aussi tendre., el piinélié d'im respect si religieux pour son i)ère, ne cnnseivàt pas un peu d'éloignement pour' M. de lieauvilliers et ses amis. Ce sentiment , dont le chancelier d'Aguesseau ne se rendoit peut-être pas compte à iui-inêuie, a inllué d'une manière plus ou moins sensible siu" ce qui a pu lui échapper contre .M. de Beauvilliers, Fénelon, l'évêque de Chartres, Saint- Suluice , el contie tout ce <pii tenoil à cette paHie de la cour et du clergé. 11 y a d'ailleurs une observation généivile à faire sur tous les rnénoires écrits à celte épo(pie. Les malheureuses divisions (jui existoient au sujet des aflaires de la religion . toujours mêlées alors aux aflaires du gouvernement , avoient partagé presque tous les hommes de mérite en deux classes : les élèves des Jésuites , et ceux de PorI -Royal. Les amis et les ennemis de ces deux écoles, ceux même d'entre eux qui se l'endoient mutuellement justice sur tout ce qui appartient à la vertu et à Flionneur , n'étoîent pas toujours exempts de cette sorte de prévention qu'on puise nécessaiiement à l'école de ses premiers instituteurs. L'éducation du chancelier d'Aguesseau étoit l'ouvrage des amis de Port-Royal , et Fénelon devoit la sienne à Saint-Sulpice , plus attaché aux Jésuites. A cette époque, les piincipes de l'insti-uction qu'on avoit reçue dane sa jeunesse , décidoient assez, ordinairement l'opinion à laquelle on se conformoit le reste de sa vie sur les (juestions Ihéologiqnes : et malheureusement les opinions sur les personnes prenoient la teinte des opinions sur la doctrine. On est assez disposé à être sévère pour ceux qui ne pensent pas comme nous, et indulgent [tour ceux qui professent nos pi-incipcs '.
A'ous aurons plus d'une occasoin de rccomioitre la justesse de cette observation dans la suite de l'histoire de Fénelon. Cependant on doit convenir que les nombreuses réclamations qui s'élevèrent dès le premier moment contre son livre
On pourroit être étonnée de l'espèce de sévérité avec laquelle le diancolier d'Aguesseau juge les pensées les plus secrètes de Fénelon , si ce respectable magistral n'eût pas révélé lui-même , sans s'en apercevoir , les motifs de cette disposition. Tel est au moins l'avantage que l'on peut recueillir des préventions des hommes sincères et vertueux ; n'étant point inspirés par un sentiment d'envie ou d'intéi'èt , ils ne cherchent point à ^oiler avec art leurs motifs secrets ; ils les laissent pénéti-ei- avec candeur, et ils offrent par leur sincérité même le moyen de se prémunir contre l'autorité que leur vertu donneroit à leur témoignage. Ce fui uniquement la piété filiale qui dicta au chancelier d'Aguesseau quelques uns de ces
' 13 juillol 1097.
• Si l'oxperienio ne iiousmoiitroit fréqueniinoiit CdiiiMi'ii co que l'un appelle l'oiiiiiion publique, est facile a s"o\aller fur les questions le nioins accessibles à rinlelligcncc du plus ftrand nombre des niunmes, on pourroit s"élonniT encore aujourd'hui île Tespècc do clialeur avec laquelle les courlisiins el les C'Mis i!u inonde prirent parti dans une controverse si ahsirailc et si etrancerc a leurs idées habituelles. Il n'y cul JUS jusqu'au célèbre La Bruyère qui ne se crût oblifié d'écrire sur une question de iheologie ; il avoil compose des Dialoi/iics xiir le (juiclixmc, qui ne )>arurent qu'après sa mort, par les soins de l'abbe Dupin V La Bruyère devoil h Bossuel sa place chez M. le prince do ("onde ; cl une juste admiration, réunie i) la reroniioissiaue , ne lui pernielloil pas il'hésili.'r entre, lidssnel l'I Fénelon.
' Les r)ialogues qui ont paru sous le nom de La Bruyère ne sont pas de ce célèbre écrivain. Ceux qu'il avoil composés ont été supprimés ou perdus. L'ouvrage qu'on lui allribue csl de l'abbé Dupin. Voyez Walckenaer. Etude sur La Bruyère et sur son livre. (i\'otcs des Editeurs.)
HISTOIRE DE FÉNELON
des Maximes des Saints , ne parurent tenir à aucun esprit de parti. Ses amis les plus chers et les plus estimables^ ceux même qui pcnsoient comme lui sur d'autres points, ne craignirent pas de lui montrer avec sincérité leur chagrin et leur douleur sur une doctrine qui alloit Texposer aux plus violentes contradictions. Nous avons une lettre de l'abbé Brisacier à Fénelon lui-même, oii la vertu, la vérité, la simplicité, le respect, l'amour et la douleur s'expriment dans le langage le plus touchant.
« Je ne me console pas , Monseigneur, de tout » ce que j'entends dire tousles jours, à toutes sortes )) de gens, de toutes soi-tes d'états, contre un ou- » vrage qui porte votre nom, et qui, dès que j'en » sus le titre et le dessein , aussi bien que la ma- » nière dont il avoit été rendu public, me jeta » sur-le-champ , par l'attachement sincère que je » vous ai voué, dans une extrême consternation ; » prévoyant bien dès-lors les dangereuses suites » où ce livre alloit vous exposer, indépendam- » ment même de l'examen des critiques sur la » doctrine qu'il peut contenir. Ma frayeur n'a » point été vaine ; je vois chaque jour ce que j'a- » vois appréhendé. Comme j'ai passé jusqu'ici » pour un de vos plus fidèles serviteurs, et qu'on » m'a vu, avant la publication de votre livre, vous w défendre de bonne foi sur les soupçons qui se » répandoient contre vous , Monseigneur, bien des » gens croient être en droit de me demander » comment vous avez pu vous résoudre à éci'ire 1) sur un sujet si délicat, et connnent vos plus » intimes amis ne vous en ont pas détourné. On » prend plaisir à me dire une inlinité de choses « sur lesquelles j'ai fait moi-même de fâcheuses » réflexions ; et on me rapporte de toute part , » sans ce que je vois de mes yeux , que les prélats » les moins suspects de préoccupation contre vous, •» des ecclésiastiques très-sensés, des curés zélés, » des docteurs habiles, des supérieuis fie coiuniu- » nautés séculières et régulières, des laiques très- 5) recommandables et très - intelligens dans les » matières spirituelles, quelque prévenus qu'ils » aient été jusqu'ici en voire l'aveui-, ne peuvent » s'empêcher de dire, ou en secret, ou tout haut, )) que NOUS avez peu de partisans daiiscMIe alVaire; » comme en ellèt , il est vrai (|u'il ne se fiouve •» pres(|ue personne qui ose vous soutenir ni dans M la forme ni dans le fond. Vos meillems amis, » SHiis vous le témoigner, sont désolés de vous M voir engagé dans une carrière, dont vous ne » sauriez sortir avec un entier agiémont, et où >' ceitainemcnt vous n'aviez nulle obligation d'en- » trcr pour la gloire de Dieu, (pii en sdull'iira. » Tel est. Monseigneur, le jugemeni aiiticipi' du » public, que je recueille, malgré moi , de toutes " les bouches, à chaque pas que je fais. Des gens » dignes de foi, qui ont été à la cour, m'assurent » qu'on y est aussi révolté (pa'à Paris , quoi(|u'on » garde encore quelques mesui-es de respect , » en ne s'explifjuaid qu'à demi et avtîc pi!U d'é- » clat. 11 est visible qu'il v a peu de ( liemiii à » faire encore pour éclater tout-à-fait, ce (pi'on » ne pourroit assez déplorer pour toutes sortes de » laisons, et surtout à cause des grandes ]tlaces » ([ue vous occupez dans l'Eglise et dans l'Etat.
» F*our moi , Monseigneur, je n'en paile qu'en
» particulier, qu'à quelques amis intimes , dont » la plupart me préviennent , et (}ui ont l'honn neur d'être des vôtres. Us sont tous aussi alar- " mes que je le suis , et leur juste inquiétude aug- » mente la mienne. Vous n'êtes pas un auteur » inditlérent , Monseigneur , et quand vous le » seriez pour les autres, nous ne pouvez jamais » l'être pour moi ; mais par malheur, vous ne le » sauriez être i)our personne, et tout ce qui vous » regardera ^ fera nécessairement grand bruit. Ce •» seroit trop pour im homme de votre l'ang d'être » le moins du monde soupçonné en ce <|ui re- » garde les sentimens ; que seroit-ce donc s'il ') arrivoit quelque chose de pis ; et pouvez-vous ■>■> user de trop de précaution pour ne vous y pas ■>■> exposer ? Je vous proteste avec respect et avec » douleur. Monseigneur, que je n'écris ceci ni » par aucun entêtement pai'ticulier, ni par l'ins- » tigation de qui que ce soit. Personne sous le ■>■> ciel ne sait que j'ai l'honneur de vous écrire, ni )' la manièi-e dont je le fais. Personne ne m'a pré- » venu ; pejsonne ne m'a animé ; personne ne » cioit que je pense à prendre, ni que j'ose pren- » dre la liberté (fue je prends. Je n'ai pour con- » fidens (pie quelques momens de la nuit. Je n'ai » nul motif (pie d'épancher sincèrement et res- » pectueusement mon cœur dans celui d'un prélat » estimé par lui-même, et aimé de tout le monde, » et qui , tout grand qu'il est , a daigné jusqu'à » présent s'abaisser souvent jusqu'à me donner » des marques de son amitié , que je respecte au- » tant qu'elle m'honore. Je ne veux nullement » m'ériger en censeur, ni en juge. Je n'ai nul des- » sein (|ue cette lettre que j'écris à la hâte dans » les ténèbres , et dont je retiens nulle copie , » soit jafnais vue d'autre que de vous seul. Ce n'est w j)oint un esprit critique qui conduit ma main ; » c'est un c(Eur qui vous est parfaitement dévoué, » et (pu gémit chaque jour devant Dieu dans i'at- » tente de tout ce (pii peut arriver. 11 me semble » (pie je n'ai lien laissé volontairement échapper » dans le sl\lc, qui blesse le moins du monde la » {tiofoude vénération que j'ai pour vous, Mon- » seigneur; si vcius en jugez autrement, je vous » léponds de la droiture" de ma volonté, et je » vous demande jinidon de ma faute, si vous en )) trouvez quel<[u'une dans la démarche secrète » de \otr(! Iivs-humble.... »
Nous devons icgretter de n'avoir point retrouvé la réponse de K('neloii , elle devoit |>einilre la jirofonde émotion ipi'uii pareil langage avoit dn lui causer. Il ne pouvoil d'ailleurs se dissimulei- (pie la \oi\ de cet homme vertueux ne lut en ce monieiil riutciprète trop lidèle de la voix publique'.
Ou répandit eu même temps dans le public une lettre (bi célèiire abbé de Hancé à Hossuet, dont les cxpi-essidiis n'étoient pas, à beaucoup pi'ès , aussi eouxenables et aussi mesurées, et (pu parurent Irès-déitlacées dans la bouche d'un religieux, eu parlant d'un ar(;hevêque aussi recommandablc (pie |-éneloii ^
1 l.;i ii|ii)Msi' (le l'iiii'loii ;i l':il)l)(.' liiisniicr a Oti' ((MisprVLk'. Voyoi l;i Coirr.sp. dr làidoii', l. ix, ]>. i;i1. Sculeniciit In (lad! .Il' la l.Mlri- .le l'abl).:- Brisacier est faulivi-. La rc-poiise ili- l'.'iirhm étaiil .lu 24 fi-vrier, la lellr.; il.; l'ablH- Brisacier iloil iir.' aiilerieiire au 24 févrii-r. I\i>le des l-Alileiivs.) — 2 V.iyc/. les Piixcs JHstiJicativvi Au li\rc hoisiéin.' , ii. i.