LIVRE TROISIÈME
Ln incendie consume le palais de Kénelon.
l'ii iiialliriii', friiii genre bien dilVérent , mais qui auioil |>m alVecti'i- vivement tout autre que Féiielou , vint se leiniir an\ orages qui sV'levoient autour (le lui, e( qin prenoient eliaquc jour un caractère plus menaçant. Le l'en consuma en (juelques heures son palais de Cambrai , tous ses meubles , fous ses livres , tous ses papiers. 11 en apprit la nouvelle , non avec une indiderenee affecté, mais avec la douceur et la sérénité habituelle de son ame '. I>'al)bé de Langeron , instiuit de cet événemcnl , coniut à Nersailks pour en prévenir Fénelon; il le trouva causant tranquillement avec ses amis ; il crut qu'il ignoioit encore ce malheur, et il voulut le lui apprendre avec une espèce de ménagement. « Je le savois , mon cher >' abbé, répondit Fénelon; il vaut mieux que le » feu ait prisa ma niiiisun qu'à la chaumière d'un » pauvre laboureur, » et il reprit avec la même égalité la conversation (jne l'abbé de Laugeron avoit interrompue - ; mais ses amis , les amis de la religion, des sciences et des lettres, déplorèrent la perte d'un grand nombie de manuscrits intéressans , qui avoient servi de matériaux à l'éducation de M. le duc de Bourgogne , ou qui avoient été le travail des plus belles années de sa vie.
Bijssiiet piiblio sou liisiruclion sur les Etals d'oraison.
Bossuet avoil publié son Instruction mr les Etats d'oraison environ un mois ajirès que le livre de Fénelon eût pai'u ; il l'avoil appuyé de l'appiobation du caidinal de Moailles et de î'évèque de Chartres , courue dans les termes les plus magnifiques; l'ouvrage étoil en etlèt digne de la réputation de son illuslie auteui'. 11 avijit coûté dix-huit mois de traviiil à Bossuel, et on doit bien croii'e (pi'un ouvrage, dont Bossuet s'étoit occupé avec tant de persévérance , devoit être , comme il l'étoiten elVet, un modèle d'érudition et de sagacité.
Si Fénelon avoit été dans le cas d'oliserver, pendant les conférences d'issy , (pie Bossuet n'a\oit
' (( PlusiiMiis savr.ns<iui oui eu, tuninio ce vcilueux prêtai, » Ir luiillicui rli; peniro leurs livres par un aeeidoiit seni- » l)lab!e, n'ont pas suiii>orlc lelle perle avoe le wC-mc cou- » raije. Le telebre Harllioliii, ddiit la bibliolliétiue lut brûlée » avec tous ses papiers et d'aiilres iiiauuscrils précieux, a » fait un (uivraip- inlilulé, dt: lHlilinllicitc iiirendii) , ou il » déplore son infortune. Antonir.s Iricus, dit Codrus, il qui » l;i même disgrâce arriva, jiensa, dil-on, en perdre l'esprit. » Il l.iul i>laiu(lrc sans les condamner, ces deux littérateurs ; » mais il faut louer Fénelon d'avoir montré plus de courage, » el de l'avoir exprime avec une sensibilité si louchante. » {iy.'llemberl,Hhl. des membres de l'Jcad.fr., 1787, I. m, ji. 3:{3.) — 2 L'auteur îles Mémoires de madame de Maintenon suppose nue Fénelon rc';ut celte nouvelle le niéntc jour que l'ordre ilu Roi iiui le releguoit dans son diocèse. Il se trompe, l'incendie du palais de Cambrai arriva au mois de février \ 697, el Fénelon ne recul l'orilre de ([uillcr la Cour qu'au mois d'août suivant.
qu'une notion assez vague et assez superficielle des questions de sjtirituahté et des auteurs qui en avoient traité, la lecture de VInstruction de ce |)rélat sur les Etats d'oraison dut lui prouver qu'il n'avoit fallu (juc dix-huit mois à Bossuet pour se rendre maître dans cette science ; il entreprit de la saisir dans son origine et dans ses progrès, dans ses principes et dans ses conséquences ; il sut la soumettre à des règles fixes et certaines, démêler ce qu'elle peut avoir de vrai et de faux , d'utile et de dangereux, se soutenir invariablement dans cette juste mesure, ([iii lui permettoit de respecter dans les iiuleurs qui en ont parlé , ce qu'ils ont [)u dire d'exact et d'édifiant , d'excuser en qucbiues-uus l'irrégularité ou l'exagération des expressions en faveur de leurs intentions, et foudroyer impitoyablement tons ceux nui avoient voulu emprunter le mascpie de la piété pour propager des maximes dangereuses el des conséquences révoltantes. Cet ouvrage est resté parmi les théologiens coiinne la véritable règle à laquelle on doit s'attacher pour la croyance , et se conformer pour la pratiiiue. D'ailleurs Bossuet y laisse assez d'alimens à la piété sincère et alVectueusc , pour se nourrir sans danger de tout ce (pii peut élever l'anie au degré de perfection compatible avec la loiblesse humaine, et se borne à lui interdire ces illusions trompeuses , qui peuvent séduu-e les imaginations trop vives, ou pervertir les cœurs corzompus.
Il étoit difficile , (ju'en traitant toutes ces questions , et surtout en les traitant dans des circonstances où elles avoient excité des iiuiuiétudes fondées, Bossuet pût se dispenser de parler des auteurs dont les écrits avoient donné lieu à de justes reproches.il parloit donc des ouvrages de madame Guyon ; il en citoit des passages nombreux ; il en révéloit les conséquences absuides et condamnables ; mais, en même temps, il évitoit d'accuser ses intentions ou de jeter des soup(;ons sur sa personne. Il ne «faisoit à cet égard que ce (ju'avoit fait l'évêque de Charties quhize mois auparavant. Mais pourquoi Bossuet exigcoit-il de Fénelon ce (jue l'évêque de Chartres n'avoit pas même jugé convenable de lui demander?
Fénelon , instruit de la chaleur avec laquelle Bossuel sélevoit contre son livi-e , en y mêlant des accusations qui Icndoient à faire suspecter sa bonne foi et sa délicatesse dans les procédés , crut <pie son honneur exigeoit d'abord qu'il se justifiât sur des points si faciles àéclaircir, puis([u'il n'étoit (piestion que de faits. 11 prit pour y parvenir la voie la plus couitc et la plus simjde: ce fut de prier madame de Maintenon de vouloir bien l'eiiiendre en firésence du cardinal de Noailles. Ce pi'élat étoit le seul témoin de tous les faits relatifs au livre de Fénelon , puisqu'il ne l'avoit com- |»isé, réformé et fait iraprimei' que de concert avec lui.
Cette conférence eut lieu à Sahit-Cyr *, en présence du cardinal de Noailles et du duc de Chevieuse. Mais elle ne servit qu'à embarrasser madame de Mauitenon , et à dépiter le cardinal de Noailles. 11 ne {»ou\oit contester aucun des faits
' A la lin de février 1G97 original.
Nous eu avons le manuscrit
HISTOIRE DE FÉNELON
sur lesquels P'énelon inteipelloil son téuioignage ; et ces faits rendoient plus sensibles ses variations. D'ailleurs ce prélat , dont la douceur ressembloit un peu à la foiblesse, éfoit entiainé par l'ascendant de Bossuel , et embarrassé de jusfitier sa propre conduite au sujet du livri; de Fénelon , depuis qu'il le voyoit si violemment attaqué.
Bossuet avoit d'abord paru se borner à faire rectifier par Fénelon lui-même ce qu'il pouvoit v avoir d'inexact dans le livre des Muxinips des Saints. C'étoit dans cette disposition qu'il avoit annoncé qu'il donnerait en secret ses remarques à Fénelon comme à son intime a7ni ; mais depuis qu'il se voyoit secondé par l'opinion publique, depuis (ju'il se sentoit appuyé du cardinal de Noailles, de l'évèque de Chai'tres et de madame de Maintenon, il ne dissimuloit plus son intention darracher à Fénelon une rétractation absolue.
Fénelon soumet au Pape le jugement de son livre.
Cependant trois mois s'étoient dtijà écoulés , et Bossuet n'avoit point encore communiqué à Fénelon ces remarques annoncées et attendues depuis si long-lemps. L'archevêque de Cambrai prit alors le parti de soumettre son livre au jugement du Pape par (me lettre du 27 avril 1697 ; mais il ne fit cette démarche qu'avec l'autorisation du Roi ' , et après avoir fait mettre sous les yeu.v de ce prince, parle duc de Beauvilliers , le'modèlc de la lettre qu'il se proposoit d'écrire à Sa Sainteté. ' '
Cette démarche , qui paroissoit devoir saisii- le saint Siège du jugement de toute l'aOaire , n'avoit point ralenti l'activité de Bossuel.
11 semble que Fénelon ayant poi-té à Borne la décision de tous les points" de cette controverse avec le consentement et l'approbation du Roi , ayant en même temps pris l'engagement foiniel de se soumettre au jugement qui intervicndroit, auroit pu se dispenser de lépondre à toutes les interpellations de Bossuel. 11 auroit évité par cette méthode, des discussions pei'sonnellcs , dont on sut pi-olitcr poui- achever de le perdre entièrement dans l'espi-it du Roi et de madame de Maintenon. 11 est vraisemblable que par celte conduite cii'conspccte et mesurée , il seroit parvenu à n'avoir pour adversaire déclaré que Bossuet seul , et à l'isoler du cardinal de Noailles et de l'évèque de Chartres, qui aumienl attendu avec respect et en silence le jugement du Pape.
Mil.
Fénelon écrit ii i.oiiis XIV.
.Mais un désir estimable de c(»nciliation , et la conviction pleine (d entière oîi éloit Fénelon , qu'il lui suffiroit d'expUquer à ses collègues ses véritables sentimcns, pour calmer leurs intjuiétndes , lui persuadèrent qu'il parvicndroil a vm but si désirable, en soumettant encore son livie
à l'examen des théologiens les plus exacts et les plus éclairés. Ce fut cette disposition qu'il crut devoir communiquera Louis XIV dans une lettre du 11 mai 1697 '. » Il j a trois mois et demi, y » disoit Fénelon, que M. de Meaux me fait at- » tendre ses remarques ; il m'avoil fait promettre " qu'il ne les montreioit qu'à moi , et tout au plus >' à .M.M. de Paris et de Chartres. Cependant il les » a comnuniiquées à diverses autres personnes : ■» pour moi, je n'ai pu jusqu'ici les obtenir. »
On renvoie de Saint-Cyr trois religieuses.
Dans le moment même où Fénelon éci'ivcit cette lettre au Roi , il se passoit une scène à Saint- Cyr, qui dut le confirmer de plus en plus dans l'idée qu'on étoit parvenu à le décrédiler entière- j ment dans l'esprit du Roi et de madame de 1 Maintenon. On renvoya de ce monastère trois des ^ religieuses qu'on sou'pçonnoit êtir les plus attachées à ses maximes. Louis XIV , pour manifester hautement son opposition à toutes les nouveautés, se rendit lui-même à Saint-Cyr , et déclara devant toute la communauté assemblée, qu'il ne souflriroit jamais qu'elles rentrassent dans cette maison. 11 s'exprima même d'une manière qui montra jusqu'à quel point il étoit piévenu et indisposé contre madame Guyon et ses partisans.
Parmi ces'religieuses , étoit madame de la Maisonfort, dont nous avons déjà parlé, et pour qui madame de Maintenon avoit eu long-temps une prédilection si particulière. On lui laissa la libellé de choisir le diocèse oii elle préféreroif de se retiler ; elle demanda et obtint d'être placée à Meaux, sous la direction de Bossuet. On a vu qu'elle avoit déjà eu une correspondance assez suivie avec lui. Elle n'eut qu'à se louei- , sous tous les rapports, de Finférêt tendre et paternel , de l'indulgence et du zèle qu'il mit à adoucir ses peines. Nous avons un mannsciit de madame de la Maisonfoit, où l'on voit qu'après la mort de Bossuet , Fénelon avoit désiré d'être instruit en détail de toute la conduite de ce prélat en celte circonstance ; et c'est à Fénelon lui-même que madame de la Maisonfort en adresse le récit ; ainsi ce témoignage ne peut pas être suspect. On y voit les détails les plus touchans de la bonté assidue avec laquelle Bossuet s'ari-achoit à ses études et à ses occupations de tous les genres , pour répandre des consolations dans le cœur d'une simple religieuse malheureuse et affligée. Elle rapporte que Bossuet lui disoit : « C'est la grande mode de trouver beaucoup d'es- » prit à M. de Cambrai ; on a laison ; il brille » d'esprit , il est tout esyn-il ; il en a bien plus que » moi. » Mais ce qu'il y a d'assez remarquable , c'est que dans ses pratiques de piété , et dans la direction de sa conscience, Bossuet ne changea rien absolument à la méthode que Fénelon lui avoil presci'ite.
' (!n ti Iniisii-nic
l'Un lettre nuv Piiics justificatives Aw livre
Corresp. de Fciichm
IX, i>. 140-