LIVRE TROISIEME
» par ses écrits, néanmoins célèbi'C par la répn- « tation do son ékxpience et de la hanfour de son « génie, noui-ri et exercé depuis lung-teinps dans « la matière cpii faisoil le siijrt du conihat , possé- » dant parfaitement la langue des mysticpies, ca- « pable de tout entendre, de tout explicpier, ft ■>■> de rendre plausible tout ce qu'il expli»pioit : » tous deuv long-temps amis, avant que d\Hre » devenus également rivaux ; tous deux leeom- >' mandables par rinuoeenee de leurs mœurs, éga- » lement aimables par la douceur de leur eoni- » merce ; ornetnens de TEglise , de la cour , de » rhumanité même; mais Tun respecté comme un )i soleil coucbant dont les rayons alloient s'éteindre » avec majesté; l'autre regardé comme un soleil >) levant (pu lempliroit \\u jour tonte la terre de » ses liunières , s'il pouxoit sortir de cette espèce » d'éclipsé dans hupielle il s'étoit mallienieusti- >' ment engagé. On vit couler de ces plumes fé- » coudes une foule d'écrits qui divertirent le pu- » blic , et afiligèrent l'Eglise par la division de » deux honmies dont l'miion lui auroit été aussi » glorieuse qu'utile, s'ils avoient su tourner contre » ses ennemis les armes qu'ils employoient l'un » contre l'autre. »
Doiilt'iir du duc de Boureo^ne. — Noble procédé du duc dt' Beauvilliets.
Aussitôt que le duc de Bourgogne fut instruit de l'exil de son précepteur, il courut se jeter aux pieds du Roi son grand-pèie , et dans la tendre émotion d'iui C(eur jeune, sensible et vertueux, il ûflrit pour garant de la doctrine du maître , la pureté des maximes que le disciple avoit puisées à son école. Louis XIV fut touché de ce dévouement naïf et généreux ; mais, toujoiu's conduit parce sentiment du vrai et du juste qui le caractér'isoit, il hii répondit: « Mon fils, je ne » suis pas malti-e de faire de ceci une affaire de » faveur; il s'agit de la pureté de la foi , et M. de » Meaux en sait plus sur cette partie que vous « et moi. » Cependant, malgré toute la prévention qu'on étoil parvenu à lui inspirer, il voulut bien accordei" aux lai-mes du duc de Bourgogne, que Fénelon conservât le titre de précepteur des princes ses pctits-tîls.
Tons les amis de Fénelon lui restèrent attachés dans sa disgrâce ; et on vit alors à Versailles un spectacle dont les cours sont rarement témoins ; la vertu proscrite et malheureuse défendue, jus- «pi'au pied du trône , par l'amitié fidèle et courageuse. Nulle considération de crainte ou de l^iveur ne put arracher au duc de Beauvilliers le désaveu des nobles senlimens qui l'unissoient à Fénelon. En vain Louis XIV, dans un éclaircissement particulier (jifil eut avec lui, voulut lui faire pressentir le sort qui le menai.oit lui-même ; en vain il lui dit, » qu'étant responsable à Dieu » et à tout son royaume de la foi de M. le duc » de Bourgogne , il ne pouvoit s'empêcher de lui » témoigner son inquiétude sur les liaisons (jn'il » conservoit avec l'archevêque de Cambrai , dont » la doctrine lui étoit suspecte. « M. de Beauvilliers répondit au Roi , «. qu'il se rappeloit avoir
FÉNELON. TOME X
» engagé Sa Majesté à nommer Fénelon précep- )) leur du duc de Bourgogne, et qu'il ne pourroit M jamais se repentir de l'avoir fait ; qu'il avoit » toujours été son ami , et ipiil l'étoit encore ; mais » qu'en matière de religion , il pensoit comme » sou pasieur , et non pas comme son ami ; qu'au » leste Sa Majesté pouvoit écarter toute inquié- » tude sur l't'chication de M. le duc de Bourgogne; » que loin d'avoir les sentimens des Quiétistes, il « en ignoroit même le nom. » Il ajouta avec nu mélange de calme et d'émotion: « Sire, je suis "l'ouvrage de Votre Majesté ; Votre Majesté m'a )> élevé, idle peut m'abaltn! ; dans la v(donté de » mon prince, je recoimoitrai la volonté de Dieu ; » je me retirerai de la cour , Sire , avec le regret » de vous avoir déplu , et avec l'espérance de » mener une vie plus tranquille. » Louis XIV parut satisfait de cette explication.
M. de Beauvilliers lit plus encore. Fénelon , en partant pour Cambrai , éciàvit ' à cet ami si cher et si fidèle, une lettre oîi se peignoient la candeur de son aine et It* noble courage qu'il opposoit au malheur. M. de Beauvilliers fit imprimer sur-le-champ cette lettre, la présenta luimême au Roi, et la répandit à la cour et dans le public. Les courtisans ne pouvoient comprendie comment on s'exposoit à compromettre son rang, ses honneurs et sa fortune , pour se montrer fidèle à nn ami disgracié.
Plus M. de Beauvilliers montroit de générosité pour défendre son ami malheureux, plus Fénelon sembloit s'opposer lui-même à cet excès de délicatesse. Il se trouvoit bien plus fort lorsqu'il n'avoit à combattre que ses adversaires; mais tout son courage expiroit à la pensée et à la crainte d'associer à ses malheurs le plus vertueux de ses amis.
« On ne peut être plus sensible que je le suis , )) mon bon duc ^, à la peine que je vous cause. Le » seul désir de vous en soulager suffiroit pour » me faire faire les choses les plus amèies et les » plus humiliantes. Mais vous savez qu'on a refusé » de me laisser expliquer , et on veut absolument « m'imputer des erreurs que je déleste autant « que ceux qui me les imputent.... Mes princi- » paux adveisaires crient ', me déchirent , et » abusent de l'autorité qu'ils ont. J'ai affaire à » des gens passionnés , et à quelques personnes M de bonne intention qui se sont livrées à ceux » qui agissent par passion. Je tâcherai de faire ici » mon devoir, quoique les opprobres dont on )) m'a couvert troublent tous les biens que je pour- » rois faire dans nn pays où les besoins sont » infinis. Je ne respire , D'ieu merci , que sincérité " et soumission sans réserve ; après avoir repré- M sente an Pape toutes mes raisons , je n'aurai » qu'à me taire et à obéir. On ne me verra pas, » comme d'autres l'ont fait , chercher des distinc- )) lions poui- éluder les censures de Rome. Nous » n'aurions pas eu besoin d'y recourir , si on avoit » agi avec moi avec l'équité , la bonne foi et la >) charité chrétieune qu'on doit à un confrère.
' I.f ."{ aoùl 1697. OtUivii's de Fénelim , I. ii , p. 282.
2 Lettre du Vi'nelon a M. tli" Beauvilliers, 12 aoùl 1697. ireap. de Fàieloii . I. ix , p. 188. — '^ 26 anùl, i. vu,
HISTOIRE DE FKNELON.
« Je prie Dieu qu'il me détionipe , si jo me ?nis » Irompé; et si je ne le suis pas, (ju'il dëlrompo )) ceux qui se sont trop confiés à des personnes » passionnées. Ce qui m'afflige le plus , est de dé- » plaire au Roi , et de vous exposer à ne plus lui ■n être si agréable. Sacrifiez-moi , et soyez persuadé )) que mes intérêts ne me sont rien en comparaison » des vôtres. Si mes prières étoinil bonnes^ vous » sentiriez bientôt la paix ^ la confiance et la con- )) solation dont vous avez besoin dans votre place » Les inquiétudes de Tamitié avoient seules le pouvoir de troubler le calme de cette ame sensible et résignée; mais les grandes pensées de lu religion lui rendoient bientôt toute la force dont il avoit besoin poiu' lutter coiitre k-s violentes coatradictions qui lui éloienl encoie j-éservées. (i'esl dans cette disposition qu'il écrivent à madame de (iamaches , peu de jours après son airivée à Cambrai * : « Encore un peu , et le stmge trompeur » de cette vie va se dissiper , et noiis serons tous » l'éunis à jamais dans le royaume de la vérité , » où il n'y a plus ni erreui- , ni division, ni scan- » dale ; nous n'y respirerons que l'amour de Dieu ; » sa paix éternelle sera la nôtre. En attendant , » souffrons , taisons-nous , laissons-nous fouler aux » pieds , portant l'opprobre de Jésus-Chi-ist : trop » heureux si notre ignominie sert à sa gloii-e. »
Fénelon envoie l'abbé di; Clianif lac à Rnrne.
Louis XIV avoit refusé ù Fénelon la permission d'aller à Rome , et Fénelon fut réduit à la nécessité et à l'embarras de trouver un défenseur qui f»ût le suppléer dans l'instiuction d'une cause que es circonstances rendoient aussi difficile que délicate. La Pro\ idence daigna venir à son secours. il avoit besoin d'un homme qui réunit toute la considération de la vertu et de la piété , à la science théologifiue et à une connoissance particulière de tous les détails de cette controverse ; d'un homme qui fût doué en même temps de cet esprit de sagesse et de conduite qui rendit son zèle utile , saus l'exposer à otlrir le plus léger prétexte à la malveillance de ses ennemis. Fénelon eut le bonheui- de trouver toutes ces qualités si rares réunies dans un parent , dans un ami pénétré pouilui de la plus tendre véuératioii et d'un dévouement à toute épreuve ; cai' ti'ile iiit sa glorieuse destinée, que sa disgiâce et ses malheurs ne servirent (\uh. resserrer plus étroitement les liens t|ui l'avoient uni à ses amis. Cet ami , ce parent étoit l'abbé de Ciianterac ^ , homme sa qr , pacifique, instruit et vertueux. C'est le témoignage que lui rend un partisan zélé de Bossuet , dans un manuscrit dont nous empruntons les exj»res- .sions ''.
La correspondance de l'abbé de Chanlerac avec Fénelon, dont nous avons les originaux entre les mains, peut être présentée comme un véritable modèle de la sage modt'ration que l'on doit toujours observei' dans les conti'oN erses eccU'sias-
' Corirsp. (/'• réiirli,!!, I. IX, )). 188. — * \. I)i' l.aiiMl«l de ChaiitiTai' , il'uiir iiiiiii'niif ninisoii de Pi-riRord , proih pariMil de la niciu de Kcutlou. — ^ .Manuscrits de Pirol.
tiques; elle oft're surtout un contraste remarquable avec celle de l'abbé Bossuet , neveu de l'évcque de Meaux.
Tue circonstance particulière, étrangère au livre des Ma.rimes, avoit conduit à Rome , depuis plus d'un an , cet abbé Bossuet et l'alibé Phelippeaux. Ce dernier étoit un habile théologien dont Bossuet estimoit la capacité, et qu'il crut devoir donner poui' conseil et poui- coopéraleur à son neveu. Us étoient l'un et l'autre sur le point de revenir en l'iance, lorsque Fénelon déféra lui-même le jugement de son livT-e au saint Siège. Bossuet se hâta (le suspendre leui' retour , et les chargea de poursuivre à Rome la condamnation du livre de Fénelon. Ce fut un \éritahle malhcui' pour l'évèque de Meaux comme pour l'archevêque de (Jambrai. 11 suffit , en eflet, de lire les lettres de l'abbé Bossuet " , et la Relation du Quiétisme de l'abbé Phelippeaux , pour juger combien ces deux ecclésiastitpies contiibuèrent , par leur emportement et leuis relations virulentes , à aigrir Bossuet conti-e Fénelon *.
Le cardinal de lîouillou andiassadeur à Rome.
Le cardinal de Bouillon venoit d'être nommé ambassadeur de France à Rome. On ne doit point juger de lui par les portraits odieux qu'en ont fait, dans leurs écrits , l'abbé Bossuet et l'abbé Phelippeaux. 11 eût été , à la vérité , porté à favoriser Fénelon; mais ce ne fut jamais au\ dépens de la fidélité qu'il devoit au prince qui l'avoit honoré de sa confiance, et chargé de ses ordres. 11 l'egrethnt sans doute que Fénelon se fut imprudemment engagé dans des discussions plus subtiles qu'intéressantes, et eût ainsi trahi la fortune qui sembloit l'appeler à gouverner l'Eglise et la Cour. Il pouvoit bien ne pas attacher la même importance que Bossuet à l'atTaire du quiétisme , et penseï- comme le chancelier d'.\guesseau ■' et beaucoup d'autres , qu'elle n'étoit pas moins une intriyue de cour, qu'une querelle de religion; mais il n'en est pas moins vrai (pie toute sa conduite, en cette affaire, fut celle d'un honnne aussi délicat que généreux eu amitié , et d'un ambassadeur attentif à se conformer aux attentions de sou maître. 11 ne dissimula jamais à Fénelon (pie son livre seroil condamné à Fiome , s'il étoil sounns à un jugement rigoureux; il ne s'attacha qu'à tenter d'adoucir tout ce que cette condamnation pouvoit avoir de tr(3p amei' et de tiop fiétrissant poin- un prélat dont il lionoroit la i>iété et les talens , et dont il chérissoit tendi-ement les \ertus et les (pialités. Vu seiUiment et un vasu aussi estimables pouvoient très-bien se concilier avec ses devoirs et .ses fonctions de juinislre du Roi.
Fénelon, dans sa lettre à .M. de Beauvilliers \ avoit amioncé de la manière la plus piécise et la plus formelle <( que , si h; Pape condamnoil son ." livre, il seioit le premier ù le condamner, et à
1 Voyc/. les I. XI cl Mi des OEuvres de Bossuet, édit. de Paris. — * Voyc/ les Pièrf.t jiistijlciilives du livre Iroisiéiiic , II. i\ . — S OEuvres du 1 1: ii.i l'îier d'Ayucsseau, t. xiii . — * CkIIv dn a aoai 1CS7.