‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 255 sur 422 · LIVRE TKOISIKME · texte numérisé non relu

LIVRE TKOISIKME

.) que plus ji' montre révidence de mes raisons , » plus on s'aigrit pour perdre mes amis.... Je » n'oserai plus imprimer , à moins que je ne voie » plus de liberté et moins d'inconvéniens à crain- » dre pour ceux t\in me sont plus chers que moi- » même. »

Kénelon se déteiinina ijuclques jouis après h env()\er à Tabbé de Clianterac sa réponse à la lettre du cardinal de Noaiiles ; mais il avoil eu l'altfution de ne la ctuiposer «pfen latin , d'en le- Irauclier tout ce qui poinoit blesser ce prélat, et de la réduiie à la se(de discussion des laits les plus essentiels ; il s'étnit même encore abstenu de la faire imprimer. Ku l'adressant à l'abbé de Chantcrac , il lui écrivoit ' : « Je vous ai mandé )) les tristes raisons qui font (pie je n'ose la faire » imprimer; elle explique tout dans lapins exacte )) vérité. Montrez-la, mais ne la livrez point, à » moins qu'on ne le veuille absolument ; et , en )) ce cas , rei)résentez seci-ètement le danger des » suites. »

On jugera encore mieux la cruelle situation de Kénelon par une antre de ses lettres «. « l. 'unique » chose qui m'afflige et me perce le cœur , c'est » de n'oser publier ma léponsc à M. de Paris sur » les faits , de peur de perdre mes plus précieux » amis ; mais il faut mourir à tout , même à » la consolation de justifier son innocence sur .)) la foi. J'attends humblement les momens de » Dieu. »

XLVUl.

,V1. de Beauvilliers encoie menacé de perdre sa place ; il a recours aux conseils de M. Trouson.

Les inquiétudes de Fénelon pour les deux seuls amis qui lui restoient à la cour , n'étoient en effet que trop fondées ; les ducs de Beau\illiers et de Chevreuse étoient alors menacés de perdre, leurs places et d'essuyer une honteuse disgrâce. C'est ce que nous apprenons par des lettres manuscrites de M. de Beauvilliers à M. Tronson ; car, dans foutes les crises fâcheuses où il se trouvoit réduit , c'étoit toujours à ses sages inspirations qu'il avoit recours, (réfoit un homme étranger au monde et à la cour , un ecclésiastique enseveli dans l'obscurité dim séminaire, qu'un homme de la coui- de Louis XIV , un des hommes les plus sages et les plus éclairés de son temps , alloit interroger ; et il avoit toujours le bonheur de n'en recevoir que des conseils aussi conformes aux. règles du devoir , qu'utiles à ses véi'itables intérêts. Les lettres de M. de Beauvilliers ^ à M. Tronson ne permettent pas de doutei- que madame de Mainteufm ne fût aloi-s très-décidée à faire ren- \oyei' M. de Beauvilliers, et que, pour y parvenir plus sùiemeul , flb; en exigeoit des aveux et des déclarations qui lui paioissoient incom()atibU-s avec la justice et l'honneur.

M. Tronson pensoit « que, quoique M. de Beau- » villiers n'eût aucun empressement à rester à

' Du -20 juin 4698. Correap. de Fénelon , t. ix , p. Vil. — * Du 27 juio 1698. Ibkt. , t. ix . p. ,449. — ^ Du lu juin 1698. Ifiid. , t. IX , p. in.

» la cour, il étoit cependant obligé de faire toutes » choses possibles {salvd conscimliii) , pour se » maintenir dans le poste où la l'i'ovideuce l'avoit » mis , eu égard aux circonstances particulières » et au biei\ de la religion et de l'Ktal '. » Il traça en (duséi|ueuce à M. de Beauvilliers lui projet de déclaration qui déconcertoit tous les projets de la malveillance , en le dispensant de s'exprimer contre son propie sentiment.

Ceux mêmes ipn seroient disposés à trouver un excès de scrupule dans la conduite si désintéressée de M. de Beauvillieis , ne pourront certainement se défendre d'un sentiment d'estime et de respect pour l'homme qui consentoit à renoncer à la faveur de Louis XIV , et à perdre la première place de la cour , plutôt que de prononcer une seule expression éipiivoque ou contraire à sa pensée.

l'iocédé généreux du cardinal de .Noailles envers M. de Beauvilliers.

.Mais il est douteux que dans la disposition où se trouvoit alors madame de Maintenon , elle se fût contentée de cette déclaration de M. de Beauvilliers , (pielquc raisonnable qu'elle fût. Heureusement le cardinal de Noailles (le\int en celte occasion son appui et son délènsem-. Ce prélat étoit douv el modéré; il avoit été plutôt entraîné dans cette malheureuse afl'aire , par l'ascendant de Bossuet , qu'il ne s'y étoit lui-même engagé. Eu lui supposant même, une secrète satisfaction d'avoir vu Fénelon déchoir- de la faveur où il étoit auprès de madame de Maintenon, et qui avoit long-temps balancé celle dont il jouissoit lui-même , Fénelon ne pou voit plus Itù donner aucun ombrage; M. de Beauvilliers, déjà décrédité dans l'esprit de madame de Maintenon , qui revenoit aussi difficilement de ses préventions qu'elle se di'lachoil facilement de ses sentimens les plus vifs , ne pouvoit plus troubler le cours paisible de la faveur dont il étoit en possession ; peut-être même ne fut-il pas fâché de ménager Fénelon en la personne de M. de Beau\illiers. Il avoit déjà éprouvé (pie l'archcvêcpie de Cambi-ai pouvoit le ramener à des discussions fâcheuses et désagréables , en lévélant au public l'histoire de toutes ses variations dans le cours de cette controverse.

Toutes ces considérations , (pji se prètoient nu mutuel appui , déteiininèrent probablement K' cardinal de Noailles à adoucir madame de Maintenon pour M. de Beauvilliers , et à l'empêcher dii consommer sa disgrâce. On observe même que itne fut pas sans peine (luil y l'éussit ». Cependant il parvint peu à peu à la cafmer el à la satisfaire, eu se iiKjulranl lui-même satisfait de la sinci'-ritr avec la(|uelle M. de Beauvilliers s'étoit expliqué , et de la soumission qu'il lui avoit montrée '. Ra-

I Du 10 juin 1t)98. O/c/c.s/j. dr Iriiflmi , t. IX, p. 4.54. — - l.i'ltrc (le inmliiiiip île Muiiilt'uon au lanliiiul il.' \iiaill«»s, '29 juin 1098. — * I-a Icltre que le laidiiinl de HaiisKel ciltt u l'appui lie smi a«<Tlii>ii Msl niili'-i ii-iire irunt' aoïKi- aux. livciifineiils ilinil il i'»l 1.1 quoiliim, cl pai- .misi'HUi'ul elles

HISTOIRE DE FÉNËLON.

inonée à des sentimens plus justes et plus modérés , madame de Miiintenon chercha à e\cuser l'espèce de vivacité qu'elle avoit mise à \uuloir éloigner de la cour M. de Heauvilliers : « Si j'ai » parlé plus fortement que je ne vous Tai montré » sur TalTaire de M. de Cambrai , c'est que je » voyois le mauvais effet que la mollesse faisoil » dans le public ; mais en même temps je com- )) prenois vos raisons , et je voyois Aotre charité. » De plus, je sais combien je dois soumettre mes » vues aux vôtres, et je n'am-ai jamais de peine à )) cette déférence. » Elle s'exprime sur M. de Heauvilliers avec plus de ménagement encore , et même avec une sorte d'intérêt , dans une lettre qu'elle éciivit au cardinal de Noailles , en\ironsix semaines aprèscette espèce de crise ' : « J'ai voulu » voir M. de Beauvilliers poui- nous affliger eii- » semble. Je suis très-édiliée de tout ce que je » vis en lui ; mais M. l'abbé de Langeron et M. )) Dupuy ne lui tiennent guère moins au cœur » que -M. de Cambrai. »

Le chancelier d'Aguesseau rapporte dans ses Mémoires % que ce fut son père que le cardinal de Noailles consulta pour se détei'miner sur le parti qu'il avoit à prendre au sujet de M. de Beauvilliers, dont le sort étoit remis entre ses mains. « Le cardinal de Noailles pouvoit perdre le duc » de Beauvilliers d'un seul mot ; mais il fut plus » chrétien que politique ; et , se défiant de lui- » même , il ne voulut se déterminer que par l'avis » de mon père, capable par son esprit de sentir <> toutes les vues de la plus profonde jKilitique , » incapable par son cœur de suivre jamais d'au- » très mouvemens que ceux de la conscience la >) plus éclairée. Mon père honoroit sincèrement » dans M. de Beauvilliers un esprit de religion , 1) de modération et de justice (jui éclatoit dans )) toute sa conduite. 11 ne regardoit sa pré\entioii )) pour les mystiques modernes que comme une I) illusion passagère , et comme un éblouissement )) de piété , que l'exemple et l'autorité de l'arche- » vèque de Cambrai auroit causé, mais (pie la )) condamnation ou la l'étractation de ce prélat » dissiperoit entièrement. La qualité d'homme )) de bien , qu'il respectoit dans la personne de ce tr ministre , étoit pour lui un si grand titre , qu'il » ne croyoit {)as qu'on dût le sacrifie)- sur de sim- )) pies sou|u;ons, ni punir sans l'etoiu' la Ihiblesse » excusable d'a\oir lro[i déléié aux seulimens 1) d'un génie aussi supérieiu' et aussi sé<luisant que » celui de l'archevêque de Caudtrai. Il se laisoit » même un véritable scrupule de ciinlribuf'r a » bamiic de la cour l'houmie qui n donuoit le » plus grand exemple de religion, et a ôtei' «l'an- )) près du Uni le plus vi'rlueux de tnus ceux que » ce pliure honoroit de sa confiaiice. l/aiche- » vêipie de Paris, \'\\é par un avisd'iiu si giaiid » poids, ronseilla au Boi de conserver \\. de .. Heauvilliers dans tous ses emplois. » On voit par (pielqiies lettres du cardinal de .Noailles, qu'il <t' nut obligé de faire un myslère à lîossuel de lappiii secret (pi'il accorda eu celle circoiistaiice à M. de ik-ainillieis.

Telle étoit la |iosilion de \l. de Iteituv illiers;

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tels étoieuf les motifs puissans qui sembloieni interdire à Fénelon la liberté de se défendi-e luimême, dans la crainte d'entraîner un ami si cher dans sa disgrâce. Il considéroit peut-être moins encore l'intérêt de M. de Beauvilliers que celui de la France entière. Il croyoit voir le bonheur de plusieurs générations dans l'avantage de conservei- au duc de Bourgogne un gouverneur que , dans son opinion, nul autre n'auroit pu remplacer.

Fi-rniPté et francliise de l'abbé de Chanterac.il décide Fénelon à répondre à laKelation sur le Quiétisme.

Tous ces ménageniens firent craindre à l'abbé de Chauterac que Fénelon ne consentit à sacrifier trop facilement son nom , sa gloire et l'honneur de son ministère à une excessive délicatesse en amitié. 11 voyoit oîi ce même excès de délicatesse , pour la réputation de madame Guyon, avoit conduit Fénelon. Il étoit tous les jours témoin, à Rome , des impressions fâcheuses que laissoient dans les esprits la lettre du cardinal de iSoailles, la Relation de Bossuet , et les soupçons odieux que l'abbé Bossuet cherchoit à faire rejaillir contre la vertu même de Fénelon.

Dans une occasion aussi essentielle, l'abbé de Chauterac remplit avec courage les devoirs les plus austères de l'amitié. Il écrivit à Fénelon avec une franchise et une fermeté qui donnent la plus liaule idée de son caractère.

« Pour faire ici (à Rome) des impressions plus » fortes sur les esprits, les agens de M. de Meaux ') promettent toutes les semaines de nouvelles con- " fessions (le madame Cuxon, et de nouvelles dé- 1) couveiles de ses abominations. Ils publient en )) même temps qu'on a ici beaucoup de lettres ori- ') ginales que vous lui écriviez, ([ii'on ne veut » montrer qu'à la dernière extrémité pour sauver » votre réputation. Jugez quelle est ma douleui- » de vous voir exposé à une conduite si injuste, » et même quelle est ma peine d'être obligé à vous » apprendre moi-même des choses si affligeantes. » Je ne vous les dis aussi que pour vous faire » xoir la nécessité absolue et indispensable où " vous vous trouvez de répoudre promptement rt et piiLliqiiemenl sur t<uis les faits, et de les » éclaiicii' si iietteiueut, (ju'oii ne puisse plus vous » confoiidic avec madame Cuyon , et ([u'ou voie " même les injustices de vos parties, d'avoir voulu > rendre Notre réputation suspecte , pour fortifier » leurs fausses accusations contre voire doctrine. •I Tous nos amis, ou plutôt toutes les personnes >> de ])iété, sont dans l'affliction du retardement » ipu' vous apportez à faire impriiner vos n'ponses. 1 II s'agil de loiil pour \oiis tt |)oiir la bonne doc- " triiit!, de votre foi, de \otre réputaUon , de - riiomieur île votre ministère. Le jugement de 0 \olre livi-c dé|>ei)d absolument de la vérité ou .) de la laussclé des faits (pi'on vous suppose. Si )) vos ino'iirssonl suspectes, on ne doit plus dou- » ter (pie vous n'ayez abusé des expressions des ). saints et des bons "mystiques, et (pie vous n'ayez » cherché à cacher sous leurs paroles nu sens tout I) contraire au leiu', pour autoriser les plus dam-

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