LIVRE TROISIÈME
paroissoient convaincre rarchevêquc de Cambrai d'une espèce dliypîicrisio , par le contraste de sa conduite actuelle.
L'assurance avec la(|uelle Bosjsuet avoil présenté tous les faits de sa Relation , le nom du Roi et de madame de Maintenon, qui y étoicnt invo-
3ués à chaque page , li^ur avoient donné une sorte "évidence qui n'admeltoit aucune explication et ne pernietfoit aucun doute. On a vu, par tout ce que nous avons di^jà rapporté , que dans ce moment d'une crise si terrible , les amis les plus zélés de rénelon furent fi-appés d'une espèce de stupeur : leur triste silence ne laissoit entendre que les cris f rioniphans de ses ennemis ; ce n'étoit plus que dans les prières, dans les larmes et dans cette pieuse confiance que la religion entretient toujours dans les cœurs vertueux , qu'ils cherchoient les consolations nécessaires pour fixer leuiopinion incertaine et soulager leui-s cœurs oppi-essés par la doukui-.
(;e fut au milieu de toutes les clameurs de la prévention , au milieu de ce grand scandale de la religion , ce lut dans ce deuil de l'amitié consternée que parut tout-à-coup la liéponse de Fénelon : elle rendit , par une espèce d'enchantement , le bonheur et la sérénité à ceux qui n'avoient pas cessé de croire à la vertu, et la confiaiice à ceux qui avoient eu la foiblesse d'en douter. 11 ne vint à l'idée de personne de blâmer la noble indignation avec laquelle Fénelon avoit élev é sa voix pour repousser des accusations qui auroient dégradé la sainteté de son ministèj'e, si elles a\ oient pu trou- ^cr le plus léger fondement dans l'irrégularité de sa conduite.
On sentit qu'éci-asé par la puissance et l'autorité , abandonné des hommes dont l'opinion légère étoit égai'ée pai- les prestiges de l'éloquence, il avoit le droit de ne se confier qu'au courage de la vertu; qu'il devoit braver toutes les foibles et pusillanimes considérations qui aiu'oient pu arrêter l'essor de sa voix et comprimer les mouvcmens d'une ame profondément indignée. On l'avoit forcé de i-entMicer à celte modération que sa douceur et sa modestie lui a\ oient prescrite jusqu'alors. Réduit à comballie pour l'honneur, l'accusé devoit se montre)' encoi'e plus imposant que l'accusateur, s'il ne vouloit pas restei' accablé sous le poids de l'accusation.
On s'étoit bien attendu que Fénelon , ([ue l'on supposoit enibai-rassé dans ses moyens de justification, chercheroit à employé)- toutes les )'essouices d'un espj-it fécond et b)illanl |)0m- pallier ou pour excuse)- tout ce qui pat-oissoil le chai-ger avec tant d'évidence; mais posonne n'avoit imaginé, qu'appuyé sur le seul té)noig)iage de sa conscience , il sam'oil s'élève)- à celte hauteuip)'odigieuse (|ui lui peiniit , non- seulement de l'epousser tous les coups que son advci'saii-e lui avoit poi'tés , )T)ais de le forcei- lui - même à se défend)-e pour se justifier. Cette i-é\olution inattendue excita autant de suj-prise dans les esprits qu'elle trouva d'admirateujs.
De celle premie)e i)npression générale , l'ésullèrent des réflexions plus raisonnées sui- les moyens dont Bossuet avoit fait usage dans sa Relation.
Us étoient fondés sur des actes que la confiance seule lui avoit transmis , et dont la délicatesse
sombloit lui inteidire l'usage. Il devoit à la seule confiance de madame Guyon lo)is ces manusciits dont il avoit employé les ext)-ails à la couvi-ir de )idic))le.
Les lett)-es si humbles et si soumises de l'abbé de Fénelon au plus g)-and é^èquede l'EgHse de Fiance avoient été également éciiles dans la séctiiité de la confiance et de l'amitié. Elles attestoienf la ca)ideur et la bonne foi d'un cœur docile et religieux ; elles étoient d'ailleu) s conformes aux i-ègles de la discipline ecclésiastique. Fénelon, alois simple p)-èt)e, devoit cette soumission au caractèi-c dont Bossuet étoit i-evètu ; sans doute Fénelo)! , dcvou) ai-chevèque de Cambrai , n'avoit pas le d)-oil de cliangei- d'o[)inion sur des points de doctii)ie , mais il pi-étendoit n'avoir changé ni d'opinion ni de conduite. 11 ci-oyoit s'cti-e confoi'mé , dans son livre des Maximes . aux ti-enle -quatre a)-ticles d'Issy , et il accusoit Bossuet de s'ct)-e lui-même éca)-t'é de ces a)-ticles. C'étoit là le point de la controverse, et le jugç- )nent du l'apr de\oit seul décider ent)-e les deux pi'élats.
Quant à la lellie de Fénelo)i à )nadame de Maintenon ' , que Bossuet avoit présoilée dans sa Relation comme un myntùie d'iniquilé ^ on peut se l'appeler que cette lettre avoil été lue en piésence de M. de Beauvilliers , de M. de Chevreuse , du ca)-dinal de Xoailles, de l'évèque de Chai-tres et de M. Tronson; que les deux prélats avoient paru appi-ouve)- toutes les considéi-ations qu'elle reniermoit , et qu'ils les avoient même fait approuver à madame de Mainteno)i en lui remettant cette letti-e, qui ne pouvoit déplaii-e qu'à Bossuet seul. On avoit autant de peine à con)pi-endre que Bossuet \m[ établir, sur une pai'eille lettre, une conspii-ation eflrayante pour la leligion et la morale, qu'à excuser madame de Maintenon d'avoir trahi la confiance dé Fénelon , en livi-ant cette lettre à son adversaire ".
Des considérations d'un auli-e gein-e servoient encore à concilie)- à Fénelon rinlérct généi-al : on s'aflligeoit que Bossuet eût choisi le moment oii il venoit d'obtenir de Louis XIV la disgi'àce des païens et des anu"s de Fénelon, pour essayer de flétiir sa personne même , en le )'eprésentant comme le Montan d'une nouvelle Prixcille ; on s'affligeoit surtout qu'il eût fait co)icourir cette étrange accusation avec la procédure infamante qu'on étoit alors occupé à diriger conti-e madame Guvon et le pèi'e Lacombe.
Il ))'est donc pas étonnant que , plus on avoit (•té ent)ainé par la Relation de Bossuet , plus on fut ramené par un sentiment de bienveillance vers Fénelon. Ce flux et ce refiux de l'opinion, ce retour derintéjêt public contre lapremièi-e sur|!i-ise d'un jugement pi-écipité, se fo)it )'emarquer dnns toutes les ciiconstances on de gi-andes passions et de gi-ands hommes sont en piésence et en opposition.
• Ci'IIi- il.: sq)lomI)iL' IGOS. — ^ On ignoroil alors que des foiisidcralions puissantes i-l rospetiaMes avoioiil connuandé ce s;icriiïce à niad.nne di; ?,!.iiiil(;iioi). Di's autorités nuxquclles di.; devoit nulurellcuicnt tliifi-rci-, l'avoiciit convaincue que l'iiitértl de TEglise et de la véiitô oxigeoil une entière nianifoslalion de toutes les circonstances d'une allaire a laquelle elle avoil eu tant de part, cl sur laquelle les opinions paroissoient se partager.
HISTOIRE DE FENELON.
Mais ce qui parut surtout aux courtisans habiles , le plus grand elTort de Tart et du génie , c'étoit l'adresse avec laquelle Feneloîi avoit su repousser tous les traits de Bossuet, sans compromet fro un seul de ses amis, sans en^ elopper 5lM. de Beauvilliers et de Chcvreuse dans les difficultés d'une cause qui sembloit leur être conunune, sans prononcer un seul mot (jui pût blesser le cardinal de Noailleset Tévêque de Chartres, ou aigrir madame de Maintenon dont il avoit tant k se plaindre , sans offrir à Bossuet le plus léger prétexte de Faccuser auprès du Roi, déjà si exaspéié contre lui. 11 iaut en effet convenir que cette partie de sa défense n'étoit ni la moins délicate , ni la moins difficile. L'honneur ne perinettoil pas à Fénelon de flatter des ennemis puissans , et la prudence lui défendoit de les iiTiter sans nécessité.
La Bépunse de l'archevêque de Cambrai opéra la même révolution à Rome qu'à Paris. On a vu par les letti-es de l'abbé de Chanterac que sa cause y étoit presque désespérée ; mais à peine sa réponse y fut-elle parvenue , tiue tous les esprits revinrent à Fénelon. Un cardinal disoit à l'abbé de Chanterac ' : « Je l'ai lue avec le niéme épanche- » ment de joie et de bonheur que j'aurois éprouvé, » si, après avoir vu M. l'archevêque de Cambial » long- temps plongé et abîmé dans une mer pro- » fonde , je le revoyois tout-à-coup revenir heu- » reusement à bord!| et lemonter en sûreté sur le »> rivage. »
Mais le [dus heureux de tous étoit le vertueux abbé de Chanterac; idus son excellent cœur avoit souffert, plus il renaissoit au calme et au bonheur. « ^e craignez point que je sois ', ni lassé de nos » embarras , ni affligé de toutes nos i)eines. Lors- » que je voyois votie innocence sur le point d'être » accablée par \oiiv répugnance à répondre à " tant d'accusations injustes, et que votj'c silence " mettoit encore la bonne doctrine en danger » d'être confondue avec les plus grossières erreurs, » je vous avoue que je me trouvois quelquefois » dans de tei-ribles ennuis ; et là , sous l'ombre du » (jenièvre ■*, je n'étois pas toujoui's bien le maître " de mes inquiétudes ; mais à présent que la vérité " est connue , et que vous avez fait ce qui dépend " de vous pour l'éclaircir et pour la défendi-e , " tout ce qui pourroit arriver me paroîtroil un *' ordre si pai'liculier de la Providence sui' nous , " que je n'osej'ois ni m'en plaindre à Dieu , ni » même en être affligé. Je me soumettrai tran([nil- » lemenf à son bon plaisir. »
Lorsqu'il alla présenter au Pape la Réponse de Fénelon à la liclafion de Bossuet, ce pontife, (pii l'avoie déjà lue, l'accueillit avec une alTection et une bonté encore plus sensibles que dans ses audiences précédentes. 11 eut l'occasion de faire la même observation auprès de tous les caidinaux et
' I.olln; tlii 13 sci)l<.Miil)rt- 1ti1)8. Coiresii. tif rèm'l<ni. I. i\. |>. 5-23, — - LeUre de Tal)!)!- de Chaiitt-rac, 13 sopliMulMc
1698. Curresp. de Fénelon. I. i\ , y. .%.30, — ■' Ciiiit
sedrrct subicr unani jiiniperum, jjciivil aiiimœ. xtiœ ut iiiorrrelur, et ail , Siiffiril inihi . Uomini', tnllc diiinuim meani : net/ne enhn nielior fiim fiiiinii jiulns uni. « EI'h- , diiiis sa douleur, s'assil sous un ijriiievir ; el soiiliailaiil la mon, il » dit ixDinu : Seigneur, ''est a>M'/ : mire/ niun aim^ île mon » ciirps, car je no suis pas nifilUiu- «i'"' "»i-'^ l'cn-s. » iii' liyndes Rois , xix, 4.
des prélats les plus distingués de la cour de Rome. Ou vuyoit facilement qulls étoient soulagés d'un poids qui oppi'essoit leur ame ; tant la réputation de Fénelon étoit chère à tous les amis de la religion et de l'Eglise? faut il avoit été nécessaire qu'il manifestât dans sa réponse le courage, l'indignation , la force et l'évidence qui appailiennent à l'innocence outragée?
Lin.
Le cardinal de Noailles et i'cvèque de Cliarlres désirent de se rap|imcliei' de Fénelon.
Ce retour subit de l'opinion en faveur de Fénelon , parut frapper le cardinal de Noailles et l'évêque de Chartres , et les disposer un moment à se rapprocher de lui ; cette malheuieuse guerre avoit pris ime direction entièrement contraire à leurs vues et à leur attente. La véhémence de Bossuet les avoit écartés malgré eux de ces mesures de bienséance et de ce système de modération auxquels ils auroienl vouhi rester fidèles. Us ne pouvoient d'ailleurs ignorer les fâcheux effets qui résultoient d'une controverse si animée entre les membres les plus respectables de l'Eglise de France. Leur piété s'affligeoit de voir leurs noms rappelés sans cesse dans des écrits qui étoient devenus un sujet de scandale , bien plus que d'édification. Nous avons en effet une lettre de Fénelon ', qui nous apprend que l'évêque de Chartres lui fit parvenir indirectement quelques idées de conciliation. Cet intermédiaire faisoit connoître à Fénelon « ([ue l'évêciuc de Chartres et madame » de Maintenon vouloient la paix, mais qu'on fai- » soit les derniers efforts pour la traverser. Ce ne » peut être (|ue M. de Meaux , ajoutoit Fénelon ; » car je sais que M. de Paris est las de cette affaire ; ») qu'il ne cherchoit qu'à sortir d'intrigue ; qu'il » vouloit entrer dans des tempéraniens , s'unir « avec mes amis , et blâmer le procédé violent de » M. de Meaux. Mettez-vous à ma place; peut-on « refuser de chercher des voies de paix? Je l'ai fait » pour n'avoir rien à me reprocher ; mais je n'es- » père point que M. de Paris résiste à M. de Meaux » pour toutes les démarches où il entreprendra de » l'entrainer ». »
Dossuet publie ses llemarfiucs snr la réjuinse de Fénelon.
(^e que Fénelon avait prévu arriva ; Bbssuet fut instruit de ces premières ouvertures , et prit des mesures pour en prévenir le succès. Il ne pouvoit se dissimuler que le dernier écrit de Fénelon paroissoil lui avoir ramené tous les esprits ; il cioyoit son honneur intéressé à changer cette lisposition , et il se flatta d'\ parvenir en publiant des Hnnarques sur la réponse Je M. d»' l'ambrai. \\ avoit employé près de deux mois à les composer ; elles étoient Ijeaucoup plus étendues que sa Helatiuii, et ne pouvoient pas offrir le même inlerêl. La /f//rf//oji réunissoit , comme
' (onvup. de l-ihii-lcn , l. ix, p. 5V.t. —^Ibid, i>. 5!>;i.