‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 263 sur 422 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

>> plicité : Ip cIpI et la terre passeront ,, mais les pan rôles rie Jésus-Christ ne passeront jamais.... Je » prie Dieu de vous conservei- comme la prunelle '> de mes yeux : quelle joie si je puis vous eni- " brasser, vous entretenir, vous voir, vous faire » promener . vous aimer et vous révérer de plus •) en plus ; enlîn , \ivre el mourir avec vous ! «

Ce fut à peu près à cette époque que le bruit so répandit que madame (liiyon étoit morte à la Bastille '. La nouvelle en fut portée jusqu'à Cambrai et à Rome. On peut désirer de connoitre comment Fénelon s'exprimoit , avec un ami intime , sur un événement cpii ne pouvoit pas lui être indifférent ■'.... « On mande de Paris que » madame Gujon est morte à la Kasiille ; je dois » dire après sa mort , comme pendant sa vie , » que je n'ai j.îmais rien connu d'elle qui ne m'ait » fort édifié. Fût-elle im démon incarné, je ne i> pourrois dire en avoir su que ce qui m'a paru » dans le temps : ce seroit une lâcheté horrible » que de parler ambia;nment là-dessus pour me )> tin-r d'oppression. Je n'ai plus rien à ménager » pour elle ; la véi'ité seule me retient . »

Inrertiliides du Papp.

Plus le moment où le Pape alloit prononcer approchoil , ]>lus ce vertueux pontife éloit tlotlanf et indécis. Les pressantes instances du Roi , renouvelées avec tant de force dans ses dernières lettres, alarmoient Innocent Xll sur le danger de choquer un prince cher à TEghsc , et d'introduire un nouveau sujet de division entre le saint Siège el le clergé de France , alors diiigé par les adversaires les plus ardens de l'archevêque de Cambrai. IVun autre côté , la vertu , la piété , les lalens et la réputation de Fénehju , sa religieuse soumission à l'Eglise romaine , la pureté de ses intentions , qui ne pouvoient être méconnues après tant d'explications satisfaisantes , replougeoient le Pape dans les plus cruelle^ auviétés. Il étoit encoie arrêté par le partage ddpinions des examinateurs qui , après un examen de quinze mois, n'avoient pu s'accorder à trouver , dans le livre des Maximes des Saints , les ei'ceurs monstrueuses qu'on lui reprochoit. La confiance particulière qu'Innocent XII avoil en l'opinion personnelle des examinateuis favorables à Fénelon , contribuoit encore à entri-tenir ses incertitudes '.

-Xprès de longues discussions qui avoienl rempli trenle-sej)! séances, les cardinaux étoient enfin parvenusà terminer leur examen. Des trente-huit propositions soumises aux premiers examinateurs, ils s'étoient accordés à croire que vingt-trois

' I.:i iiiiuvrll.' rliiil f-iiKsi' : l'iMil iiiii' tViiiinr qui la simvoil iiui v.iKiil 1-11 clIVI .II- iiuninr a l;i Hasiille. — - LeUre «le Fi^iK'liiii a l'abliO di- Cliaiiloiai', 16 jaiivior «tiîlU. Ciirre.y). (le Vhiclun , I. iv , \i. O-'tO. — ' liiiioceni Xll iloiina uno liiiMivc remaïqiKil»!»' de ïon estime personnelle pour deiiv d.s esaniiiiali-urs favorables ii Fénolon : il Ifs noiiiiiia cirdiimiix; (luflques niuiti apri-s qu'il eut prononcé un jugement c-imtraii e a l'opinion qu'ils avoienl émise. On peut ajouter qu'il nomma aussi cardinal le prélat Sperelli , commissaire du Sainl- Olfice , el qui dans cette ocrasion s'eloit également monliv favorable a la iau»e de Fénelon.

étoient répréhensibles ; ils s'étoient seulement partagés suj- la forme f[ue l'on donneroit aux qualiiicatioiis. Les uns étoient d'avis de censurer chaque proposition en particuliei' ; les autres jugeoient qu'on devoit se borner à les envelopper sous d(>s quahlications générales. Cette diversité de senlimciis fit ijti'on s'en remit à ce qtie le Pape décideroil liii-mêint' ; mais il en résultoil (pie les dispositions plus ou moins rig<juieuses dti décret dépendroieiil jusqu'à un certain point des dispositions personnelles <les caidinaux à qui le I*ape eu conlieroit la rédaction.

L'avis unanime des cardinaux ne permeltoit plus au Pajte de soustiaire à la censure le livre de l'archevêque de Cambrai ; mais telle éloit la considération générale que Fénelon s'étoil acquise dans le coiir.s de cette controverse; telle étoit l'estime d'Innocent Xll pour sa jMété et la pureté de ses intentions , que ce pontife rechercha , avec une aflection vraiment paternelle , toutes les formes les plus propres à adoucir la rigueiii' du jugement qu'il éloit obligé de ))rononcer.

Ce fut dans cette intention qu'il nomma , le 24 février IGilîl , les cardinaux Noris , Ferrari el Albani, pour procéder à la rédaction du décret. Les deux premiers éloieut de savans religieux que leui- mérite , leur piété el leur science théologiqne av(»ienl élevés aux honneurs de la pourpre romaine ; ils avoienl d'ailleurs pi-ésidé à toutes les congrégations des théologiens du saint Siège , et ils se trou voient parfaitement instruits de tous les points de cette controverse. Le cardinal Albani étoit doué de cet esprit de sagesse qui annonce les liommes appelés à gouverner. 11 étoit secrétaire des Rrel's, l'une des charges de la Cour romaine qui donnent le rang de ministre. Il avoil justifié la confiance de son souverain par celle qu'il inspiroit à tous ceux qui avoient à traiter avec lui : son caractèi'e de di-oiture et son esprit de conciliation étoienl si bien établis dan 4 le public, «pie tous les pailis le réclamoient auprès du Paj>e [»onr leur arbitre ou leur juge. « Le car- )) dinal Albani étoit , dit l'abbé Phélippeaux ' , )) sage , ri'glé , afiable , habile dans les belles- » lettres et l'hisloire ecclésiastique. C'étoil un » homme mélancolique et profond , qui avoit » beaucoup de dextérité et de manège dans les » affaires , fertile en expédiens , se ménageant » avec tout le monde , honorant les gens de » lettres, très-zélé pour la gloire, les intérêts et « la grandeur du saint Siège : il étoit estimé à )) Rome pour un politique. » Cet éloge , déparé seulement par qiiehpies traits vagues et équivo- (fues , est d'aulanl moins suspect dans la bouche de rabl)é Phélipptîaux , cpi'il ne pardonnoil pas au cardinal Albani les dispositions favorables (pi'il montia pour l'archevêque de Cambrai, dans la rédaclioii du décret.

Le Pape avoil surtout affecté d'exclure de cette commission , le cardinal Casanate , parce qu'il étoit instruit des relations partictilièiTs qu'il entrelenoit avec l'abbé Bossuel , et qu'il l'avoit toujours entendu opiner dans les congrégations de la manière la plus rigoureuse contre le livre

' Relation du Quielisme.

HISTOIRE DE FÉNELON

(les Maximes des Saints. Ipuocent XII voiiloit iiiipi'imer à son décret un caractèi-e de modéiation et d'impai'fialilé pi'opie à lui coiuilier la soumission de toute TEgiise, et rassentiiiient libre et volontaire de celui même qui de\oit y lire sa condamnation : c'est ainsi que dans le moment même où Innocent XII se voyoit obligé de remplir un ministère de rigueur , 'il cherchoif à combine»', avec l'intérêt le plus touchant , les formes les plus douces pour ménager riionueur et la personne de Fénelon.

Mais le cardinal Albani dit le premier à repi'ésenter au Pape tous les motifsde justice et de convenance qui dévoient faire admettre le cardinal Casanate an travail que Sa Sainteté a\oit daigné lui confier ; que l'exclusion aiïeclée d'un membi e du sacré collège , que son âge, s» m anciennelé , sa longue expérience dans toutes les questions de doctrine appeloient naturellement à un pareil ministère , paroîtroit déroger aux principes de justice et d'impartialité que Sa Sainteté vouloit manifester.

Le Pape ne se rendit qu'avec répugnance aux représentations du cardinal Albani; et telle étoit la tendre aflectidu (pi'il avoit conçue pour Fénelon , telle étoit l'espèce de respect dont il vouloit l'environner dans son malheur, « qu'il fit une dé- » mai'che que jamais Pape n'avoit faite. 11 envoya » l'assesseur et le commissaire du Saint-Office à » tous les cardinaux , pour leur recommander » de traiter avec douceur la pei'sonne de M. de » Cambrai , .et de l'épargner en tout ce qui n'é- « toit pas essentiel : en im mot , il s'expliqua de » manière à leur faire entendre qu'on lui feroit » plaisir de ménager ce prélat aiilanl (pi'il sei-oit » possible '. »

Il fit nlus encoi-e : « Il chargea le commis- » saire du Saint-Office de passer chez le cardinal » Casanate en particulier, qu'il savoit le plus mal V disposé pour l'archevêque de ('ambrai , et de )) lui recommande)- , de sa part , de létléchir sé- » i-ieusement, sous les yeux de Dieu , sur le dan- » ger de compromettre l'Eglise romaine , de bien » consulter sa conscience , et de n'avoir nulle )) autre vue -. »

Les cai'dinaux Noris , Ferrari et Albani s'étoienl déjà assemblés trois joiu-s de suite \)o\\r minuter le décret. Ils étoieut convenus : « I" qiu^ )) le décret sei'oil rendu sons la forme d'un sim- » pie bi-ef et non d'ime bulle ; 2" (pie le bref ex- » pi'imer(»it f/wfl le Fape ne yréteniloit pas con- » damner les exiiUcalians de l'aiiteiir du linre ï) ( non intendhnus inipruhare e.riiliratiunes aac- » iDris) ; ,"i" (|n'eii i'iq)portant la (troposition du » trouble ino(dontaire de Jésus-CIrt isl , un énon- » ceroit «pic l'auteui' l'a voit désa\o(iée connue » n'apiiartenant pas à son texte (quani lainen ])ro- » posillimein neifat aiiclor esse siinin) : on avoit eu » fiilin Fattcntion , dans le pi'ojet de bref, de ne ;) UDinmer ni le livre ni l'auteur •"'. »

.Mais aussitôt (pie le cardinal Casanate se \il admis au nombre des lédacteurs , il xoulnt signalei' son inlliKiuce en rejetant tous les MK'nagemens (pie l'on avoit cru devoir observei' jxtur

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la personne de l'archevêque de Cambrai. L'exclusion momentanée qu'on lui avoit donnée n'avoit servi qu'à l'exaspérer. Il insista avec chaleur pour que l'on insérât, à la tète du décret, tout le frontispice du livre de ïlixph'cation des Maximes des Saints ; qu'on supprimât la clause qui portoit : Qu'on n'entendait improuver les explications produites par l'aidetir ; et celle qui énonçoit : ()»? la proposition du trouble inrulontaire n'appartenait point au livre. Les cardinaux Noris et Ferrari se rangèrent à son a\is , et le cai'dinal bani persista dans son sentiment ; mais le cardinal Casanate protesta qu'il ne signeroit point la ré daction du décret , si on ne lui accordoit ce qu'il demandoit.

Le Pape , instruit de ces nouvelles difficultés , indiqua , le .'^ mars 1009 , une congrégation exti'aordinaire des cardinaux pour chercher à les concilier. Les (^ardinaux Casanate et Albani exposèrent les motifs de leur opinion sur les points de forme qui les divisoient encoie , et l'avis du cardinal Casanate prévalut du consentement du cardinal Albani lui-même.

].(• Pajw veut [irononcer des fanons au lieu d'une eensure dii livre.

La congrégation des cardinaux ayant donné sa sanction au projet de décret minuté par les cardinaux Casanate , Noris , Ferrari et Albani , il sembloit que cette longue controverse , discutée depuis dix-huit mois avec un appareil dont les annales de l'Eglise offioient peu d'exenqiles, alloit enfin être terminée par le jugement du Pape; mais il survint tout-à-couj) un incident impiévu (jui pensa rendre inutiles tant d'écrits , tant de (iiscussions et tant d'examens. Innocent XII montroit une douleur si profonde, une répugnance si mar((uéeà condamner Fénelon , (pi'on cmt pouvoir lui proposer n\\ [dan (|ui paroissoit devoir assurer la véi'ité et la piu'cté de la doctrine de l'Eglise sur les matièi'es contestées , et épargner à son coeur paternel la douleur de fiétrii- un archevê(pie (pie ses grandes (iualit(''s et ses malheurs senililoicnt avoir imdii encore |)lus l'espectable dans toute l'Europe. « On lui présenta douze ca- » nous ' qui reulérmoient la doctrine de l'Eglise » opposée à celle de Molinos et des (Juiétistes ; » et on ajouta (piécette expositiim de la doctrine » catholique léroil hoimeiii' à son pontifical et » au saint Siège; (pi'elle iiiettroit la vérité à cou- » vert sans flétrir la répiilation de l'archevêcpie » de Cambrai, (pii souscriroit volontiers à ces ca- » nous ; (pi'eu siii\ant ce projet , on poiirroit se » (^)ntenter d'une simple prohibition dn livre , et » (pie tout le monde seroil content. »

innocent \ll saisit avec avidité iiiu! pro[)ositioii ipii ieiu|>lissoil tous les \ivn\ de son cu'ur et (pi'il croyoit jtropre à l'cinplir tontes les \ lies de sa sagesse ; mais il ne voulut pas s'en rapporter à ses seules liuiiières ; il consulta le cardinal Ferrari , l'un des membres les plus ('cluirés du sacre'

1 H.lal.uii dr ral.lH' l'tiriii.i.ea.u.

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LIVRK TROISIÈME.

colk'sc, et qui avoit toujours monliv uiu' graiific niodéralion dans les congréiialions des caidinaux. I,e cardinal Ferrari réjioudit an l'apo ' « qu'il scroit avantageux, si Ton pou\oit trouver » quelque inou'u doux pour terminer ralTaire ; 1) <ine Sa Saiuti'té jRUivoit se eom[H>rter on en » père en donnant des règles, ou en juge en pro- » noni^'anl uul' sentenee. Il demanda du lenqts » pour penser sérieusement à ce nianean [irojel , M assui'ant (ju'il ne li-onq>eroil point Sa Sainteté. »

Le Pape , satisCait de voir qu'un homme aussi généralement estimé que le cardinal Feirari paroissoii goûter son plan , convoqua , le jeudi 5 inai's , la congrégation des cardinaux , tit lire en sa présence les duir/.e canons , et ordonna qu'un en délivrât des copies à chaque cardinal.

Cette nouvelle inattendue se répandit dès le soir même dans toute la \ille, et elle plongea l'abbé Bossuet dans la plus profonde douleur. Il se hâta d'expédier un courrier extraordinaire an cardinal de Noailles et à son oncle , en leur annon- (,-ant que tout étoit perdu si le projet des canons étoit admis (car dans l'opinion de l'abbé Bossuet, tout étoit perdu si l'archevèfjue de Cambrai n'étoit pas condanmé). Sa dépèche portoit qu'il étoit absolument nécessaire , dans une circonstance aussi urgente, que le Roi s'expli(|uàt dans un langage encoie plus impérieux (ju'il ne l'avoit fait jusqu'alors, et laissât entrevoir les suites les plus eOVayantes pour la cour de Rome.

Après avoir expédié ce courriel-, dont le retouiétoit encore éloigné , il s'occupa à exciter les cardinaux contre le nouveau projet qu'on venoit de soumettre à leurs déUbérations. Ce fut l'objet d'un mémoire <iue l'abbé Thélippeaux rédigea en quelques heures; dès le lendemain , (5 mars, il fut traduit en italien et lemis à tous les cardinaux de la congrégation. Si on élague de ce mémoire tout ce que la piévention ou l'espiit de parti pouvoit a\oir inspiré à l'abbé IMiélippeaux , il est certain qu'il y avoit renferme , avec autant de précision que de justesse \ les considérations les plus fortes pour démontrer tous les inconvénients de ce uou- \eau projet de canons.

Les cardinaux se dcclaifiit contre ce projet.

Le Pape avoit indi(iué au S mars la congrégation des cardinaux , pour (pi'ils eussent à délibérer sur les douze canons ([u'il leur avoit proposés dans la séance du a. Les cardinaux , après avoir procédé à une seconde lecture , commencèreuL par délibéi'er si , avant de discuter les canons en eux-mêmes, il ne convenoit pas d'abord d'examiner s'il étoit expédient de faiic des canons. Le cardinal Casanate fut celui qui se déclara le plus fortement contre ce iirojet ; il étoit facile en eflct de faii'c apercevoir les conséquences fiiclîeuses ([ui de\ oient en lésulter : il ol)serva ({u'on ne feroii <iue donner ouverture à de nouvelles contestations, sans terminer aucune de celles (pii s'étoient déjà élevées , et sur lescpielles on attendoit depuis

dix-huit mois une décision solennelle; qu'en considérant les dispositions du Roi, et le crédit dont les trois piélats jouissoient à la cour et dans le clei-gé , il étoit à craindre qu'on n'adoptât eu France (piebpie mesure extiaordinaire , capable de rompre la bonne harmonie (pi'on avoit eu tant de peine à rétablir; (jue tout devoit faire espérer <|ue rarchevèiiue de Ciuubrai, dont on connoissoit la [>iélé et la soumission sincère à l'Eglise, confirmeidit, par une généreuse résignation , les engagemens qu'il avoit pris.

Des considérations aussi justes et aussi sages prévalurent dans l'esprit des cardinaux; ils se réuniient presqu'unaninement à penser que le piojet des canons étoit inadmissible dans les circonstances présentes , et ils chargèrent l'assesseui- du Saint-Office de rendre compte de leur vœu à Sa Sainteté.

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