LIVRE TROISIÈMI
» par pure déférence , les avis d'un confrère qu'il » respectoit sincèrement ; reprenant ensuite Us ') termes de son mandement , il demande avee i> candeur si on peut exprimer plus clairenienl » une soumission pins iju'p.itntourt' et de sunplf » resppct. Oui dit arlliévr à un jiKjcnienl , dit foi- » mer un jugement intérieur . par lecpiel on se cou- » forme à celui auquel on adhère. Qui dit con- » damner . dit encore plus expressément un jiifje- )) ment mlèneur contre le livre condamné , surtout
V quand on exclut d'une manière simple et abso- » lue tinite onihre de rrxtriction. Il ajouta qu'il » n'auroit pas cru qti'ou pût ivj^arder comui.- » équivoques des paroles si précises, ni qu'il veut » lieu de soupçonnei- iVadhérer à un jugement du >' saint Siège par une adhésinn purement apparente » et par conséquent feinte , ni de condamner son » livre de bouche, sans le condamner inlérieure- » me«t par une sincère tiociliié poui- le saint » Siège, ce qui seroit un abus indigne de paroles « pour se jouer de toute l'Eglise. Il linit par pro- » tester à ses suflragans , comme à ses confrères , >i et non comme à srx jufjes en ce cas particulier , » que c'étoit de toute l'étendue de son cœur qu'il » avoit renoncé à toute pensée d'expliquer son » livre; qu'il préféroit à ses foibles lumières l'au- » torité du saint Siège: qu'il étoit. Dieu merci, » incapable de revenir jamais, sous prétexte de » quelque double sens, pour en éluder indirecte- « ment la condanmalion ; qu'à la vérité, il ne » pouvoit a\ouer contre sa conscience qu'il eût » Jamais cru aucune des erreurs qu'on lui avoil
V imputées ; qu'il avoil pensé seulement que son » livre , avec les corrections qu'il avait cru y met- 1) tre, ne pouvoit signifier l'ei'ieur ni la favoriser ; » mais qu'il renonçoit à son jugement pour se » conformer à celui du Saint-Père ; ([u'il avoit » tâché de recevoir , pai- des paroles humbles et » pleinement soumises, l'humiliation qui lui ve- » noil du Saint-Père , et que si sa Sainteté trou- » voit sa soumission défectueuse , il étoit prêt à » l'augmenter et à la faire telle que le saint Siège » le croiroit à propos.»
On conviendra que l'ami le plus dévoué de Fénelon n'auroit pas pu le servir plus utilement en cette occasion, que le fit l'évèquc de Saint- Omer par un sentiment de malveillance. L'évèque d'Arras s'empressa de prendre la parole ' » pour remercier très-humblement son métio- » politain de la bonté qu'il avoit eue de vouloir » bien expliquer de bouche ses sentimens d'une » manière si précise et si cordiale. « 11 ajouta à ce témoignage respectueux pour Fénelon quelques réflexions critiques sur le procédé de l'évêque de Sainl-Omer.
Dans la séance du lendemain , l'évêque de. Saint-Omer , peu satisfait du mauvais succès de la scène indécente (ju'il avoit donnée la veille , voulut s'en venger en liemaudant , à l'exemple de l'assemblée métropolitaine de Paris, que les écrits: publiés pour la défense du livre des Muxime.^ fussent supprimés. Fénelon exposa modestement * » qu'il ne pouvoit être d'avis qu'on demandât la » suppression de ses écrits postérieurs à son livre ,
* Proiès-MMbLil Ji' l'a'isfiiibl^e liitlifipoiitaiiie «tr Cairibrii. - i" 11,1(1.
FÉMELON. TOME X.
If quoiqu'il eut condamné le livre avec uire sou- » mission sincère , absolue cl sans restrictinn , et 11 avec une docilité sans réserre:, qu'il n'étoil point » naturel qu'il fût plus loin que le bref du Papi', 1) (jui n'avoit ni condamné ni prohibé ses écrits, V quoiqu'ils lussent connus du Saint-Pèi-e et des )' cardinaux ({ui avoieiit coudauuié sou li\r(!, ni » (jue la lettre du Roi, qui lui demaud(»il seule- » ment de faire avec ses confrères ce qu'il aroit » fait vn son particulier . c'est-à-dire de i-ecevoir » et accepter la coustitutirni avec le respect qui lui Il étoit dû ; que d'ailleurs C'\<t écrits conleiiment » hcaacoiip it'autri'i^ choses qui ne recfardoitnt nul- M Icment le trxie condamné, ni le jurjement porté « par la constitution ; entr'autres une discussion 1) (/'' faits personnels dont il ne pourrait demander » la suppress'on , sans s'ûter à soi-même les seules » pièces qui peuvent montrer son innocence pour )i l'honneur de son ministère; qu'au reste, après 11 celte déclaration de son sentiment particulier , >' il étoit prêt à conclure , comme président , à la )> pluralité des voix, au nom de l'assemblée, tout » ce (|u'elle feroit , même contre son sentiment » particulier. »
Lesévêques d'Ai'ras et de Tournai ', s'étant réunis à l'avis de l'évêque de Saint-Omer , pour demander, à l'exemple de l'asHemblée métropolitaine de f»aris ( la seule dont les délibérations fussent encore connues) , que le Roi supprimât le^; écrits pubhés pour la justification du livre àa Ahiximes, larchevèque de Cambrai conclut à la même demande comme président , à la pluralité des coiœ , quoique contre son se/itiment.
Si l'on veut se former une idée du jugement que le public porta sur la conduite et les procédés de l'évêque de Sainl-Omer envers Fénelon, on peut interroger le téuioignage du chancelier d'Aguesseau : nous nous bornerons à citer ses paroles.
« L'évêque de Saint-Omer ', homme d'esprit, » mais chaud comme un l'rovençal qu'il etoU , et » chicaneui comme un Xormand , ne se contenta » pas de lui voir avaler doucement le calice ; il se " plut à en augmenter l'amertume par lesimli- » unes tracasseries ((u'il lui fit dans l'assemblée r> provinciale de Cambrai , où il vouloit , non-seu- >i lement que ce prélat se soumît à sa propre con- >i damnation , comme il l'aroit déjà fait de si » bonne lynlce . mais qu'il avouât encoi-e qu'il éloit » tombé dans les erreurs que le Pape avoit con- » damnées , faisant ainsi le procès à ses intentions »' mêmes . en lui arrachant la foible consolation de '> pouvoir dire qu'il avoit bien pensé , s'il s'était " mal exprimé. L'archevêque de Cambrai répon- » dit à ses iuterpellatums pressantes et odieii.'ips » arec une saqesse et uni' modération diqnes d'une: ■» meilleure cause. Les autres éréques de la même >' province . indapiés du procédé de l'éréque de '' Raint-Omer . vinrent au secours de leur arche- "vêque, et se contentèrent de la protestation 'qu'il réitéra en leur présence , de sa pai-faitè )) soumission au jugement du saint Siège. »
' Ki-am;oU lie Caillcbol .if L.is;illc, iiKinme a l'.^VLVIié de liuiiiiai en 1690, se doniit eu I7i>5. — * OEuvres du chancelier d'AijuPsseiiu , I. \ :i, p. 1S2.
HISTOIKK DE FhlNELO.^.
Lettre de Fénelon au marquis de I!;iibezi>Mi.\.
Fénelon eut encore ruccasiou de se eoiivaincre de racharnement de ses ennemis à lui supposer des torts. Le manjuis de Barbezieu\ , secrétaire d'Etat , excité appaicminent p.ii' rarclievènue de Reims, son oncle, ti'cs-oppusé à Tarchevèque de Cambrai , imagina assez léj^i-reinent de lui reprocher comme un oubli , <ie n'avoii' pas donné , ù l'evemple des auties évèques , un mandement après la clôture de son assemblée métropolitaine. Fénelon répondit à ce jeune ministre ' « que ce » n'étoit nullement par oubli (ju'il n'avoil pas fait » un second mandement pour la condamnation » de son livre ; qu'il ne pouvoil pas être question » de faire deux fois la même chose ; «pril avoit » fait par avance ce que rassemblée a\oil ensuite » réglé que chaque évêque foroit par son man- » dément particulier ; que son mandement étoit » même plus fort que les anties , en ce qu'il avoit » prévenu la règle , le v(pu de toutes les assem- » blées métropolitaines du loyaume , et les dis- » positions de la déclaration au Roi " ; qu'il avoit » donné la plus grande publicité à son mande- » ment ; qu'il en avoit même fait imprimer et dis- )) tribuer à ses dépens deux versions , l'une fran- » çaise et l'autre latine, qu'au reste, il suftîsoit » que Sa Majesté souhaitât qu'il recommençât , « pour l'engager à recommencer ; qu'il paieroit » sans peine une seconde fois la dette qu'il avoit » payée par avance de si bon cœur; qu'en consé- )• quence , il alloit donner les ordres nécessaires » pour qu'on publiât une seconde fois son man- » dément dans toutes les églises de son diocèse , » avec le bref du 12 mars , en français et en » latin. »
Louis XIV donne des lettres-patentes [lonr l'enreKistreinent du bref.
Tous les procès-verbaux des assemblées métiopolitaines ayant été envoyés au Roi , il ne fut plus uueslion que de dresser' les lettres- patentes qui dévoient mettre le sceau de l'autorité loyale aux délibérations des juges ecclésiastiques.
Le chanceliei- d'Aguesseau rappoite dans ses mémoires •' (|uel<iues détails intéressans sur la forme (jue Ton donna à ces lettres -patentes; ils indicpient l'heureux concei-t que bi sagesse du gouvernement et l'excellent espi il des principaux magistrats avoient su établir cnlre les ministres de l'autorité et ceux de la justice. Nous nous boinerons à obseiver que (cs letlies-j)atenfes, données en forme de déclaration , porloieut (jue tous les écrits composés pour la défense du \i\iv des Maximes des Saints . ser()i(!nl et deoieureniient supprimés, ainsi que le livic lui-niènie ; mais en
— » T.iiue Mil , i>, 18!) c
i.. is. — * nii IV iioiii itiûa.
expiimant celte disposition , un s'éloit abstenu d'énoncer que ce fût à la demande des assemblées métropolitaines , dont en eflél une très-grande partie n'avoient point demandé cette suppression.
Réquisitoire de M- d'Atîuesseau.
Cette déclaration fut présentée au parlement le 14 août 1699, et ce fut en cette circonstance que le chancelier d'Aguesseau, alors premiei- avocat général au pai'lement , prononça un discoui's que le président Hénault admire avec raison comme un monument immortelle de la solidité des maximes de. l'Eglise de France , et fait pour honorer à jamais la mémoire de ce grand magistrat. Nous ne i-apportejons de ce discours que ce qui intéresse personnellement Fénelon.
> L'Eglise gallicane, représentée par les assem- » blées des évèques de .ses métropoles , a joint son » suflrage à celui du saint Siège. Animée par » l'evemple el les doctes écrits de ces illustres pré- » lats , qui se sont déclarés si hautement les zélés » défenseurs de la saine doctrine , elle a rendu un » témoignage éclatant de la pureté de sa foi. La » véiité n'a jamais remporté une victoire si célè- » bre, ni si complète sur l'erreur. Aucune voix » discordante n'a troublé ce saint concert , cette » heureuse harmonie des oracles de FEglise ; et » quelle a été sa joie, lorsqu'elle a vu celui de n ses pasteurs dont elle aurait pu craindre la con- » tradictio» , si son cœur ai:>oit été complice de, » son esprit, ])lus humble et plus docile que la der~ » tiière brebis du troupeau , prévenir le jugement » desér^(jues, se hâter de prononcer contre lui- » nu'me une triste mais salutaire censure , et ras- )> surer l'Eglise effrayée de la nouveauté de sa doc- » trine , par la protestation aussi prompte que » solennelle d'une soumission sans réserve, d'une » obéissance sans bornes , et d'un acquiescement n sans ombre de restriction. »
Le chancelier d'Aguesseau nous apprend ' qu'en prononçant son discours au parlement, il avoit donné à l'éloge de Fénelon un peu plus d'étendue et un caractère encore plus touchant et plus flatteur ; il y avoit été poi1é par un sentiment d'estime pour la conduite de l'archevêque de Cambrai dans celte grande crise , par un goût naturel pour son espi-it et son caractère ; et 'enfin, ajoute -t- il avec une naïveté qui désarme la critique '' , «■ par la considération des révohdions )) si ordinaires à la cour , où celui qu'on ve- » noit de flétrir par une censure rigoureuse , pou- » voit un jour y revenir pour y jouer le premier « réle. »
Le récit qu'il nous a laissé des motifs qui le forcèient à atVoiblir un peu l'éloge de Fénelon , lorsqu'il fil impi'imer .son réquisitoire , renferme (pielques détails assez cinieux , pour présumer qu'on nous saura gié de transcrire ici ce fragment de ses mémoires.
^ <■ Il ne resloit plus pour finir l'atTaire du » Quiétisme, (pie de faire imprimer les lettres-
1 Tuuie m;i, p. IS'J. — ' l/.ià. — 9 U>id.
LIVKK TRUISIÈMK.
patentes et rarrêl d'cnrogistremoiil. Je ne poiivois me dispenser d'y faire insérer mon discouis, surtout après l'invitation «pii m'a\ oit été l'aile par le premier président au nom do la compagnie , de le remettre dans les registres ; mais Je crus, suivant l'avis de mon père , que je de\ois prendre auparavant la précaution de le faire voii' au Roi , (piand ce ne seroit que pour prévenir les conmientaires malins que le parti condamné ou le parti victorieux . dont j'avnis cependant ménagé l'un et loué l'autre , poui loit en faire auprès de Sa Majesté , si elle n'avoit pas été pi'évenue sui- ce sujet ; et la suite Juktifia la bonté du conseil que mon père , qui étoit encore plus mon oracle , m'avoit donné. J'envouii donc mon discours à M. de Pontcliartrain; il le lut au Roi en présence de madame de Maint enon. Sa Majesté y fit deux critiques : l'uiiP sur ijuclqurs erpressiotis (juctle troura trop flattrusi's pour i'ari-}icrih^ue de Cambrât. '. J'avois beaucoup aimé ce prélat avi'c lequel jétois assez lié , avant même qu'il fût h la cour, et il f.iut avouer que son commerce étoit (lélicieux. Affligé de son illusion , que je n'attribuois qu'à une trop grande subtilité d'esprit , j'avois cherché à adoucir par mes paroles ramerlnme de sa disgrâce , et à le consoler moi-même en quelque manière de ce que j'étois obligé de faire contre lui. Je ne dissimulerai pas non plus que , n'ignoi-ant pas combien les révolutions sont ordinaires à la cour . et prévoyant que celui qu'on venoit de tlétrir par une censure rigoureuse pourroit y revenii- un jour pour y jouer un premier rôle , j'avois cru qu'il étoit d(! la prudence de ne point aigrir le mal par la dureté des expressions, et de faire sentir à l'archevêque de Cambrai , que ne pouvant approuver les pieux excès de son zèle, je n'a\ ois jamais cessé d'admirer ses talens et de respecter sa vertu. Lr- Uni tromm donc que frn parlais un peu trop favorablement ; mais sa critique , toujours modérée comme son caractère , ne me coûta que le retranchement d'une ligne d'écriture , et on laissa assez dans mon discours pour remplir l'objet que Je m'étois » proposé.
» La seconde critique me fit voir jusqu'où le " Hoi portoit de lui-même sa grande délicates.se » sur la religion et sur son pouvoir dans les ma- " tières ecclésiastiques. 11 fut d'abord blessé de y> la qualité à'évêqup extérirur cjue je lui donnois 1) dans mon discours ; il craignit qu'elle ne fût » trop forte . et il me fit écrire par M. de Ponf- » chartrain que je prisse garde à ne lui attri- » buer que ce qui lui appartenoit véiitablement. » Mais comme c'est le titre que les é\éques du » Nicée donnèrent à Constantin , et que les asn semblées du cU'cgé ont souviiut répété en par- » lant à nos rois, je répondis à M. de Pnnt- » chartrain , qu'api-es avoir admiré le scrupule » du Roi , je croyois pouvoir laisser dans mon )' discours une qualité si autorisée par TEglise » même, et elle y demeura en effet. \u surplus ,
' Le Téléiimqiic voiiuit lie jisroitrf, ei ;ivyit aoîiinY' li'uipnr Louis XIV roiiire Féiielon. Nous n-nlroiis coinpli- lisi'i le livre suivaiil île Inul ce qui caiiteino le Télinmque.
le Roi doima à ce discours ]jhis de louanges qu'il n'en méiitoit, et madame de Maintenon en lui si charmée, qu'elle dit peu de jouis apies à l'archcèque de Paris, par (jui je l'ai su, (ju'ellc trouvoit dans mon sl\l(> je ne sais quoi de supérieur, t-t connue une espèce de langage pruplii-litiuc : caraclèie que je ne m'élois pas attendu qu'on m'attribuât. 11 ne m'est pas le- \enu que les partisans du quiétisme s'en soient plaints; seulement quelques critiques du parti de Jansénistes trouvèrent que j'v avois trop loué le Roi. ..