LIVRE QUATRIEME
voiis , tranquille sur la maison fie Saiiit-Cyr qu'il avoit préservée de la contagion des iiou\eautés; satisfait d'avoir vu son opinion sur le livi-e des Maximca eonlijniée par le jugement du saint Siège, il avoit eonservé de l'estime et de ramilié pour Fcnelon ; il vénéroit sincèrement sa piété ; il parut ntème d'abord consentir à l'aire les premiers pas pour se lénnir entièrement à lui ' ; il lui fit exprimer de \ ive voix son vœu par un ami commun, qui ne négligea rien pour faire valoir en secret, à Kénelon, tous les avantages qu'il poiirroit recueillir de l'amitié de l'évèque de Chartres. Il est vraisejnblable ijuc si ce prélat eut voulu directement ouvrir son cœur à Tarchevèque de Cambrai, avec loiUc la cajuJeur qu'il devoit èlie assuré de letrouver en lui, la confiance et l'union qui avoient régné si long-temps entre eux se seroient trou\ées nécessairement rétablies. Mais rembarras où il se trouvoit Uii-mème, d'expli-
3uer d'une manière satisfaisante tous ses procéés, le porta à recourir à un intermédiaire, et cet intermédiaire étoit plus fait, par son caractère versatile , pour inspirer de la réserve qu'une entière conOance '. » Le curé de Versailles " (Hébert) écrivoit à l'archevêque de Cambrai , » qu'il étoit autorisé , par t'évéque de Chartres^ à » l'assurer qu'il ai:oif toujours pour lui la plus » tendre vénération; qu'il se propusoit de lui en 1* renouveler lui-même les assurances sous peu de » jours , et de sa propre main ; qu'il déiiroit seu- » lemont de savoir si ses offres et ses assurances >' seraient accueillies arec toute la bienveillance » qu'il désirait et qu'il attendait , passionné comme 1) il l'étort pour renu'tcr les liens de leur ancienne )' affection.... Je vous demande seulement, monsei- » yneur, écrivoit le curé de Versailles , de me ré r> pondre en des termes assez favorables et assez » encourageans, pow-queje puisse les communiquer » a M. l'évèque de Chartres. Fénelon s'empressa " de lui mander : y'aije: aucune inijuiétude sur » ma réponse , si M. l'évèque de Chartres veut bien y> !n'écrire\ vous vie feriez injure de penser que » mes anciens sentimevs pour ce prélat se soiciiT " affaiblis ou altérés; j'ose cous garantir qu'il aura
• Posica vero r.iiriioli-tisis episcojius, qui imnieiisà pra' livteris uiiinibus apu<l rcgeni pollet gralià , variis arlibus an!i;titcni nosiruiii pt'IleMt. ul disciss;! inicr illos necessididc resarciietur. Eo linc ntriusque aniicus vivà voce nihil iiitcntaluiii leliqiiit , plurima coiunioiU Caiiipracensi in eo iie(;i)lio per(i|;rii(lo clùni oslenlans. Corrcsp. de Fcnelon, t. vu, l'-'iS^. — - Qui» cliaiit pasior \'ers;tlieiisis , quo fidisiiiiui iiniicD Cariiolciisis uliliii , a<l CanuMacensciii archiepisciipuni his foie verbis ili;riini nique ilciimi scripsit. « Sanctus prœsul jiibet » Ali hoc le piT me lîiMi ctTliorem; le impcnsissiniè colit ar » revori'Iur; iulra paucos dii's ipso ad te suù Hianu scripluiiis » est. Hoc uiiuiii sclri' vcllem, nimirùman lilleraî quo scriplie » essent anmio, excipionda' sin!. Suniniopcrè cu|>il ul volis in » prisliiiaiii ncmpè intimani amiriiiani coiinirifre. Rtsciilti' » >vlim , all(|uid Utnln atredii dig,'iiuiii , quod ipsi li (;i'nduin » pra;beaui, » Ha'i; veiô, iioi; plura reposuit archiopiscopus : (I Si ïCi'ibal ad lia- D Canioli-iisis cpiscopus , de rtsponso ne » cures qiiidquiitii absil ul à Iralenià coiitordia laiililKiin uii- » quiiin drco»seriii) , aul siiii alieiius. Mcà rt'sponsidiic , iiti » spcio coiilenlus i-iil; ipsaciuu odillLalinni vcrielur. » lla;t pia el liumanissinaa rrs{>(iiisii> Cariuilcnsi visaesl, ul npiiini'. iiimis ji'juiiH (iralio ; caplab.il enim responsuni, <|uo viJii i pusset archicpiscupus luiu l.tteri se lut aspera iiuu imuicriii'i tulisse; lum palronum eiiundicarcad iiieuiidam aul» graliam. Ciiin auteiii id miiiiiuc assi-queretur, couticuil , iioqui: laiilu apparalu pjtimissœ lillerrr» hùc adveueiunl. (Ihid.)
» luut lieu d'être aussi satisfait qu'édifié de ma rén panse. Fénelon étoit fondé à présumer qu'un X retour aussi aflectueiix de sa part lempUroit 1) l'intention de révè([iie de r.hartres ; mais ce » prélat trouva apparemmenl cette réponse un » peu trop sèche, et il ne la jugea pas entière- » ment coiiforiue aux vues qu'il s'étoit proposées. » 11 laissa tomber cette négociation ; et la lettre » (pi'il avoit annoncée avec tant d'empressement » et d'appareil à rarchexèque de Cambrai ne fut » point écrite. Fénelon conjectura, a\ec quelque » M-aisemblance , que le véritable but de cette " démarche n'a \ oit été que de lui surprendre » quelcpies expressions que l'on put traduire » coinme un aveu de ses torts , et peut-être M lui faire mendier le crédit d'un prélat tout » puissant pour obtenir son rétablissement à la >' cour. 1)
Cependant nous retrouvons a\ec plaisir dans la suite , entre l'évèque de Chartres et Fénelon , quelques traces de leurs anciennes relations, et ces témoignages d'estime mutuelle (jue leurs divisions mêmes n'a voient jamais pu altérer. La minute originale d'une lettre de Fénelon à ce prélat, en date du 2 août 1704, nous apprend <|ue l'évèque de Chartres lui avoit demandé son opinion sur un ecclésiastique de son diocèse ; elle finit par ces expressions , qui durent sans doute renouveler bien des regrets dans le cœur de ce prélat ' : « Je ressens , comme je le dois , Mon- » seigneur , la bonté a>ec laquelle il vous a plu » de rappeler le souvenir d'une amitié intime do » plus de trente ans. Dieu sait que je n'ai jamais » cessé de vous honorer avec les sentiiuens qui » vous sont dû». Je le prie de vous combler de » ses grâces ]'our le salut de l'Eglise . et de vous » consoler de la perte iju'on m'assure que vous » venez de faii-e de monsieur votre neveu. Vous ■> ne recevrez en cette occasion aucun compli- » ment aussi vrai quo le mien ; c'est du cœur le » plus sincère que je serai avec respect, le reste )' de ma vie »
On est toujours étonné de voir des hommes, tels que Bossuel et le cardinal de Noailles , qui avoient été si long-temps à portée de connoitre toute l'élévation d'aine et de caractère de Fénelon, et qui venoient tout récemment de le '.oir lutter a\ec une .si noble fierté contre la faveur, so tlalter de le voir fiéclur devant leur crédit, au moment même où sa réputation avoit reçu un nouveau lustre par la gloire de sa défense et l'éclat de sa soumission.
Tous les ministres, à l'evcention de M. de Beauvilliers , s'étoient déclarés contre l'archevêque de Cambrai depuis qu'il étoit éloigné de la cour , et ils avoient un grand intérêt à ne point laisser rapprocher de M. le duc de Bourgogne, un homme qui pouvoit se re^sou venir de leurs procédés.
Un événement impré» u vint au secours de tant de passions et d'intérêts divers , et dissipa pour toujours les ennemis et les rivaux de Fénelon , du soin pénible de veiller à sa perte : elle fut irré- ^ ocablement prononcée dans le cœur et l'esprit do Louis XIV. par la publication du Télémaqur.
' Con-rsp. de Ftiieloii , t. vu, p. 588.
HIJ^TOIRE DE FHNELON.
Du Téléinoqne.
Tout le monde sait que rinfidélité d'un domestique , que rardievèque de Cambrai a\ oit chargé de tirer une copie de son manuscrit , lit connoitre au public un ouvrage qui a >alu à son auteur une gloire qu'il u'avoit pas ambitionnée et des malheurs qu'il ne méritoit pas. Le copiste infidèle eut assez de goût pour apprécier les beautés d'un pareil ouvrage, et trop peu de délicatesse pour résister au désir d'en tirei- avantage. Dès le mois d'octoble 1698 ', il fit circuler a^ec beaucoup de mystère, dans quelques sociétés, une copie du manuscrit de Fénelon , >.ans en faire connoitre l'auteur. Le charme du style, l'agrément des descriptions , et l'intérêt que paroissoit promettre un ouvrage oîi la grâce s"unissoit à la sagesse et à la raison , siflnoient \nmv exciter la curiosité , et pour en faiie rechercher la lecture. Encouragé par ce succès, cet homme vendit son manuscrit à la veuve de Claude Barbin , imprimeur au palais. On peut croire qu'il se donna bien de garde de lui révéler la manière dont il se l'étoit procuré, et de lui confier que l'archevêque de Cambi-ai en fût l'auteur. Limprimeur se peisuada sans doute que l'auteur, quel qu'il fût, n'avoit ni l'intention ni l'ambition de se faire connoitre. 11 demanda et obtint facilement , sous son propre nom, un pri- '^ilége, comme on étoit dans Tusaf^e d'en accorder, sans beaucoup d'examen . à des impjimeurs connus , pour des ouv)ages de littérature . qui n'offrent rien de confraiie à la leligion et aux bonnes mœurs. On con)menra donc a imprimer le Tfl&niaqiie . sous le titre de : Suite dit ({vatrième livre de l'Odi/ssée . un les acentuns de Ti lénnique pis d'Chjsse ; à Paris , chez la rpurr de Claude Barhin , au palais , 1697 ; avec privilège du Fioi , daté du 6 avril 1(399. On étoit déjà nvrivé à l'impression de la page 208 du premier volume, loisque la cour fut instiuite que le Télihnaifue étoit de l'archevêque de Cambrai. C'étoit à l'époque oîi son livre des Maximes des Sahits vcnoit d'être condamné par le pape hmocent XI! , et oii l'on apportoit une surveillance c\tième à tous ses écrits et à toutes ses démarches. Les exempiaiiesdes feuilles déjà imprimées furent saisis, les imprimeurs maltraités, et on usa, au nom de Louis XIV. diîs mesures les plus sévères pour anéantii- un ouvrage qui dcvoit ajouter tant de ghiire au siècle de Louis XIV; mais il n'étoit plus temps; quelques exemplaires avoient échappé k la vigilance de la police. Celte édition , toute imparfaite qu'elle étoit, se répandit avec lapidité; excité par l'intérêt, mais intimidé par la crainte du gou\eriieni( ni . l'imprimeur vendit, sous le plus grand st-cret . quelques copies manuscrites de la partie de l'ouvrage «jui n'avoit pas encoie été inijirimée: on se les communiquoil avec autant d'avidité que de mxstèie, et le mystèie ajoutoit à la curiosité et à l'inlérèl. '< Ce fut sur une de ces copies qu'Adrien Moëljens, » libraire à la Haye, fit imprimer, pour la pre- » nii(;rcfois, avec toute la précipitation i/na^iiia
> ble , la totalité di' l'ouvi-age, au m<ii> de juin 0 1099 : il n'avoit d'abord publié que ce ijui avoit » paru en France: mais il fit paroitre, peu de )^ temps après, l'ouvrage en quatre volumes; à » peine les pi-esscs , disent les lédacteurs de la " Bibliothèque hrita» nique ', pouvoient suffire à la » curiosité du public; et quoique ces éditions fus- » sent pleines de fautes, à traveis toutes ces taches, » il étoit facile d'y reconnoitre un grand maître ; " ce fut le jugement qu'en portèrent Hernard ' et » Beauval % les deux plus fameux critiques qui » existoient alors dans les pays étrangers *. »
Mais le succès prodigieux du Télémaque , en France et en Europe, fut ce qui contribua le plus à aigrir Louis XIV contre son auteur : on s'étoit empressé de lui dénoncer cet ouvrage comme la satire la plus éclatante de ses principes de gouvernement et des événemens de son règne. On s'étoit étudié àcheicher, dans la conduite et le caractère des personnages de ce poème , des allusions piquantes à la cour et aux ministres de Louis XIV : et si l'on en croit M. de Saint-Simon % « le maré- >' chai de Noailles, qui ne vouluit rien moins que » toutes les places (h\ duc de Beanvilliers , disoit ■» au Roi et à qui vouloit l'entendre , qu'il falloit » être ennemi de sa personne pour avoir composé » le Télémaque. >.
Fénelon, rassuré par le témoignage de sa conscience, avoit dédaigné de se justifier confie des imputations auxquelles il se croyoit supérieur. U a\ oit affecté de se renfermer dans le silence le plus absolu, depuis la fatale célébrité d'un ouvrage dont ses ennemis avoient su se prévaloir avec autant de l'crfidie que d'habileté.
On ignoroit encore dans le public que Fénelon avoit composé Télémaijue sous les yeux, pour ainsi dii-e, de Louis XIV, et au sein de cette cour où tout lui letiaçoil les bontés de ce prince , où il ne voyoit encoi'e autour de lui que des amis et des admirateurs, et dans un temps où le présent et l'avenir ne lui oflroieut que des images de bonheur et des espéiances de gloire.
Le silence si noble et si fier de Fénelon n'étonnoit pas ses amis; mais des courtisans ne pouvoient pas le compi'endre , et le public n'étoit pas "hligé de l'expliquer.
irn'est donc pas surprenant que ceux mêmes qui n'av oient aucun intérêt personnel à nuire à Fénelon , parussent persuadés que sa plume n'avoit fait (jue i-eti-acer avec fidélité Ic'^ modèles qu'il avoit eus sous les yeux pendant son séjour à Versailles. 11 est aussi facile que naturel à la malignité humaine , de trouver des rapprochemens et des conformités. Les mêmes intérêts et les mêmes passions repioduisent souvent sur la .scène du monde . et surtout dans les cours , l.'s mêmes caractères et les mêmes intrigues.
' Anii.-o 17V!. — =! J.H-quis r.rnrtni, niiiiislr.- pr^l'-slaiit, !..• :i Nyoïis on U;iuphiiii', en «CS*. niori rn 1719; il a coiiliimrlo.s \niirclles de In Hoyuhliqiw des Lettres, ilo lîayle , ilfpiiis I7t0 justiu'a 17)8. — ' FIrmi Uusiwf;o <lc Beauval, u6 CM 16."»9, mon eu J7I0, Huicur liu jiiurhal intitulé : llist'iirr des ouvrai/cn des savaes. — '• P'Ur cm «(ui comonip le» (lifliTi-iilcs rililiuiis du Ti'ltMna.|iii>, il f.iul coiisultor K» th'clienhe liibliogrnpliiqucs sur le Tflemaiiui? qui fout partie .lo l'FlislitiiT lilL^i-aire (le l'VnPlon. (Snle des fklitnirs.) — s Voyci sf!» Méuioircs.