I.i'llre lie Fénelon à .M. de Beauviliiers, 21*1 août
Ces sentimens ne tenoient point à cette ostentation de générosité qu'on affecte quelquefois au dehors , pour se montrer-, dans le malheur, supérieur à l'injustice ut à l'abus de la puissance. C'est dans toutes les letti-e? les plus secrètes de Fénelon que nous retrouvons toujours ce même langage , cette même candeur. Nous pourrions en citer- un grand nombre ; nous nous bornerons à rapporter- celle qu'il écrivit à M. de Beauvilliers , le 20 août 1697 '. On remarquer-a seulement qu'elle
Coru'sp. de Fiiwlon, l. mi , p. l'i-i.
Ci-rreap. dt Fisiflnn , i.
HISTOIRE DK FENKLON.
fut éci'ite quelques semaines api'ès que Louis XIV venoit derenvoyei'de sa cour les parens et les amis de Fénelou.
« Je ne puis ni'enipècher de vous diie, mon ,) bon duc , ce que j'ai sur le cœur. Je fus hier, » fête de saint l.onis , eu dévution de prier Dieu » pour le Roi. Si mes prières éioienl bonnes , il H le ressentiroit ; cai-j'ai prié de bon cœur. Je ne » demandai point poin- lui de piuspérités tempo- » relies, cai- il en a assez,; je demandai seulement » qu'il en fit un bon usage , el qu'il fût parmi » tant de succès aussi Inmtble que s'il avoil été » profondément humilié. Je lui souhaitai , non- » seulement d'être père de ses peuples , mais en- » core l'ai'bitre de ses \oisins , le modérateur de )) l'Europe entière , pour en assurer le repos ; » enfin le protecteur de l'Efilise. J'ai demandé
V non-seulement qu'il continuât de craindre Dieu » et de respecter la religion , mais encore qu'il » aimât Dieu, el qu'il seuiit combien son joug est » doux et léger à ceux qui le portent moins par » crainte que par amour. Jamais je ne me suis » senti plus de zèle , ni, si j'ose le dire , plus di' » tencirpsse pour sa personne. Quoique je suis » plein de reconîinissance , ce n'étnit pus le bien » qu'il m'a fait dont j'étais alors touché ; loin de » ressentir quelque peine do uia sdualion présent i\ y,- je me serois offert auecjoic a Dieu, pour uiérit. r » la satisfaction dn Roi. Je regardois même son H zèle contre mon livre, comme un effet louable de » sareliiyion et de sa juste horreur pour tout ce qui « lui paroît noweauté. Je le regardois C(jmme un » objet digne des grâces de Dieu. Je me rappelais )) son éducation sans instruction, les fiait eries qui » l'ont obsédé . les piéqes qu'on lui a tendus pour j) exciter dans sa jeunesse: toutes ses passions , les ,) conseils profanes qu'on lui a donnés , la dé- » fiance qu'on lui a inspirée contre les excès de M certains dévots et contre les artifices des autres; » enfin, les périls de la grandeur et de tant d'af- •D f aires délicates : j'avoue qu'a In vue de toïilfs i, ces choses , nonobstant le grand respect qui lui » est dû . j'avais une forte compassion pour une » ame si exposée. Je le trouvois à plaindre, et je B lui souhaitois une plus abondante miséricorde n pour le souteuii' dans une si redoutable prospé- » rite. Je priois de bon cœur saint Louis , afin » qu'il obtînt pour son petit-tils la grâce d'imiter » ses vertus. Je me représentois avec joie le Roi )) humble , recueilli , détaché de toutes choses , » pénétré de l'amour de Dieu , et liouvant sa cou- » solation dans res|)éiance d'une gloiie et d'une » couioniie inliniiueiil plus désiryi)le (pie la » sierme; en un mol, je me le leprésentols connue » un autre saint Louis. Kn tout cela , je n'avais , •fi ce me semble , aucune vue intéressée ; car j'é- »' lais prêt à demeurer toute ma vie privé de la » consdlalion de voir Ir liai en cet ilai . pourvu » qu'il !i fut. Je runsenlinns a unr jieipéluelle » disijrtire , pourvu que je sus.se que le Rai sf-
V roit entièrement selon ta cause de Dieu. Je ne » //// désire que des vertus solides et conrenalArs X) a ses devoirs. Voilà , mnii bon duc , quelle a été » mon oc(U|)atioii de la fête d'hiic. J'v pliai beaii- » coup aussi pour iKiIre petit prince, pour Kn salut duipiel jf doimerois ma vie avec joie. En- » fin , ji- priy,i pour les principales peisoimes qui
)) approchent du Roi , et je vous souhaitai un » renouvellement de grâce dans les temps pé- )) nibles où tous vous trouvez. Pour moi , je suis » en paix avec une souffrance presque conti- » nuelle. »
Tels étoient les seulimens el les Aœux de Féuelon pour Louis \1V. 11 les déposoit en secret dans le sein du plus chei-, du plus fidèle, du plus • respectable de ses amis. Ce n'étoil point pour s'en faire un mérite auprès de ce prince, ni pour les révéler au public , que Féiu-iou les confioit à M. de Reauvilliers. Jamais personne n'a eu connoisnoissance de ces lettres tant ([ue tous les trois ont \ écu ; et cependant , lorsque Féticlon s'exprimoit ainsi sur Louis \1V , il avait déjà composé son Télémaque. Peut-on supposer qu'un homme tel que Fénelon, qui porloil au fond de son cœur un allachement si vrai, qui eu parloit à son ami avec un accent si toucluiul , avec un intérêt si pur, eût imaginé de fau-e la satire de ce même roi , et qu'il eût adressé cette satire* à son petit-fils", nourri et élevé dans l'habilude d'un respect profond et d'une soumission sans bornes pour Un monarque juslemenl vénéré. Fénelon a pu avoir sur le gouvernement des maximes diflërentes de celles de Louis XIV ; il a pu se laisser éblouir trop lacilement par ces théories si séduisantes pour les imaginations vives el les cœurs vertueux. Trop frappé des malheurs qui pesoient sur la classe du peuple après de si longues guerres , il a pu confondre les abus inévitables dans tous les gouverueniens avec l'exercice trop étendu du pouvoir ; nous ne pouvons même douter qu'il n'eût désiré de voir s'établir entre le roi et Jes sujets, quelques-unes de ces institutions intermédiaires, utiles dans les temps (wdinaires , facilement éludées sous les gouvernemens fermes et vigoureux , et toujours trop foibles pour résister à la violence dans les temps de trouble et d'anarchie. • Les vœux de Fénelon montrent peut-être qu'il aimoit plus les hommes qu'il ne les connoissoil , et qu'il leur faisoit plus d'honneur «pi'ils n'en méritent. 11 a f;illu que la plus terrible expérience suit venue démontrer la vanité de toutes ces estimables illusions qui ont égaré pendant cimpianle ans beaucoup de cœurs honnêtes et même qiiebpies bons esprits ; mais il est au moins bien certain que Fénelon ne peut être soupçonné un moment d'avoir trahi la rcconnoissance qu'il devoit à Louis XIV.' La plus cruelle satire de Louis XIV étoit dans la bouche de ceux qui lui repiésentoient comme la ccu'^nre de son règne ces grandes maximes de justice , d'ordre , (l'économie et de modération que l'auteur du Télémuqur vouloil gravei' dans le cœur de sou élève.
11' Ti'/i'iiiii/juc lut cniiipitst'
H est difficile de savoii- à quelle époque Fénelon a conqjosé le 'télémaque : nous avons de lui une multitude de lettres et de mémoires écrits à SCS amis long-temps après la publication de jcel onvrape; il y parle avec une confiance et une libelle entière sur ses inU'rêts les plus cher* et