LIVRE QUAÏHIÈME
la Grèce. Toul le monde sait riiisloije des longues calamités qui se irpand iront sur toute l'Europe , à la suite de ces doctrines auaichi<|ues. Desabusées par une saiiglante expéiieuce , toutes les nations avoient renoncé à cette fatale chimère , et avoient reconnu , par un aveu tacite ou formel , que le peuple est toujours le plus danjiereux et le plus maliiabile des soua crains. Revenues à la raison api-ès un lou^ délire , elles n'avoient pu retrouver le repos et le bonheur qu'à Tombre tutélaire d'im tiùue puissant et respecté. L'autorité des rois s'étoit accrue des elVorts mêmes qu'on avoit tentés pour la renverser ; et on peut dire que les Protestans , en France , contribuèrent par leurs mouvemens séditieux à élevai- la puissance de Louis XIU et de Louis XIV , au point oii l'histoire nous la représente. Tel est le résultat nécessaire et infaillible de toutes les convulsions politiques. Tous les gouverneinens de l'Europe respiroient en paix depuis cinquante ans , et aucune agitation inlérieuie n'en troubloit l'harmonie. 11 est dans la nature de toutes les institutions humaines dollrir toujours quelques abus , puisqu'elles sont dirigées par des honmies , et il est dans la nature des hommes d'être toujours plus frappés de ces abus , que de l'impossibilité de créer un gouvernement qui en soit exempt , ou du danger des remèdes qu'on vondioit y appoiter.
Personne n'étoil tenté de renouveler les maximes séditieuses propagées en Europe par les réformateurs du seizième siècle ; la leçon et oit encore récente. Fénelon étoil trop sage et trop éclairé pour abandonnei- au peuple le soin de son propre bonheur. Ce fut au cœur des rois qu'il crut devoir recommander la cause du peuple; ce fut en associant la gloire et l'intérêt du souverain à la prospérité des sujets , qu'il chercha à faire naître la félicité publique de l'autorité la plus absolue et la plus indépendante dans le monarque. Fénelon ne voulut pas même que les peuples fussent appelés à entendre les instructions qu'il adressoil aux rois; il craignoil que les peuples , en entendant parler des devoirs des rois , n'oubliassent les ilevoirs des sujets. Les i-éformateui-s du seizième siècle avoient excité la multitude à la révolte , en lui attribuant dans leurs écrits incendiaires des droits chimériques , et en lui apprenant à raisonner l'obéissance ; ce fut à l'oreille seule des rois que Fénelon confia ses vœux et ses maximes. 11 vouloit que les sujets regardassent les images de la divinité , et (pie les rois se regardassent comme les pères de leurs peuples. Telle est en effet toute la politique du Télémaqup.
Cette politique , si opposée aux maximes séditieuses qui avoient désolé l'Europe pendant cent cimiuante ans ; celte politique , également favorable aux rois et aux peuples, fut accueillie avec transport par toutes les nations. Les amis de la vertu admiioienl, pour la première fois, cet accord heureux de la politique et de la morale ; les esprits sages trou voient dans la simplicité des vues et des moyens proposés par Fénelon cette juste mesuie de raison et de modération, qui permet aux gouvernemens d'opérer le bien de l'humanité, sans compromettre leur autorité, ni la tranquillité publique. Les rois ne pouvoient s'alarmer li'une doctrine qui les laissoit investis
FÉNELON. TOME X
de toute la puissance , et se bornoit à recomman der la cause des peuples à leur justice et à leurs vertus. Les Français attendris , sourioient avec j-econnoissancc à l'espérance de voir luire les jours heureux et tranquilles (jne leur promettoit le règne fortuné de l'élève de Fénelon.
Telle fut en elTet l'impression universelle que produisit le Tt'Iéma'jne (juand il parut. Il est vraisemblable que , si des inspirations perfides ou intéressées n'eussent pas représenté Fénelon à Louis XIV cr)inme un censeur chagrin et sé\ère de son gouvernement , il ne scroit peut-être venu à l'idée de personne de rechei'cher dans cet ouvrage! des allusions bien éloignées de la pensée de l'auteur.
On doit encore observer que Fénelon n'nvoit destiné le Téinnuque ni à ses coulemporains , ni à la postérité ' ; un vain désir de célébiité littéraire étoit au-dessous de lui. Fénelon avoit la passion de la vertu et du bien public, sans en avoir l'ostentation. Cet ouvrage , qui a fait rejaillir sur Fénelon tant de gloire et de malheur, étoit un secret qui devoit mourir entre le duc de Bourgogne et son précepteur. Sans rinfidélité du copiste , qui trahit la confiance de l'aichevèque de Cambrai, il étoit possible, il est même \ j'aiseml)lal)le que le Trlnnaque seseroit trouvé dans la cassette du jeune prince au moment de sa mort , et que Louis XIV l'auroit brûlé, comme il brûla un grand nombre de papiers du même genre ».
Les seules allusions que l'auteur du Télémaque
' Il csl 011 l'flVt ussL'z ifinarqiial)l(; que Fi'nelon , (|iii a laissi' tant d'inivraiies qui feront lonjj-lenips le cliaiiiie do la pcsierité , n'avoil presque rien écrit pour le public, si l'on pxceiUe ses instructions pastorales, que le devoir de son ministère lui ini)iosoil la nécessite' de publier pour rédilîcaliou des fidèles confiés à ses soins. On a vu qu'il avoit niénie longleni|>s résisté a faire imprimer ses défenses a Rome, et qu.î <e ne fut que malgré lui qu'il céda à la volonté de ses juges et U re:5emp]e de ses adversaires. In copiste inlidèle révéla au public le secret du Télémaque; V Examen de conscienre d'un Hoi n'a été imprimé que long-temps après sa mori , et n'éloil point destiné à l'être. Ses Ê)ialo(iiies sur V Kloquenrr. de la chaire, ouvrage de sa première jeuresse, étoient oubliés de lui-même, et n'ont été imprimés que depuis qu'il eût cessé d'exister. Quelques copies informes de ^.l's DialoyneK et de ses Fables avoient circulé dans le public a son insu, el sins qu'il daignât seulement en corriger l'inexactitude et l'imperferlion. Ses Lettres sur la Mélaphi/sique et la Kelir/ion étoient le fruit d'une correspondance particulière avec M. le duc d'Orléans, dejiuis régent; ses Lettres spirituelles n'i-liiienl adressées qu'a la conscience de ceux qui avoient recours il sa piété et ii ses lumières, et ne furent recueillies que long-temps après sa mort. Sa Lettre h C-icadémie française étoil une réponse indispensable à une compagnie qui l'interrogeoil. et éloit tout au plus destinée il rester dans ses archives. On ne parle point de son Traité de r Education des mies, qui n'avoil été écrit que pour madame de Beauvilliers, et de son Traité du Ministère des Pasteurs, ouvrage de circonstance , el qu'il avoit cru pouvoir èiie de quelque utilité aux missionnaires des provinces protestantes. En un mot, Fénelon étoil si peu ambitieux de la gloire d'éciivain, i|ue sans la piété religieuse de sa famille, qui a remeilll ses différens écrits, et sans l'heureuse infidélité à laquelle on a dCi le Télémaque, la postérité auroit élé privée du plus grand nombre de ses ouvrages. — ^ 11 est vrai qu'il existoil plusieurs copies du Télémaque, et que sa famille auroil pu faire imprimer ccl ouvrage comme elle en a fait connolti v plusieurs autres, qui n'éloient que manuscrits; mais n'éloil-il pas possible qu« Fénelon eiit cru devoir l'anéantir après la mort de M. le duc de Rourgogne, nunme désormais inutile a Tubjel qu'il s'étoit proposé ".'
IIISTrmU^ DE FÉNEl.ON.
séloit proposées, étoient celles qui devoienl naturellement se présenter à l'esprit de M. le tine de Bourgogne, et qui a\ oient pour objet de Téclaii-er sur les défauts naturels de sou oaraefère. Le maître conuoissoit toute la pénétration d'espiit de son ilisciple, et il le forçoit à se reconnoilre lui-même dans la peinture des imprudences que Mentor reproche si souvent à Télémaque. 11 connoissoit aussi son goût et son attrait pour ces douces et brillantes fictions, dont riinagination des anciens savoit embellir la morale.
Ce fut par cet heureux artifice qu'il sut donner aux leçons sévères de la vérité le charme et Tharmonie d'un style poétique, pour les insinuei- plus facileuK ni dans un cœur sensible et passionné '. Les couleurs ainiat)les et l'intérêt enchanteur que Fénelon a répandus siu- son jeune héros, dans les momens mêmes où rinexpérience de l'âge et remportement des passions lui font commettre de grandes Hautes , servoient à fixer avec moins de répugnance les regards de M. le duc de Bourgogne sur cette image fidèle de ses erieurs et de ses foiblesses. Nous n'avons hisisté sur ces observations que pour montrer combien on a été peu fondé à supposeï- à Fénelon l'intention d'avoir voulu faire la ceusuiede Louis XIV, ou l'ambition ridicule de s'établir dans l'opinion publique le précepteur des i-ois.
Mais lorsque les désastres de la guerre de la succession eurent mis un terme aux prospérités de Louis XIV , et réduit la France à des extrémités qui faisoient craindre qu'elle ne devint la proie de ses ennemis, le malheur et le mécontentement portèrent tnus les esprits à accuser ce nionaïque davoii- préparé cette longue suite de calamités par l'abus de sa puissance et les principes absolus de son gouvernement. On se plut alois à comparer avec amertume ces lésultats déplorables de tant de grandeur et de gloire, avec les maximes de douceur, de modération et d'économie , si souvent recommandées à Télémaque pai' Mentor. Les puissances ennemies conspirèrent à entretenir ces dispositions chagrines des Français , pai' leur admiration même pour le Télémuquc. (»n peut piésumer, sans ciaiute de se montrer trop injuste ou trop sévèic, que les limmeurs evtraordiuaiics qu'ils afièctèrent de rendre à Fénelon, fuient autant ins]>irés par leur liaiue pour Louis XIV, (pie par leur estime pour l'aichcivèque de (Cambrai. Ce prince avoit eu lui-même la foiblesse de se croire ofVensé dans le Télémo(iue, et ses ennemis se crurent autorisés par son opinion sur le livre , à lui adresser des hu-oiis et des reproches dont il semhloit avoir trop lé^èremet-ut reconnu la justice par ses longs n-ssentiiueus contre l'auteur.
On seroit peut-être plus autorisé à penser que, le Tt'lciixKiuc ('[nul devenu public et répandu dans toute rFiiidpe par iiu concours de circonslauces que! Fénelou iiavoit pu ni pré\oir ni arrêtei- , il o-a se tialtei- d"a\(tii' liieu iiu'riti' <les hoiniiies, en ioudanl la polili(|ue sur la jeligion , la justice et la modération. L'approbation générale a\ec laquelle ou a\oit reçu dans tous les pays et dans tous les gouveruemeiis les ina\irnes et la politique
l 1 ii-gii piifii iiuri> ilnmiK ,1 il tjravissiiiia ilc Jlllllllli^ll::
de Mentor, sembloit lui en garantir la sagesse et l'utilité , et devoit l'entretenir dans une illusion toujours chère à un cœur vertueux. L'intérêt universel avec lequel on avoit pu goûter , dans toutes les conditions, la morale du Télématjue, détermina donc Fénelon à ajouter à son premier travail quelques morceaux en petit nombre , qui n'ont paru qu'après sa mort , et ([ui entrèrent pour la première fois dans l'édition de 1717, dédiée à Louis XV par le marquis de Fénelon. On sait que les iimombrahles éditions qui ont paru depuis cette époque , ont tidèlemenl copié celle de 1 71 7 ; on ne trouve dans aucune des éditions publiées depuis 1699 jusqu'à 1717, aucun de ces morceaux : ils n'evistent pas même dans le manuscrit original que possède la bibliothèque du Roi. Nous avons le manuscrit original de ces fragmens précieux , écrits de la main de Fénelon, avec de nombreuses corrections également de sa main '.
Parmi ces fragmens, ou lit d'abord celui qui traite la question si délicate de l'influence des souverains dans les alTaires de religion. Nous rapporterons en entier ce morceau si recommandable par sa précision , et pai- les maximes sages, lumineuses et fécondes que Fénelon établit en si peu de mots.
« Idoménée, qui craignoit le départ de Télé- » maque et de Mentor, ne songeoit qu'à le retar- » der. Il représenta à Mentor qu'il ne pouvoit ré- » gler, sans lui, un difTérend qui s'étoil élevé entre » Diophanes , prêtre de JupiteiH'onservateur , et » Héliûdore , prêtre d'Apollon , sur les présages » qu'on tire du vol des oiseaux et des entrailles » des victimes. Pourquoi , lui répondit Mentor , » vous mèleriez-vous des choses sacrées ? Laissez- » en la décision aux Etruriens , (pii ont la tradi- » tion des plus anciens oracles , et qui sont inspi- » n's pour être les interprètes des dieux. Employez >■> seulement votre autorité pour étoufler ces dis- » putes dès leur naissance ; ne montrez ni par- » tialité ni prévention ; contentez-vous d'appuyer
' S'iuis ;i\iiiis CDiisiiUc le iiuiiuisciil oi ii;in:il i-oiisi^ivr- riaiis le ili'pôl (li?s iiiiinusirils il<' la l)il)lii)lhi''qui' du Rui, pour reciiiiiiiiiirt» pur iious-iiu-uios si tes rragmell^ inniiquoidil a ce uiaiiiisiril ; nous avons cunstali' qu'ils y iii:inqunient effecliviMiicnt, pl que iiu'itic ili> n'iMi avoient jamais fait partie: lar Il n'y a point ilt- lacimc dans le manuscrit oii|[inal. La plus [jraiwlc parlii' di- ce qui i-oniposr aujourd'hui le vinjjl-lroi- >i('inf liMc dans les l'dilions dijinis 1717, u'cviste pninl ilans le nianus( ril que nous avons consulli' , et a dopais 6[o conipos.' par Ft^ni'lon. Voici comment se l'ail, dans le manuscrit de la hiblioilicquc du Uoi , la liaison, ou te passage du 22'' .11 i:r \\\tc , l'i du l'A' au 24» (car il faut observer que l.t <li\isioii en livres n'a point lieu dans ce manuscrit). Fin du ■Ji' livie dans les éditions depuis 1717 : « Vous serez trop » lieur.ii\ de la posséder. » Après ( es nuds, ou lit tout de suite dans le manuscrit de la hildiolhé(|ne du Hoi : » Ces ji paroles enflanimiM'ent le cieur d.' Tidéinaque d'un désir ini- » iialieni de s'en retourner a Ithaque; il [iressa Idoménée de » le laisser |>arlir; le vaisseau doit dcja prêt : (ui entend des )) cris confus sur le riv:i|;e couvert de ni.itclots; on tend les » cnrdaijcb, on li'Ve les voiles, li' vent favorable commence ji a les enller. fejemaque et Mentor ont pris conije du Roi. )( qui les a accompagnés jnsi|u'au port, et qui les suit deë » \.n\. Cepenilant (ni li-ve les ancres, la terre semble s'eii-
» liiii ; le pilote expérimente apeiyoït du loin » Quant à
l'épisode de C.léoménes le i)Iii\ (iieii, il appartient au 2^' livre des éditions imprimées depuis 1717, et en occupe à peu près le milieu; il iii:iii(|iie é;;.'ilenieiil ilans le manuscrit original de l.< loldiollie<tii.- du l'tol.