LIVRE QllATRIÈME
» la décision quand elle sera faite. Souvenez-vous » qu'un roi doit être soumis à la religion, et qu'il » ne doit jamais entreprendre de la régler. I.a re- ') ligion vient des dieux ; elle est au-dessus des » iois; si les rois se mêlent de la religion , au lieu » de la protéger, ils la mettront en servitude. Les » rois sont si puissans, et les autres hommes sont w si foibles, que tout sera eu péril d'être altéré au » gi'é des rois, si on les fait entrer dans des ques- » lions qui regardent les choses sacrées. Laissez )) donc en pleine liberté la décision aux amis des » dieux, et bornez-vous à réprimer ceux quin'obéi- » roient pas à leiu- jugeuieni , quand il aura été » prononcé ' » .
Les morceaux que nous lrou\ons ensuite dans notre manuscrit original , et (jui manquent au manuscrit de la bibliothèque royale , aiiisi qu'à toutes les éditions imprimées avant 1717, traitent : i" De l'abus des évocations en matièies civiles ^ 2" De la trop grande facilité des princes à l'aire intervenir leur pouvoir, pour disposer des riches héritières en faveur des courtisans qu'ils atVectionnent '. 5" De l'injustice des princes qui abusent de leurs forces poui- s'attribuer des droits réels ou chimériques sur les possessions des rois leurs voisins, et s'établissent juges à main armée dans lempropre cause '.
Les deux morceaux suivans renferment la scène si gracieuse où Idoménée obhge Antiope à chanter devant Télémaque , et le récit de celte chasse où Télémaque sauve la vie à Antiope *.
Vn épisode touchant, qui manque aussi dans le
' FtiH'liin 3 paru tollcnioiil l'i'dDulrr Unîtes li's allusions quilà inaliRiiilé auroil pu lui pi Oler , qu'il a cru devoir rayer lui-moini' la plirasi" suivuiile, (|iii se laisse encore lire a U'aveis les raflialious île noiio iiiaiiusrril. a Si les rois iiiontrciil quelque n pr(^vonlion dans les qucsiiuiis qui regardenl les clinses din vinrs, les pr^U-es les plus ardciis peuvent les engager a snu- 1) tenir leur cause ; ils doivent être siis]iecls d'intrigues cl » d'artifices. » Fenelon craignit sans doute que celte rc'llexion, quelque gi-nérale qu'elle fut , ne rappelai le souvenir d'une cuutroverse affligeante, et ne parut respirer un senliment ir.iincrluine que son cœur iMoit bien éloigné d'éprouver et de conserver. — * Ce morceau suit immédiatement , dans l<'s éililiiins imprimées depuis 1717, le morceau que nous venons de rapporter sur l'iuflueitce des piùnres en maliôre (te reliijion. Il commence par ces mots : « Ensuite Idonn'iiée se » plaignit de l'embarras où il étoit sur un grand nombre île » procès entre divers particuliers qu'on le pressoit de juger ; » et Unit par ceux-ci : « Vous ferez, alors les véritables foncj) lions de roi. » — •' Ce morceau est placé dans les éditions imprimées depuis 1717, immédiatement après le précédent. Il ciimmenco par ces mots : »( On me presse encore, disoit » lloméiiée, de faire de cerlains mariages; » et finit par ceti\-ci : « Ne payez jamais vos dettes en sacrifiant les filles n riches malgré leur parenté. » — ''On le trouve dans les éditions imprimées depuis 1717, a la suite des trois fragmens que nous venons de rapporter. Il commence par ces mots : « Idoménée passa bientôt de cette (|ueslion à une autre. Les » Sybarites, disoit-il , se plaignent de ci- que nous avons » u-surpé des terres qui leur appartiennent ; » et finit par ciiu-ci : « Idoménée, touché de ce iliscours, consentit que )> les Sipontins fussent médiateurs entre lut et les Sybarites.» — * Ils commencent aiusi dans les éditions imprimées depuis 1717 : « Alors le Roi, \oyant que tous les moyens de »> retenir les deuT étrangers lui échappoient , essaya de les n arrêter par \\n lien plus fort. Il avoit remarqué que Télé- » maque aimoit Antiope; » et finissenl par ces mots ; « Ido- >> menée auroit dé!> ce moment promis »a fille a Télémaque ; » uiais il espéra «renflainmer davantage sa passion , «n le 1) laissant dans l'incertitude, e1 crut même le retenir encore » a Saleiile par le désir d'assurer son mariage. »
manuscrit de la bibliothèque du Roi , et qu'on ne trouve dans auctiui' des éditions antérieures à 171 7, est l'histoire que le vieillard phéacien raconte à Télémaque sur Cléomènes le phrygien, poursui\i par une trisie fatalité de royaume en royaume. Ce Cléomènes est Llysse lui-même , à qui la .sage .Minerve interdit encore la consolation de se laisser reconuoitre par son fils, (let épisode, où respire une impression si douCe de tristesse et de sensibilité , paroit avilir été imaginé après coup par Fénelon , pour laisser dans l'aine des lecteurs cette espèce d'attendrissement qui sotitient l'intérêt du poème jusqu'à son heureux dénouement '.
-Nous observerons aussi que , lorsque Fénelon a mis la dernière main à son ouvrage , il a voulu consacrer le caractère religieux <jii'il donne à la sagesse de Mentor , en supposant que Mitieive ne consentit à se manilester aux yeux d'ttti mortel , dans totit léclat de la divinité,' qu'à la suite d'un sacrifice. Le court récit de ce sacrifice ne se trouve dans aucune des éditions antérieures à I7J7; il ne se trouve pas même dans les fragmens originaux que nous possédons , ni dans le manusci'it de la bibliothèque du Roi; mais il existe dans une copie que nous pouvons appeler originalp , et dont nous avons à rendre compte. 11 n'est peut-être pas sans intéi'êt d'observei" comment Fénelon s'est occupé à perfectionner le Télémaque, long-temps après que l'éducation de M. le duc de Bourgogne fut achevée.
Cette copie oriç^inale , qui est entre nos mains, porte en titre qu'elle a été levue et corrigée par Fénelon. Eu effet, les nombreuses corrections qui s'y trouvent, ne peuvent être regardées comme de simples corrections de fautes de copiste ; elles ne peuvent appartenir qu'à l'auteur lui-même; ce sont des changements d'expressions , des suppressions de mots répétés , des alinéa indiqués , quelquefois même des périodes plus agréables substituées à d'autres qui l'étoient moins.
Cette copie originale est di\iséeen vingt-quatre livres , ce qui feroit présumer que ce fut sur Taulorité de cette copie que le marquis de Fénelon publia son édition de 1717 , où le Télémaque parut pour la première fois divisé en vingt-quatre livres; Le marquis de Fénelon annonce même, dans l'avertissement de cette édition de 1717, que l'archevêque de Cambrai avoit partagé le Télémaque en vingt-quatre livres, à l'imitation de l'Iliade. Nous avons déjà dit que le manuscrit original de la bibUothèque du Roi, qui est entièrement de la main de Fénelon , ne porte aucune division en livres, ni en chants , ni en pai'ties.
.Mais ce qui rend notre copie originale extrêmement piécieuse, c'est une addition importante qui ne se trouve , ni dans le manuscrit original de la bibliothèque du Roi, ni pat mi les fragmens originaux qui sont entre nos mains : nous n'avons pas besoin d'observer qu'elle se trotivoit encoïc moins dans les éditions antérieures à 1717. Cette
' Celte addition appartient au ii» livre dans les éditions depuis 1717. et en occupe il peu près le milieu. Elle commence a ces mots : « A peine ce discours fut-il achevé , que » Télémaque s'avança avec empressement vers les Pheaciens » du vaisseau , qui étoit arrêté sur le rivage ; » et finit a » ceux-ci : « Voila ce qu'on raconte de cet étraiiffer dont )) Vous me demandez des nouvelles. »
HISTOIRE DE FÉNELON
addition est très-intéressante sous un rapport honorable à la mémoire de Fénelon; elle est placée dans le douzième livre de notre cnpie originale ; elle commence à ces mots du douzième livre : « Alors Télémaque ne put s'empêcher de » témoigner à Mentor quelque surprise et même » quelque mépris pour la conduite d'idomé- » née , » et finit à ceux-ci : « Mentor lit sentir » à Télémaque , par ce discours , combien il est » dangereux dïHre injuste , en se laissant aller à » une critique ligoureuse contre les autres hommes, » et surtout contre ceux qui sont chargés des em~ » barras et des difficultés du gouvernement ; » ensuite , il lui dit : 11 est temps que vous par- » liez : adieu. »
Tout ce morceau , qui contient six pages dans notre copie originale , est d'une autre main que le reste de la copie. A la mai-ge de cette addition . on ht cette note remarquable : « M. larcheNèque » de Cambrai avoit ajouté , de sa prupie main , à )) cet exemplaire qu'il avoit revu et corrigé , ce » qui se trouve ici écrit sur du papier diflérent et » d'une autre main que le reste de ce volume ; » mais le manuscrit original du THèmaque ayant » été recouvré tout écrit de la main de M. de Cam- » brai , on a joint à ce manuscrit l'addition qui » est ici suppléée par cette copie. »
Il faut encore observer que cette addition avoit été faite par Fénelon, long-temps apiès celles dont nous avons déjà parlé; car ces additions aux livres xxm et xxiv se trouvent dans notre copie originale, écrites de la même main que le reste de la copie; au lieu que l'addition si importante au livre xii avoit été faite de la propre main de Fénelon à la copie originale que nous possédons , ainsi que l'indique la note que nous venons de tianscrire.
Nous avons dit (|ue cette addition au livre xu est exirèraement remarquable ; elle offre en effet la plus forte et la plus magnifique apologie de Fénelon contre les lâches calomniateurs qui avoienl prétendu transformer le Télémaque en une satire de Louis XIV ; c'est dans ce morceau que Fénelon prend la défense des rois qu'on condamne si souvent avec autant d'injustice (pie d'amertume; c'est là qu'il fait ressortir , avec les couleuis les plus touchantes, les grandes qualités de Louis XfV, sous le nom d'idoménée; c'est là qu'il excuse, a\ec autant de modération que d'équité, les erreurs el les foiblesses qui sont te partage de l'humanité , et dont les j-ois ne peuvent pas être plus exempts «pie les autres hommes.
tt Etes-vous étonné , dit Mentor à Télémaque , )) de ce que les hommes les plus esliuiables sont » en<-ore houuiies , et uionlienl encore quelques » restes des loiblesses de riiuiiiariit(' pai'uii les » pi('ges inuomhrabh's de la rouiuté. Idoménée, » il est vrai, a été nourri dans des idées de faste el » de hauteur; maif< quel philosophe aurait pu xe » défendre de In jUillerie s'il (iroit été en .sa place'. » 11 est vrai qu il s'est trop laissé prévenir paj- » ceux qui ont eu sa confiance; mais les plus sages » rois s(»nt souvent trompés, quelques précautions
» qu'ils prennent |)OUi' ne Vvlw pas In roi
» counoîl beaucoup moins que les particuliers , » h's hommes qui l'environnent : ou es! toujours » masqué auprès de lui ; on épuise toutes sortes » d'aitifices \)i»\r le tromper Tel crHiqf.>' an-
n jourd'hui impitoyablement les rois, qui qouvev- >j neroit demain 7noins bien qu'eux, et qui feroit les )) inémes fautes avec d'autres infiniment plus » grandes , si on lui confîoit la même puissance.... » Le monde entier est occupé à observer un seul » homme à toute heure et à le juger en toute ri- » gueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expé- » rience de l'état où il est ; ils n'en sentent point ') les difficultés . ils ne veulent plus qu'il soit » homme, tant ils exigent de perfection de lui. Un » roi , quelque bon et sage qu'il soit , est encore M homme ; son esprit a des bornes et sa vertu en M a aussi.-.. Telle est la condition des rois les plus » éclairés et les plus vertueux : les plus longs et » les meilleurs règnes sont trop courts et tiop im- )) pai'faits pour réparer à la fin ce qu'on a gâté , •>■> sans le vouloir , daus les commencemens. La )> royauté poi'te avec elle toutes ces misères.... II » faut plaindre les lois el les excuser.... Pour par- » 1er francliement, les hommes sont fort à plaindre » d'avoii' à ètie gouvernés par un roi qui n'est » qu'un homme semblable à eux : car il faudroit » des dieux pour redresser les hommes.... J'avoue » qu Idoménée a fait de grandes fautes; mais chert> chez dans la Grèce et dans tous les autres pays » les mieux policés, un roi qui n'en ait point fait w d'inexcusables.... Malgré tout ce que j'ai repris » en lui , Idoménée est naturellement sincère, droit, y> équitable, libéral, bienfaisant; sa valeur est par- » faite ; il déteste la fraude quand il la connaît et » qu'il suit librement la véritable pente de son v ca'ur ; tous ses talens extérieurs sont grands et » proportionnés à sa place,... )j
C'étûit ainsi que Fénelon s'exprimoit sur Idoménée ou plutôt sur Louis XIV , dans le silence de son cabinet et dans le secret de son cœur; il ne tenoit sans doute qu'à lui de donner à cette apologie de Louis XIV une publicité qui auroit hautement démenti l'imposture et la calomnie des accusateurs du Télémaque ; les innombiables éditions de ce livre, qui couvrirent toute l'Europe du vivant même de rauleiu-, lui en ofl'roient un moyeu bien facile; mais une juste délicatesse, peut-être même une noble fierté , défendirent à Fénelon de descendre, à se justifier; il auroit ciaint de paroitre fiatteur, tandis qu'il n'étoit fine juste, il ne voulut point être soupçonné de recliercher la faveur en ne disant même que la vérité. Fénelon n'écrivit ce morceau que pour ceux qui dévoient survivre à Fénelon el à Louis XIV, et ses intentions ont été remplies.
Ou désire peut-être de coimoître l'opinion de liossuet sur le Télémaque. Cet ouvrage , comme nous l'avons dit , parut en ir>99, et dans une circonstance oii Bossuet éloit i)eu disposé à juger favorablement tout ce tpii veiioit de Fénelon ; il pai-le en très-peu de mots du Télémaque dans une lettre à son neveu, en date du 18 mai 1699. Il lui mande ' : Le Télémaque de J/. de Cambrai est , nous le nom du fds d L'lys.<;e , un roman instructif pour monseigneur le duc de Bourgogne : cet ouvrage partage les esprits; la cabale l'admire; le /•r.s/c (/(/ iiiouilr le trouve peu sérieu.v et peu digne d'un prêtre. Ce jugement paroîtra sé\ère : on auroit tort cependant de l'attribuer uniquement à la
(li:iivrci lie Iki.^'suel ,