LIVRE QUATRIÈME
disposition où se trouvoit Bossuet , depuis quelques années, à l'égard de Fénelon , et à une prévention, qui étoit peut-ôtre à son plus haut degré au moment où il écrivit cette lettre.
Mais on doit dabord observer que, lors'pie Uossuet s'exprimoit ainsi, il ne connoissoit et il ne pouvoit connoitre que la partie des aventinvs de Télémciiiur pendant sou séjour <lans l'Ile de Calypso '. Nous avons déjà dit que la première édition fut ai'rètéc à la page 208 , ainsi Btissuet ne connoissoit point encore toute la partie morale et politique de cet ouvrasse . qui ne commence en effet à se développer que depuis le départ de Télpmaqiie de Tile de t^ulypso. Toute cette partie fut impiimée, pour la première fois, eu Hollande, au mois de juin 1699.
D'ailleurs Bossuet , naturellement austère, occupé depuis tant d'années des études graves et sérieuses de la leligion , et à qui son âge et ses infirmités i-endoient toujours présentes les pensées de l'éternité , étoit peu porté , par habitude et par caractère , à ce genre de distractions que les hommes les plus vertueux peuvent chercher quelquefois dans la bonne httérature. On sait aussi que Bossuet avoit eu , dans tous les temps , une répugnance marquée poiu- les fictions de la mythologie , et qu'il avoit souvent adressé des reproches sévères à Santeul , siu' l'usage trop fréquent des expressions et des noms empruntés de la fable. On lit, dans une de ses lettres à Santeul, du 19 septembre 1690. « Je n'aime pas les fables : nourri » depuis beaucoup d'années de l'Ecriture sainte , » qui est le ti'ésor de la vérité , je trouve un grand ') creux dans ces fictions de l'esprit humain et » dans ces productions de sa vanité ; mais lors- » qu'on est convenu de s'en seivlr, comme d'un " langage figuré, pour exprimer, d'une manière » en quelque façon plus vive . ce que l'on veut » faire entendre, surtout aux personnes accoutu- » mées à ce langage , on se sent forcé de faire » grâce au poète chrétien qui n'en use ainsi que « par une espèce de nécessité. » Bossuet dit dans la même lettre : « Ou'il avoit quitté depuis long- » temps la lecture de Virgile et d'Horace =■. »
* Nous avons \u, pnr le léiiiuigiiaije de Bossuet lui-même, que Fénelon ne lui avoit communiqué, dans le temps dft leur liaison , que le conimcucemcnl du Télémaque ; il est vraisemblable que cet ouvrage n'étoit pas encore très-avancé, ou du moins entièrement Uni , lorsque Fénelon coniîa celte partie de son travail a Bossuet, vers 1694. — ~ Bossuet n'avoit pas même pardonné à Santeul d'a\oir introduit Pomonc et ses nymphes dans sa charmante description des jardins de Versailles , dédiée a M. de la Quintinie. L'élégance et la grAcc qui respirent dans cette pièce n'avoienl pu desarmei la si'vérite de l'évéque île Meaux. Il auroit voulu que Santeul ne consacrât son admirable talent qu'a chanter dans les temple» la toute-puissance du Créateur et les merveilles de la religion. Le poète, repentant et humilié, adressa au prélat une pièce de vers qu'il appela son amende honorable; il avoit fait graver a la télé une \ignette en taille-douce, dans laquelle Bossuet étoit représenlé revêtu de ses habits pontificaux, et Sa)iteul a genoux taisant amende honorable et jetant tous ses vers profanes dans nu grand feu. Mais dans cette pièce, ou Santeul veut abjurer tous les dieui de lu fable, on remarque qu'il est involontairement entraîné par l'habitude de snu génie ; el , dans le moment même ou il annonce (lu'il ne prononcera plus les noms consacrés par la mythologie , Pomone. Vénus, les Zéphyrs, Jupiter et .lunon. le Tarlare ef J'.\chéron, les Nymphes et U fontaine deCastalie revienucn»
On sera peut-être surpris d'entendre Bossuet , dont le langage et les pensées semblent toujours empreints de cette magnificence , de cet éclat et de cette harmonie que l'on croit réservés à la
f)oésie , s'élever a\ ec dédain contre les poètes et eurs Ingénieuses fictions ; mais Bossuet devoit tout à son génie seul; et si son style porte si souvent le caractère de rinspiraliou, c'est qu'il l'avoit jniisé dans l'élude des livres sacrés.
11 étoit diflicile que le Télémaque, conçu et exécuté sur le même plan (jue VOdynséi' ; une le Télémaque, où Fénelon a su faire un emploi si heureux et si brillant de toutes les ilchesses de la fable, trouvât grâce de>ant l'austérité de Bossuet; mais , par la même raison , l'aichevêque de Cambrai étoit bien plus indulgent que l'évéque de Meaux pour les vers de Santeul. Il lui écrivoil , au sujet de son Amende hunorailc : « Quoique je » sois fort des amis de votre Pomunc, je suis ravi )) que vous en ayez fait .imende honorable ; car ce » dernier ouvrage est très-beau : vous y parlez du M Verbe divin avec magnificence. Le poète est » théologien : c'est le véritable VATES; c'est un )) homme (jui pai'le comme Inspiré sur les choses » divines. Faites donc des Pomones tant qu'il vous y> plaira , pourvu que vous en fassiez ensuite auy> tant d'.'l/ne/(f/es honorables ; ce sera double profit » pour nous , la faute et la réparation. »
On voit , dans une autre lettre de P'énelon , que le grave abbé Fleury ne dédaignoit pas de sourire aux jeux folâtres de l'imagination de Santeul '. « La douleur de votre Damon est peinte d'une ma- » nière tendre et gracieuse ; tout y est pur et vir- » gllien. Comme Vii-gile vous enflez vos chalu- )) meaux :
» Agresteni tcniii meditaris arundine niusain.
» M. l'abbé Fleury , dont vous craignez censo- » riam rjravitatem. , vous passe sans scrupule vos « Naïades et vos Sylviades '. »
Fénelon , en félicitant Santeul sur une hymne qu'il venoit de composer, ajoutoit en plaisantant: « M. de Meaux ne peut plus se plaindre sur le 1) mélange des fausses divinités, à moins qu'il ne )} s'avise encore de vous dire que vous faites par- » 1er \otre Sainte comme Virgile fait parler Junon. » Pour moi , j'ai lu vos vers avec avidité ; et la « pente étoit si roide , que je n'ai pu m'arrêter » depuis le commencement jusqu'à la fin. Quand
sans ccbsc dans ses vers. La gravité de Bossuet dut sourire d'un témoignage si singulier de la conversion de Sauleul ; peut-être trouva-t-il aussi l'excuse et l'apologie du poète dnns ces vei's de la même pièce :
Conveniunt aliquando levas post séria ludi ; Inde animos capit, el dulci recreata labore. Mens ad opns longi- redit acrinr, el sua musis Olia sunl....
1 Lettre de Fénelon a Santeul , sur sa pièce de Damon et f-'f/oji. ^OEuvres de Santeul.) — - Le bon abbé Fleury écrivoit a Santeul, « qu'il lui pcrmcUoit de déroger a ses ser- » mens , et de nommer encore Mars et Bcllone pour chanter I» la victoire de Fleurus. » Cependant, (lar une espèce de scrupule, il ajoutoit : « Mais vous trouverez assez de matière, » on nommant seulcnieni le Dieu des armées.» (Lettre du 3 juillet 1690.)
HISTOIRE DE FÉNELON
)) vous ne faites rien de nouveau , on est tenté de » dii'c ;
n Cm- pendet tacità listula cuui lyrà?.... » Spiritum Pliœbus tibi, Phœbus artem » Carminis , nomenque dédit poetae. »
(Horace.)
Ces lettres, en donnant une idée de Tattrait que Fénelon conserva toujours pour la littérature, et de cette politesse pleine de grtàce que Ton observe dans ses lettres les plus indifférentes , peuvent expliquer le jugement si sévèie que Bossuet a porté du Télémaque. Le contraste de leurs gotits pouvoit aussi tenir au contraste de leurs caractères. Nous sommes encore plus souvent inspirés dans nos jugemens , par notre arae et nos habitudes , que par notre raison et notre esprit.
Aussitôt que le Télémaque parut , on en publia deux critiques, et ces deux critiques sont aujourd'hui aussi oubliées que leurs auteurs '.
On a reproché à la prose du Télémaque d'être un peu tramante » ; mais, comme l'observe M. de Laharpe \ « ce n'est pas la précision qui doit ca- » ractériser un ouvrage tel que le Télémaque , >' (}ui , sans être un véritable poème , puisqu'il » n'est pas éciit en vers, se rapproche pourtant w des principaux caractères de V Epopée par l'é- )' tendue , pai- les fictions , par le coloris poétique. » Ce qui doit y dominer , c'est une abondance fa- » ci le et pourtant sage, un style noml)reux et » liant plutôt que seri-é ou coupé , et c'est celui » du Téléviatjue. Il paroit même que Fénelon a » su , dans cet ouvrage, se garantir de la diflusion » (ju'on peut lui reprochei- ailleurs. C'esl là » qu'heureux énnilateui- des anciens dont il étoil » si rempli , il s'est rappi'oché eu même temps » de la richesse d'Homère et de la sagesse de -» Virgile.
» D'autres critiques auroient voulu qu'il eût » plus de profondeui' dans ses idées morales et )' politiques. Ils ne se sont pas souveinis que l'au- >' teur du Télémaque ne devoit pas éci'ire conmie i) celui de VEsprit des Lois. (Chaque genre doit >' avoir un caractèie de style analogue à son ob- » jet. Ce qui n'est que solide et foit dans un livre >) sur les lois, par'oitroit sec dans un ou\i'age » mêlé de morale et d'imagination, l/un doit » doimer à la raison toute sa force ; il ne veut >' (ju'instruire et faire penser ; l'autre doit songer )) surtout à donner de ragrément et du charme '■ à ses instructions : il veut |)laiie iiliii de per- )' suader. Des principes de dioit public , de po- » litique et de législation, doivent avoir delà pm- » fondeur dans un traité didactique ; mais ces pre- » miers principes de justice et de bienveillance " universelle, qui sont la |)ase de tout bon gou- -» \enienient, tiès-lieureusement [)our nous, ne » demandent point d(! proloudeui' de pensée. La » conscience les reidiuioil , le sentiment les saisit : » et ils n'ont de piofond (pie leui- racine (pie la " nature a mise dans tous les cœurs. »
<( On croiroit , dit M. le cardinal Maui-y <* , (pie
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î) Fénelon a pivjduit le Télémaque d'un seul jet. » L'homme de lettres le plus exercé dans l'art d'é- » crire ne pourroit distinguer les momens où Fé- » nelon a (juitté et repris la plume, tant ses tran- » sitions sont naturelles , soit qu'il entraîne dou- « cément par la pente de ses idées , soit qu'il fasse » franchir avec lui l'espace que l'imagination » agrandit ou resserre à son gré ; jamais on u'a- » perçoit aucun effort ; maître de sa pensée , il « la A oit sans nuages; il ne l'exprime pas, il la » peint ; il sent , il" pense , et le mot suit avec la » grâce , la noblesse ou l'onction qui lui convient. » Toujours coulant , toujours lié , toujours nom- )) breux, toujours périodique , il connoît l'utilité ') de ces liaisons grammaticales que nous laissons » perdre, qui enrichissoient l'idiome des Grecs, » et sans lesquelles il n'y aura jamais de style : » on ne le voit pas recommencer à penseï- de ligne « en ligne ; traîner péniblement des phrases , » tantôt précises , tantôt diffuses , où l'espiit peint '> son embarras à chaque instant et ne se relève » que pour retomber. Son élocution, pleine et )' harmonieuse , enrichie des métaphores les mieux >) suivies, des allégoi'ies les plus sublimes, des » images les plus pittores(pies , ne présente au » lecteur que clarté , facUité , élégance et rapi- » dite. Grand , paice qu'il est simple , il ne se sert » de la parole que pour exprimer ses idées , et » n'étale jamais ce luxe d'espiit (jui, dans les » lettres comme dans les états , n'annonce jamais " que l'indigence. Modèle accompli de la poésie » descriptive , il multiplie ces comparaisons vastes » qui supposent un génie obserAaIeur, et il flatte » sans cesse l'oreille par les chainies de l'harmonie ■» imitative. En un mot , Fénelon donne à la pi'ose y> la couleur , la mélodie , l'accent , l'àme de la » poésie; et son style, vrai , enchanteur, inimiî) table , trctp abondant peut-èti'e , ressemble à sa )) vertu. »
On pourroit ajouter que dans le Télémaque , Fénelon a non-seulement communiqué à son style II- curactére de sa certu , mais qu'il y a même exprimé le caractère parliculiei- de ses sentimens r«liipeux. On y retrome en quebpies endroits l'idée habituelle et dominante qu'il s'éloit faite du bonheui' (|ue les mortels peuvent goûter dans une union intime avec la Divinité. Sa ravissante description des Champs-Elysées ollie la peinture la plus sensible d'un genre de félicité à laquelle l'imagination humaine paroissoil ne pouvoir pas atteindre, et (praucune lungue, avant celle de Fénelon , n'avoit su rendre a\ec une expression aussi céleste. 11 s'élève, et il élève avec lui le lecteur au-dessus de celte terre où les élémens se conibaltent sans cesse , comme les passions des hommes (pu l'habitent ; il les transporte parla niagiiilicence de ses idées et [)ar l'éclat et la fraîcheur des couleurs dont il embellit ce délicieux tableau, dans le \éiilable .séjour de la paix, du bonheur cl de rimioceiicc : les expressions mêmes ipi'il emploie pour peindre cette félicité surnaturelle semblent s'allranchir , sans all'eclation et sans effort, de toutes les sensations nafinelles qui ont donné naissance au langage humain , pour ne parler qu'à Lame et à l'intelligence.
1, 'imagination (pii a letracé un pareil tableau n'a pu être inspirée (pie par une ame aussi pure
LIVUI^ QUATKIÈ.ME.
que l'avoient été sur la terre les amcs célestes noul elle peint le bonheur.
Mais mallioureusement on affecta d'être plus frappé de la manière dont Fénelon parle , dans le TélpiiiiKjue , des passions et des défauts des hommes, qu'on ne parut touché du bonheur qu'il promet à la veitu.
YI.
Fémjlon dans son diocèse.
» <iuoi(|ue plein de bonne ^olonté ; je le prie , ). mon bon duc, de \ous conserver et de vous » combler de ses grâces. Je suis sans doute fâché n de ne vous point voir, vous, la i)oime duchesse ., et quelques autres amis en très-]»etit nombie. >. l'mu' tout le reste, je suis i-avi d'en être bien )i loin ; j'en chante le cantique de «lélivrance, et ). rien ne me coûteroit tant que <Ie m'en rappro- » cher. Tour M. le duc de Bourgogne , je prie » également Dieu tous les jours pour lui ; c'est » le seul service que je puisse lui rendre de loin. >■>
Trop convaincu des fâcheuses impressions qu'on avoit données à Louis XIV contre le Télémaque , Fénelon jugea (jue le cœur et la confiance de ce prince lui étoient fermés pour toujours. L'innocence peut se défendre contre la calomnie lorsqu'elle lui impute des fautes et des crimes; mais lorsque la méchanceté st; boi-ne à calomnier les intentions, comment l'innocence pom-roil-elle se ju.stifîer? Fénelon rendoit justice aux (pialités estimables de madame de .Maintenon : mais il connoissoit sou cai-actère, et il savoil ipTelle seroit plus fidèle à la i)ré\enlion (pi'à l'amitié; elle se trouvoit d'ailleurs entièrement livrée à tous ceu.\ qui avoient un intérêt puissant à entietcnii' ses ressenlimens.
Dès le moment où Fénelon av oit été nommé à l'aichevèché de (^.ambrai , il s'éloit l'egardé conmie c.vclusivement consacré aux besoins de ce vaste diocèse. Dans le temps même où il éloit attaché à /a cour par mi titre et des fonctions qui scmiloient le dispenser des règles ordinaires, il avoit déclaré qu'un devoir, supérieur à ceux de précepteur des enfans de France . lui imposoit des obligations dont rien ne pouvoit le dispenser. Celui qui n'avoit consenti à accepter l'archevêché de Cambrai, qu'à la condition d'v résider neuf mois de Tannée, ne pouvoit i'egar(îer, ni comme un malheur, ni comme une disgrâce d'y passer le reste de sa vie. Le seul regret qu'éprouva Fénelon, fut de pense)- que la défaveur où il se lrou\oit à la cour le privcroil des moyens de faire, dans son diocèse, tout le bien dont son cœur avoit le sentiment et le besoin ; c'est ce qu'il laisse entrevoir dans une lettre particulière à M. de Heauvilliers '.
'< Je travaille ici doucenieni , et je ménage les " esprits [)0ur me mettre à portée de leur être,' » utile; ils m'aiment assez , parce ((u'ils me trou- » vent sans hauleui', tranquille et d'une conduitt> » uniforme; ils ne m'ont trouvé ni ligoureux , ni » intéressé , ni artificieux ; ils se fii:ut assez à moi ; « et nos bons Flamands, tout grossiers (ju'ils pa- » roissent , sont plus lins que je ne veux l'être.... » On raisonne en ce pavs pour savoir si je suis » exilé ; on le demande à mes gens , et heureuse- » ment on ne me fait point de questions précises; » s'il faut n'en faire point un mystère, je suis tonl " prêt , et je dirai l'ordic que j'ai reçu ; il ne faut ■" point chicaner avec Dieu iois(pi'il veut nous » remplir d'amertmue et de confusion : s'il veut » achever de me confondre, jusqu'à me mettre » hors d'état de faire aucun bien , je demeurerai w dans sa maison conime un serviteur inutile ,
' LcUrc <li; Fénelon a M. .lo UeHiiviUiri' 1637. Corresp. de Fàuloii , l. ix, p. «90.
sPiiU'nihr''
Séniinaii'c de Cninbiai.
Le premier objet que se proposa Fénelon , dans le gouvernement ecclésiastique de son diocèse, fut de perfectionner l'établissement du séminaire de Cambrai. 11 savoit , par expérience, tous les avantages que l'Eglise avoit déjà i-ecueillis de ces institutions qui peuvent seules préparer aux générations suivantes une succession d'ecclésiastiques élev es dans la piété , dans la science de leur état et dans l'habitude d'une sainte discipline. Ces institutions étoient encore assez récentes dans l'Eglise : on en devoit la première idée au concile de Trente ' ; et cétoit pour obéir au.v saintes inspirations de ce concile, que saint Charles Boilomée en avoit fait à Milan l'heureux essai. Les séminaii'es qu'il > avoil fondés avoient lapidement contribué à établir- une sage réforme dans son clergé, et à donner- à l'Eglise de Milan cette réputation de science, de mœurs et de régularité qui la distinguoil parmi toutes les Eglises d'Italie. Les guerres civiles et religieuses, qui désolèrent la France pendant quarante ans, n'a\ oient pas permis aux évèques de ce r'oyaume de réaliser les vœrrv du concile de Trente ;'mais loi'sque l'autorité rovale firl solidement afiêrmie, et lorsque le gouvernement vigoureux du cardinal de Riclrelieu eut rétabli l'ordre dans toutes les parties de l'Etat , la Providence suscita le célèbre curé de Saint-Sirlpice, M. Olier-, qui, le premier, conçut le projet de fijrrncr- luie associalion de pi-ètres consacrés, p;u' un errgageinenl toujoirrs libi-e et lûujouis volontaire, à l'éducation ecclésiastique. 11 parvint , par ses seirls moyens, et avec le seul ascendarrt de la confiance et de la vertu , à élever en peu de temps cet utile élablissemenl, qui depuis a servi de modèle à toutes les institutions du même genre, r-épandues dans torri le royaume.
Fénelon, élevé au séminaii'e de Saint-Su Ipice , sous la dir-ection des premiers coopérateurs de M. Ulier, témoin des vertus simples et modestes, de res])rit de piété, de désintéressement, de paix et de soumission , qui forment le véritable calactèr-e de cette respectable associalion , devoit désirei- avec ar-deur de faire jouir le diocèse de «'.ambrai des bienfaits d'une institution dont sa {ir-opir expérience lui avoit fait connoitre les précieux avantages.
.\ peine fut-il airivé à Cambrai , qu'il r-éclama l'anritié paternelle de M. Ti'onson , pour e»i obtenir
• Sobs. x\in, th. 18.
HISTOIRE DE FENELON.
des ecclésiastiques formés à son école, et pénétrés de son esprit , pour diriger son séminaire de Cambrai. M. Ti onson auroit voulu sincèrement concouiir au succès de ses vues ; il \ étoit porte par sa tendre alî'ection pour Fénelon et par le sentiment des avantages qui dévoient en résulter pour l'Eglise , dans un diocèse aussi important que celui de Cambrai; mais divers obstacles s'opposèrent long -temps à l'exécution de ce projet. M. Tronson ne pou voit suffire à l'empi-essement d'un giand nombre d'évêques qiii lui avoient présenté des demandes du même genre. 11 ne vouioit otîrir à l'archevêque de Cambrai que des sujets éprouvés , dignes de répondre à sa confiance et de seconder ses intentions. Ces sujets se trouvoient déjà placés dans d'autres diocèses. Les évèques, qui recueilloient les fruits de leurs \ertus et de leurs talents, ne pou voient consentir à se priver de ces coopérateurs si précieux de leur apostolat '.
Les lettres de Fénelon à M. Tronson attestent » sa vive impatience. « Je vous conjure , lui écriw voit-il % par l'intérêt de l'Eglise, et par toute )) l'amitié que vous m'avez témoignée, de faire un >) effort pour me donner de bons sujets. Le bon )) cœur de M. Gaye , sa franchise , ses manières » propres à se faire aimer , son zèle , son expé- )) rience , sa tendresse pour moi , et la mienne pour « lui , font que je serai ravi de l'avoir; mais peut- » on espérer de le déraciner de Tulle ? il y a déjà )) plus d'un an que nous l'espérons, et rien n'a- » vance. S'il n'y avoit rien de bien solide et de bien » prochain à attendre, il faudroit au moins me le » déclarer franchement ; afin (jue nous cherchas- » sions de quoi le remplace)- ; mais si nous ne pou- « vous espérer un sujet qui m'est si cher, je vous )) supplie d'avoir la bonté de déhbérer avec lui sur » les autres directeurs qui pourroient venir l'aider. » En cas qu'il ne pût pas venir tout-à-ftiit si tôt , « ne pourriez-vous pas nous envoyer d'abord un 1) premier directeur qui fût un peu fort , et qui )) suffit, en attendant M. Gaye, pour gouAerner )) le séminaire sous M. l'abbé de Chanterac? Celui- » ci , comme vous savez , a l'expérience de ces -» sortes de maisons, avec beaucoup de génie, de » piété et de sagesse pour conduire doucement. » Quand je vous demande un directeur un peu fort » sous le supérieur, c'est que je connois le besoin )) du pays ; on y est fort opposé au séminaire ; les » docteurs de Louvain et de Douai en méprisent » les études et en craignent la réforme. Notre » clergé est assez exercé sur les subtilités scolasti- » ques, mais que tout cela ne vous fasse aucune » peur. Donnez-moi des gens pour enseigner, qui » aient un sens droit et un peu d'ouvei'ture, avec » de la bonne volonté; je vous réponds que tout » ira bien; je prendrai moi-même garde à tout ; » je les conduiiai dans les commencemens , et je )) les autoriserai ; je verrai et soutiendrai tout. » M. l'abbe de Chanterac, qui est également sage » dans la conduite et ferme dans le dogme, nous » aidei-a; personne ne dii-a rien. Ce que vos gens » ne sauront pas d'abord , ils auront le loisir de » l'apprendre. Dormez-moi de bons cœurs avec
' {'orrfisp. (Il' Fàicliiii , I. \iii, p. :t89. — - Lettre de Feiieloii, a M. Tioiibuii, 6 janvier 1697. Ibid. p. 390.
» un esprit droit , je rae charge de vous les mettre » en bon chemiii ; je vivrai en frère avec eux. Je y ne vous demande ni politesse , ni talens qui » éblouissent ; je ne veux que du sens grossier et )' une volonté bien gagnée à Dieu. Si vous avez » de quoi nous donner plus que cela, ce se ') au-delà de mon attente ; mais comptez qu'au » point que j'aime votre corps , aous devez faire » un effoit pour me secourir. Je suis assuré qu'ils » m'aimeront , quand nous aurons un peu vécu » ensemble; ils ne me trouveront, s'il plait à » Dieu , ni délicat , ni jaloux , ni défiant , ni iné- » gai , ni entêté ; voilà ce que j'espère de Dieu , » et nullement de moi. Voyez donc , avec vos » messieurs , l'aumône que vous pouvez me faire » dans ma mendicité ; il y a ici des biens infinis » à faire. Les ouvriers de confiance me manquent ; f> je ne les laisserai manquer de rien , s'ils me ») \iennent de chez vous. En attendant , aimez- )) moi toujours du véritable amour, qui est celui >) de Dieu ; aimez aussi notre pauvre séminaire , » et ne doutez jamais , s'il vous plait , ni de la » reconnoissance tendre , ni de la vénération sin- » gulière avec laquelle je suis tout à vous sans » réserve. »
Fénelon ajoutoit , dans une autre lettre ' à M. Tronson : « Malgré tous a os refus , je ne puis » cesser de désirer encore des ouvriers de Saint- » Sulpice pour mon séminaire. Si Dieu le veut , il » vous en donnera l'ouverture el les facilités ; s'il w ne le a eut pas , j'aurai du moins la consolation )) de l'avoir désiré. »
La disette de sujets fut d'abord la seule raison qui ne permit pas à M. Tronson de remplir les vues et les espérances de Fénelon pour le séminaire de Cambrai ; mais un sentiment de déhcatesse engagea ensuite Fénelon lui-même à suspendre ses instances et l'exécution de son premier plan. Lorsqu'il se vit exposé aux violens orages que ses démêlés avec les trois prélats les plus accrédités de la cour a\oient suscités contre lui , il craignit avec raison de compromettre l'existence et la tranquillité d'une congrégation (jui lui étoit chère , et de l'envelopper dans sa disgrâce. 11 crut même devoir renoncer momentanément à la douceur et à la consolation d'entietenir avec M. Tronson une correspondance dont on auroit peut-être cherché à faire un sujet de reproche à ce respectable ecclésiastique. On voit , par une lettre que M. Tronson lui écrivit après sa condamnation et sa soumission, qu'il étoit digne d'apprécier tout le mérite d'im procédé aussi délicat. « Je ne saurois trop vous remercier, Monsei- » gneur -, de m'a\ oir fait coniioitre la continuation » de votre amitié , et que la cessation de tout com- » nierce n'a été qu'un effet de votre bonté, qui a w voulu éviter de me commettre en rien , et a cru >> devoir ménager les intérêts de Saint-Sulpice , » qui lui sont chers. C'est inie grâce dont je ne » puis assez vous remercier... Plût à Dieu que cette » lettre vous pijt faire connoîti-e tous les sentimens » de mon cœur, vous verriez condiien il est sincè- » rement à vous. »
' Du -28 revricM' 1698. Corresp. de Fénelon, t. r\, p. 336. — - Lftire de M. Tioiisod à Fénelon, 1699. Corresp. de Fénelon , t. vu. i>. 330.