‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 279 sur 422 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Gouvernement de 5011 séminaire.

Ce ne fui que dans les derniers temps de sa vie que Fénelon parvint à surmonter tons les obstacles qu'on a voit mis ù Texécution de son plan, et ({u'il réussit enfin, comme nous le rapporterons, à confier la direction de son séminaire à \\ congrégation de Saint-Sulpice. .Mais dans cet intervalle, il ciut devoir le rapprocher de ses regards, et le placer sous sa surveillance immédiate. Son séminaire étoit établi près de Valencieimes , à huit lieues de sa résidence ; il le rappela à Cambrai , et il chargea l'abbé de Chanterac de tous les détails (|ui concernoieni la discipline et le régime intérieur.

Cette disposition lui donna la facilité de connoître et de juger par lui-même tous les sujets qui se destinoient au saint ministère. 11 donnoit aes instructions à ses séminaristes pendant les temps de retraite et aux fêtes particulières de la communauté; il assistoit à Texamen de tous les ecclésiastiques admis à se présenter pour recevoiiles ordres. Cet examen se faisoit à l'archevêché , sous ses ^eux et sous sa direction; il \ mettoit un appareil assez solennel pour avertir les aspirans de ne se présenter qu'après des études suffisantes, et une familiarité assez encourageante pour donner à la jeunesse timide et modeste la facihté de développer ses dispositions et ses talens. Jl résultoit de cette discipline uniforme , invariable et constamment suivie iiendant tout son épiscopat ,

3u'il n'exisloit pas un seul ecclésiastique dans son iocèse, qui, avant d'avoir reçu la prêtrise, n'eût été examiné cinq fois par Fénelon lui-même. Mais il ne se bornoit pas à cette surveillance générale; il savoit que ces sortes d'examens ne sont pas toujours un moyen infaillible d'apprécier le mérite ou les dispositions ; ils sont nécessairement ou trop rapides, ou trop abrégés pour donner la mesure exacte de la science et de la capacité. Une facilité naturelle et confiante peut offrir quelquefois l'apparence de l'instruction, et séduire la bienveillance des juges ; un excès de modestie ou de timidité peut ne pas laisser apercevoir, dans tout leur éclat, des talens réels et une science plus profonde. C'étoit pour parer à ce double inconvénient , que Fénelon s'étoit imposé la règle de faire lui-même des conférences une fois par semaine dans son séminaire. Ces conférences ressembloient à de simples entretiens familiers; tous ces jeunes ecclésiastiques pouvoienl indilTéremment lui opposer leuis doutes , leurs questions , leurs objections. On doit bien croire que ces questions et ces objections auroienl pu souvent paloitre ou fri\oles ou déplacées à des hommes d'un rang et d'un mérite bien inférieur à celui de Fénelon, mais il ne paroissoit pas s'en apercevoir ; il les écouloit avec une patience et une bonté qui ne se démentoient pas un seul instant. Souvent même il affectoit d'être frappé d'une objection assez commune , poui- se ménager la facilité de remontei' aux principes, de les développer avec plus d'étendue , de les graver plus profondément dans ces esprits encore jeunes et flexibles , et de

les mettre eux-mêmes sur la voie de trouver la solution qu'ils demandoient et qu'ils cherchoient. On a remarqué, dans tous les temps, que les hommes \i-airaent supérieurs sont toujours les plus indulgens et les plus encourageans pour la jeunesse et l'inexpérience. Les dcmi-savans s'étonnent au contraire (ju'on n'ait pas la force de s'élever au niveau de leurs conceptions ; ils soup- (;onnent dans les autres un défaut d'intelligence , lorsqu'ils devroient s'accuser eux-mêmes de l'obscurité de leurs idées ou de leur langage.

Nous devons ces détails à un homme très-instruit ', qui a passé avec Fénelon lc.<; cinq dernières années de sa vie , qui assistoit souvent à ces conférences 1, « et qui ne cessoit d'admirei- la "Condescendance vraiment évangclîque a\ec la- » (juelle Fénelon daignoit , à l'exemple de Jésus- » Christ, se rendre simple avec les simples, en- " fant avec les enfans, pour insinuer dans tous les >' cœin-s et dans tous les esprits l'amour de la vé- » rite , de la vertu et de la piété. »

Trait de modération de. Fénelon.

Cette surveillance habituelle, que Fénelon exerçoit sju- tous les ecclésiastiques de son diocèse, des leur première jeunesse , lui avoit donné la facilité de connoitre leur caractère, leurs dispositions, la portée de leur esprit, leurs bonnes et leurs mauvaises qualités ; et ils se servoit de cette connoissance pour les employer dans la suite aux fonctions qu'il les jugeoit propres à remplir avec succès. Un fait , dont la tradition est venue jusqu'à nous, offre un exemple frappant du discernement et de la modération de Fénelon dans une circonstance où il avoit assez montré la première de ces deux qualités , et où il eut grand besoin de faire usage de la seconde.

Fénelon lacontoit J qu'un homme distingué de son diocèse , qu'il ne nonuna pas, vint un jour le prie)' avec instance de rétablir dans une paroisse un curé que l'archevêque de Cambrai avoit cru devoir en retirer poui- des fautes considérables. Il se rendit, quoiqu'avec peine, à cette .leniande, qu'on ne manqua pas d'accompagner de toutes les assurances les plus fortes d'un entier changement de conduite de la part de cet ecclésiastique. Quel- ({ue temps après, il donna lieu aux mêmes plaintes qui avoient piovoqué sa destitution. Son protecteur, le même qui avoit sollicité son rétablissement avec tant de chaleur, et qui avoit eu tant de peine à vaincre la résistance que lui opposait Fénelon, vint trouver ce prélat , et lui dénonça avec vivacité les scandales que ce curé donnoit à tous les habitans de sa paroisse. Fénelon se tut. Cet homme , redoublant de vivacité , repi-ocha à l'archevêque de Cambrai la faute qu'il avoit faite d'avoir rétabli dans ses fonctions un pasteur si peu digne d'un si saint ministère. Fénelon se tut encore; il ne crut pas même devoir faire remarquer à cet homme l'inconséquence de ses démarches. Une des personnes devant lesquelles Fénelon rapportoit ce

' M. de Raiiisai — - Vie de Fénelon. — •* Manusciils.

HISTOIRE DE FENELON.

fait particulier, prit la liberté de lui demander s'il croyoit être entièrement exempt de reproche , de n'avoir pas au moins averti ce protecteur mconside'ré de sa propre légèreté. Fénelon se tut encore. Son silence scmbloit dire que lui seul avoit eu tort , et qu'il auioit dû être plus feinie à refuser ce qu'il n'auroit pas dû accorder contre sa propre conviction.

Ce n'étoit pas seulement sur les ecclésiastiques élevés dans son séminaire , sous ses yeux, qu'il exerçoit une surveillance aussi suivie"; il se regardoit comme étroitement obligé d'apporter la même attention à la conduite, aux mœurs et aux dispositions des ecclésiastiques de son diocèse , qui suivoient le coui-s de leurs études à Paris. Dans l'impossibilité de les comioitre et de les juger par lui-même , il croyoit ne devoii- les avancer dans les ordres sacrés que sur les témoignages les plus propres à lui inspirer la confiance la [)lus entière et la plus absolue. On peut se faire une idée de la délicatesse de conscience qu'il portoit dans l'exercice de cette partie de son ministère , par la lettre suivante, adressée à un de ses neveux ' :

« .l'ai prié M. Léchassier, mon cher ne^eu, de » vouloir bien se charger de l'examen de la vo- » cation et de la conduite des ecclésiastiques de « mon diocèse , qui se trouveront à Paris , et qui » ne pourront pas venir ici recevoir l'ordination , •' après avoir passé par les épreuves de mon sémi- 1' naire. Conmic ces cas-là i-eviennent assez sou- » vent, j'ai cru, à l'exemple des plus saints évè- >' ques, devoir m'achesscr à quelque couimunautc » fixe, dont le supérieur fit en quelque façon , à » cet égard, les fleux fonctions de supérieur et » de vicaire-géiiéial. D'ailleurs, il m'a paru que « je dcvois me fixer à Sainl-Sulpice. C'est une w maison où j'ai été nourri , (|ue ma famille a )) toujours chérie et lévérée , long-temps avant )' que je i'usse au monde. Je connois la piété et » l'exactitude qui y régnent. Quoique je sois de- » puis long-temps liors de commerce avec eux , » je ne puis ni cesser de les estimer, ni m'empè- » cher de les j)référer à toute auti'e maison pour » cet examen. .l'ai même envoyé à M. Léchassiei- M le démissoire pom- M. (iaignot. Ainsi je ne puis » plus changer cet engagement. M. (iaignot ne ') peut s'adresser qu'à M. Léchassier. C'est à lui à )) prendre ses mesures pour le contenter comme » mon grand-vicaiie dans celle fonclidu. Si M. !>('- » chassiei- décide pour son ordination, je n'exa- »> minerai lien après lui , et je croiiai s;i ^ ocation » bien éprouvée, (piand il l'enverra pour recevoir » les ordres. .l'estime et j'honoïc avec une sincère r> atlèction les antres conununautés; iriais je n'y )> connois persuunc, et je ne veu\ avoir (ju'un seul » homme d'une piété et d'ime sii;;esse connue , à » qui j'iidi'csse CO^ sortes d'nHaii'es. .le vous con- ))jiue, mon clirr neveu, de faij'e entendre tout » ceci, le pins doucement qu'il vous sera possible. » aux personnes qui vous ont pajlé..le ne vondrois » jamais que faire plaisir; mais il faut sui\re<iuel- >' (\uv. ordre, cl ne s'en dépai'tir pas facilement, ■> (juand on a cru a\oii' de fortt>s raisons |)oin- l'é- " tahlir, sinioul (piaiid on s'\ est déjà engagé. »

Du genre de vie de Féuelou à Cambrai.

La vie de Fénelon à Cambrai étoit paisible , imiforme, solitaire. 11 en fait lui-même la peinture dans une letlie à l'abbé de Beaumont , son neveu , depuis évèque de Saintes. 11 paroissoit redouter qu'un ecclésiastique qui vouloit s'attacher à lui , ne fût elTrayé d'un genre de \ie aussi sérieux , et ne put en soutenir long-temps la continuelle et pesante uniformité. « Pourroit-il se » résoudre à menei' une \ie solitaire ', unifoime » et continuellement sédentaire , après en avoir » mené une si active au dehors et si variée? Aura- » t-il la santé , le goût , la patience nécessaires » pour cette vie égale , régulière comme le mou- « vement d'une pendule? D'ordinaire , les natu- » rels propies aux emplois laborieux , qui regar- « dent le peuple , ne sont point propres à ce tra- » vail secret et tranquille. C'est tomber dans un » ennui et une langueur Irès-diiTicile à soutenir. )) 11 est difficile à la longue de s'accommoder » d'un travail toujours insensible et comme eii- » terré. «

Fénelon avoit contracté dès sa jeunesse l'habitude de n'accorder que quelques heures au sommeil , et de se lever de grand matin. H disoit tous les jours la messe dans sa chapelle, et tous les samedis à sa métropole. C'étoit le jour qu'il avoit consacré à y confesser indistinctement tous ceux qui se présentoient. Il dinoit à midi , suivant l'usage de ces temps anciens ; il coinmençoit par bénir la table; elle étoit servie avec une sorte de inagnilicencc ; mais cette magnificence n'étoit •pi'un devoir de sa place et une bienséance de son rang; car il étoit impossible de porter la sobriété à un degré plus remarquable ; il ne luangeoit que (les nourritures douces, de peu de suc, et en livs-pctite quantité, el ne l)U\oil que d'un vin blanc très-foible de couleur et de force. On attribuoit à cette sobriété, poussée peut-être à l'excès, son evlrêine inaiu'^reur. Tous les ecclésiastiques attachés à son serxicc étoient admis à sa table ; ce qui étoit alors regardé comme un trait singuher de modestie et de bonté ; les évê(|ues des sièges les |ilns (•niinens entretenoienl ordinairement une table particnlièie pour leurs seciélaires et pour leurs aiimônieis ^ On ne comptoil jamais inoins (l(! treize ou quatorze |>ersonnes à la table de l'archevcque de Cambial. 'l'out annoncoit autour de lui l'ordi'c , la noblesse et rabondauce. Le manuscrit <lont nous emj)runtons ces dc'lails, et dont l'auteur ne peut pas èlre soupçonné d'un excès de |irévention [loiu' Fénelon, rapporte «pie l'arche- \è(pie (le Cambrai laissoil lonjoiirs à sa table la libeil('' d'un entrelien aisé, (ion\ et même gai. l'i''ueloii parloit à son tour, el .se plaisoit à faire parler tous ceux qui mangeoienl avec lui. Tout ce (jiii renviionnoit s'étoit modelé sur son exemple cl sur ses manières loiijouis iiohles el déceutes. L'aut(!iir que nous venons de citer observa avec

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