‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 282 sur 422 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

fût bien reniarquablf fl bien i-eniarqut'- pai- ses contempoiaios , puisque ce fui le trait piineipal sous lequel La Bruyère le nionlia à la Fiance et à son siècle , avant même que Fénelon fût devenu si célèbre par ses controverses a\ec Bossuel, et par la filoireet les malhetn-s que Tilfhnaqup lit rejaillir sur lui.

» On sent, disoil La Bruyère ', la force et Tas- » cendant de ce raie esprit, snit quil prérhc do ijn- » /a" et sans ittépavitiiMi , soit qu'il prononce un « discours étudié et oraloiie , soit qu'il explique » ses pensées dans la conversation. Toujours » maUvp dp l'orpillp et du ctrur dp cpux i{ui l'écoii- )) tpfit . il np Ipur pernipt pas d'onrier ni tant d'élé- » ration, ni tant de fncHitp. dp di'dicatpssp, de pohn tessp : on est asspz Ikuipiix de l'entendreà »

Fénelon ne préseiiloit jamais aux hommes les maximes de la reliiiion et de la vertu comme des devoirs à remplii-, mais comme des moyens de bonheur pour eux-mêmes , et leui- iionlicur comme nécessaire au sien, (it'toit Inujoms im ami qu'ils interrogeoient , qu'ils enteiidoient , qu'ils relrouvoient en lui ; comment ii'auroient-ils pas aimé celui qui paioissoit les aimer poui' eux-mêmes : comment auroient-ils résisté à la douce persuasion que la \oix de la plus tendre amitié faisoit entrer dans leur cœur ■. « Cette tendresse réci- » proque , entre le pasteur et les fidèles confiés à » ses soins, faisoit, dit l'abbé Truhlel, uiw grande » partie de l'éloquence du célèbre aiclievèqne de » Cambrai. »

Les jugemens contradictoires que l'on porte si souvent sur le mérite des giands hommes , viennent presque toujours de la manie de leur assigner (les rangs, en les comparant entre eux, comme si l'on pouvoit comparer ce qui n'est susceptible d'aucune comparaison. Il seroit bien plus simple d'examiner s'ils ont atteint le but qu'ils se proposoient en s'abandonnani à l'impulsion de leur génie : on pouijoit seulement alors donner la préférence au geme qui les caractérise d'une manière plus man|née , selon que l'on y seroit porté par son goût, son génie, son caractère particulier; mais il n'en résnlleioit aucune prééminence entre ces illusti'es rivaux de gloire et de vertus , puis-

au'ils seroient arrivés également au terme auquel s aspiroient. Un homme de goût et d'esprit , qui nous a laissé un parallèle ingénieux entre Pascal , Bossnet et Fénelon , nous paroit avoir évité heureusement cet écueil ; et il n'est aucun des admirateurs de ces trois grands hommes qui ne puisse souscrire au jugement qu'il en a porté, en évitant de confondre le caractère de leur génie et les titres de leur gloire.

Après avoir parlé avec la plus juste admiration du génie et du talent de Bossnet et de Pascal , le marquis de Vauvenargues s'éciie : « Mais toi, qui » les as surpassés eri aménité et en grâces, ombre » illustre , aini;'.l)le i:énie , loi qui fis régner la » \ertu par ronclion et pai' \inUj\ici'ur, pourrois-jp » oublier la nolilessp et le charmp de ta parole lors- » qu'il pst qupstion d'élnquencp? Né pour cultiver » la sagesse et l'humanité dans les rois , ta voix » ingénue fit retentir au pied du trône les calami-

tés du genre humain foulé par les tyrans , et défendit contre les artifices de la tlàtterie la cause abandonnée des peuples, niielle bonté de cœur, quelle sincérité se remarquent dans tes écrits! Quel éclat de paroles et d'images! Qui senia jamais tant de lleuis dans un style si natuiel, si mélodieux et si tendre! qui (.wiia jamais la raison d'une si louchante parmc! Oli que de trésors d'abondance dans la i-iche. sunpiicité! 0 noms consacrés par l'amour et par les respects de tous CL'iw qui chérissent l'honneur des lettres! icstainateui's des arts , pères de l'éloquence, lumières de l'esprit humain, <jui! n'ai-je un rayon ilu génie (pii échaufia vos profonds discours, pour vous expliquer dignement (ît marquer tous les traits qui vous ont été propres ! S/ l'on pouvoit mfilpv des talenJi si divers . peut-être qu'on voudroit penser comme Fascnl , érrire comme Bossnet , parlpr comnip Fénelon : mais, parce que la différence de leur style cenoit de la différence de leurs pensées cl de leur manii're de sentir les choses , ils perdroient beaucoup tous les trois si l'on rouloit rendre les pensées de l'un par Ips exprpssions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant , car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentimens et de ses idées ; ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent successivement toute sorte de tours et d'expressitms; ils n'ont pas un caractère distinct if. »

-WL

Réflexions sur les principes de Fénelon pour l'éloquence de la chaire.

On peut sans doute avoir une opinion différente de celle de Fénelon sur l'éloqiience de la chaire ; on peut élever des objections très-raisonnables sur les difficultés que présente la méthode si simple et si facile en apparence , qu'il propose dans ses Dialogues.

La plus forte de ces objections sera toujours la l'éunion si rare de talens , de facilité , de connoissances et môme de vertus , qu'exigeroit cette disposition habituelle à manier la parole sur toutes sortes de sujets , avec assez de foi-ce , d'attraits et d'onction , pour prouver, peindre et toucher : car tel doit être le but de l'orateur, selon Fénelon luimême '.

C'étoit un beau spectacle, et rien ne donne peutêtre une plus magnifique idée de la religion, que de voir le précepteur des enfants des Rois, l'auteur di' Tel émaque, celui dont l'esprit, la grâce, la douce et insinuante éloquence avoit charmé la coui- de Louis .\1V ; celui qui avoit étonné et souvent embarrassé Bossuet par la fécondité et la subtilité de son génie; cet archevêque de (Cambrai, d(jnt le nom étoit en vénération dans toute l'Europe; Fénelon, en un mol, monter dans la chaire d'un temple rustique pour prêcher à des villageois de Flandre, dans un langage approprié à la simplicité de leurs mœurs et à la foiblesse de leur intelligence , et en

> lit' La Bruyiiie a l'.4<ailéniif fiançaise. (13 juin RfUotions sur l'Eloquence, yar l'abb»:' Trublei .

' Voyez , au sujet de celle opiiii jusUjIcatives du livre qualrii^mc,

F.iirl.in , li'f Pièces

HISTOIRE DE FÉNELON

descendre pour expliquer ensuite le catéeliismo à leurs enfans.

Fénelon a montré , par tous les écrits qui nous sont restés de lui, qu'il avoit assez d'éclat dans riuiagination , d'instruction dans l'esprit, de sensibilité dans l'aine , de richesse et de facilité dans l'expression pour ètie orateur. .Nous ne disons pas qu'il se fût jamais élevé jusqu'à la hauteur de Bossuet : il n'y a eu qu'un Bossuet : mais on voit, dans ces mêmes Dialufines sur V Eloquence de la chaire, où il se montre si sévère contie l'éloquence, combien il étoit pénétré du langage de l'Ecriture, de ce livre qui est la source et l'inspiration de toute éloquence.

« L'Ecriture, dit Fénelon ', surpasse en naïve- » té , en vivacité , en grandeur, tous les écrivains » de Rome et de la Grèce. Jamais Homère même » n'a approché de la sublimité de Moïse dans ses » cantiques, particulièrement le dernier, que tous » les enfants des Israélites dévoient apprendre par » cœur. Jamais nulle ode grecque ou latine n'a pu » atteindre à la hautem- des psaumes; par exemple, » celui qui commence ainsi : Le Dieu des dieux , >) le Seigneur a parlé , et il a appelé la terre , sur- » passe toute imagination humaine. Jamais Ho- » mère, ni aucun autre poète, n'a égalé Isaïe pei- » gnant la majesté de Dieu , aux yeux duquel les » royaumes ne sont qu'un ç/rain de poussii're; l'uni- » cers , qu'une tente qu'on dresse aujourd'hui et » (fti'on enlève demain. Tantôt ce prophète a toute )) la douceur et toute la tendresse d'une éclogue , )) dans les riantes peintures qu'il fait de la paix ; » tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous » de lui. Mais qu'y a-t-il, dans l'antiquité profane, » de compai-able au tendre Jérémie, déplorant les )) maux de son peuple: ou à Nahiuu , \oyant de » loin, en esprit, tomber la superbe Nmise sous les » efforts d'une armée innombrable. Ou croit \oir » cette armée; on croit entendre le bruit des armes » et des charriots ; tout est dépeint d'une manière » vive qui saisit l'iniaginatiou : il laisse Homère » loin derrière lui. Lisez encore iJauiel. dénonçant » à Balthasar la vengeance de Dieu toute prête à » fondre sur lui , et cherchez , dans les plus su- » blimes originaux de l'antiquité , quelcjue chose » qu'on puisse leur comparei". Au reste , tout se » soutient dans l'Ecriture; tout y garde le caractère » (ju'il doit avoir, l'histoire, le détail des lois, les M descriptions, les endroits véhémens, les mystères, >■> les discours de morale ; enfin , il y a autant de » différence entre les poètes profanes et les pro- )> phètes , qu'il y en a entre le véritable enthou- » siasme et le faux. Les uns, véritablement inspi- » l'és , expriment sensiblement quelque chose de » divin; les autres, «'efforçant de s'élever au-dessus » d'eux-mêmes , laissent toujours voii- en eux la » foiblesse humaine. »

Les extraits que nous venons de d(niuer des IHalofiiies sur l'Elotjuence de lu chaire . suffisent pour justifie!- le jugement qu'en a p(jrté M. le cardinal .Maury. On peut dire avec lui et en s'appuyant de son autorité ', « qu'on doit les regarder comme » le rneiliein- livre didactique pour les prédica- » leurs, et que toutes les lègles de l'art y sont » fondées sni' le bon sens et sui' la natuie. »

Diulo^ui

'li)oqui;mi

EloBr

Cependant cet ou\ rage , si estimé par un orateur qui s'est montré lui-même si supérieur dans tous les genres d'éloquence , n'étoit qu'un ouvrage de la jeunesse de Fénelon ; sa modestie lui avoit défendu d'en apprécier tout le mérite ; il dédaigna de le faire connoitre et de le laisser imprimer pendant sa vie • il a fallu que le zèle éclairé de ses parens et de ses amas l'arrachât, après sa mort , à l'obscurité où il l'avoit rélégué parmi ses nombreux . manuscrits.

XMl.

Des Lettres spirituelles lie Fénelon.

Si les sermons de Fénelon n'ont point placé son nom parmi les grands orateurs de la chaire ', ses Lettres spirituelles ont peut-être contribué à assurer à la religion des conquêtes plus solides , plus durables et plus précieuses que les triomphes de l'éloquence \ « 11 y a deux sortes de chaleur dans )) l'éloquence, une chaleur de conviction et une » chaleur de sentiment. Un homme, fortement )) convaincu d'une vérité, en parle fortement, par » exemple, Bourdaloue ; un autre, vivement tou- )) ché d'un sentiment , l'exprime d'une manière » vive et touchante; c'est le caractère de Fénelon.» De simples lettres , c[ue Fénelon écrivoit dans la confiance de l'amitié, qu'il ne se donnoit pas même la peine de relire, puisqu'on n'y apercevoil jamais aucune rature ni aucim changement dans les expressions ; de simples réponses adressées à des personnes qui le cousultoient ou qui l'interrogeoient; des notes fugitives où il s'abandonne, par une effusion spontanée, à tous les senlimens d'un cœur passionné pour la \ertu, sont devenues, après sa mort , un recueil précieux où les âmes rehgieuses vont encore puiser le goût et les maximes de la piété la plus subhme et la plus pure. C'est avec Fénelon qu'elles aiment à se recueillir dans le silence de cette rie intérieure oi'i l'ame , détachée de toutes les alVections humaines, semble remonter à sa noble origine en se plaçant en la présence de la divinité seule , pour y vivre de son amour, \ contempler sa gloire, et |)articiper, autant qu'i^ est en elle , au bonheur de la posséder un joui' dans tonte sa plénitude ■\ d Quel grand » maître de la vie spirituelle que Fénelon 1 et que » ce maître est aimable', que de grâces! que d'onc- )i tion ! que d'ardeur' Jamais il ne fut un plus » beau génie, un co'ur plus tendre, une ame plus >' belle. Nicole pens(^ , Fénelon sent : quel homme )) que celui qui les eût réunis ! »

Mais on se ti'omperoit fort, si on se uersuadoil , sui- le titre que l'on a donné à ce recueil de letli-es, iprelles ne s'adressent qu'à des personnes déjà exercées par une longue habitude dans les pratiques de la plus haute piété et dans toutes les œuvres de la perfection chrétienne. Les gens même du inonde, ceux du moins qui ont conservé le sentiment et le goût des vertus morales, et qui n'ont pas entièrement abjuré les premiers principes du christia-

1 tlepiMiiluiil piinni ics si-nimiis, iiiiMiiii'ls F»''nelon aMachuil lui-iiiftine si peu di- prix, on (iisliiiBiieia loiijoms son Strrmon pour le jour îles Rois, plrin flp grandes l)eanl(?s. — '^ Ri»tU'xions sur l'F.loqueine , pur l'abln? Iiulilel. — ^ Ibid.

LWRE QUATRIÈME.

nisme, y Irouvcroient des règles de conduite applicables à toutes les circonstances , et à tous les événemens qui se rencontrent si souvent dans le cours de la vie. 11 n'est aucune des conditions les plus élevées de la société, dans laquelle on ne pût faire un usage utile des maximes répandues dans un grand no'mbre de ces lettres; il en est plusieurs qui sont écrites à des pei'sonnes appelées à remplir des devoirs à la coin- , uu à sui\re avec gloire la carrière militaire, ou à exercer des fonctions publiques, et qui se niontroient animées du noble désir de mériter une considération personnelle, indépendante des honneurs attachés aux titres et aux dignités. On sera surtout frappé, en parcourant quelques-unes de ces lettres, de la science du monde et des observations Unes et profondes, qui échappent involontairement et sans eflbrt à Féiielon dans l'abandon et la rapidité d'une correspondance qu'il supposoit ne devoii- jamais être lue que de ceux à qui elle étoit adressée.

C'est ainsi , qu'en écrivant à un jeune homme de la cour , né avec des inclinations vertueuses , mais qui n'a voit pas la force de se défendre de cette mollesse et de cette espèce d'apathie , qu'on s'étonne de rencontrer quelquefois dans l'âge de reffervescence et de l'activité, Fénelon cherche à le prémunir conlie les suites d'une disposition capable de rendre inutiles les qualités les plus estimaliles.

« Ce que vous avez le plus à craindre ', c'est la » mollesse et raumsement. Ces deux défauts sont » capables de jeter dans les plus affreux désoidres » les personnes mêmes les plus résolues à pj-ati- » quer la vertu , et les plus remplies d'horreur » pour le vice. La mollasse est une langueur de » i'ame qui Tf ngourdit , et qui lui ôte toute vie » pour le bien. Klle fait même autant de mal se- » Ion le monde , que selon Dieu. Un homme mou » et amusé ne peut jamais être qu'un pauvre » homme, et s'il se trouve dans de grandes places, » il n'y seia que pour se déshonorer. La mollesse » ôte à l'homme tout ce qui peut faire les qualités » éclatantes. Fn homnie mou n'est pas un homme : >' c'est nue demi-femme. L'amour de ses commo- » dites l'entraîne toujours, malgré ses plus grands » intérêts. 11 ne sauroil cultiver ses talens , ni ac- " quérir les connoissances nécessaires dans sa » profession, ni s'assujettir de suite au travail dans » les fonctions pénibles, ni se contraindre long- '> temps pour s'acconunoder au goût et à l'humeur »d'autrui, ni s'appliquei' courageusement à se » corriger C'est le parrsseux de l'Ecriture , qui » veut et ne veut pas; qui veut de loin ce qu'il faut » vouloir ; mais à qui les mains tombent de lan- » gueur des qu'il regarde le travail de près. Que » faire d'un tel homme? il n'est bon à rien. Les » affaires l'ennuient; la lecture sérieuse le fatigue; » le service d'armée tiouble ses plaisirs ; l'assi- » duité même de la cour le gêne ; tout son temps » lui échappe; il ne sait ce qu'il en fait. Domandez- » lui ce qu'il a fait de sa matinée , il n'en sait » rien, car il a vécu sans songer s'il vivoit ; il a » dormi le plus tard qu'il a pu , s'est habillé fort » lentement , a parlé au premiei- venu , a fait plu- » sieurs tours dans sa chambre , a entendu non-

1 LeUres spiritiifUcs. Corresp. de Finelon, t. viii, p, h'{. FÉNELON. TOME X.

)> chulamment la messe; le diner est \enu ; l'après- .) (linée se passera comme le matin, et toute la vie » comme cette journée. Encore une fois, un tel » homme n'est bon à rien ; il ne faudroit que Toi- » gueil pour ne se pouvoij- supporter soi-même » dans un étal si indigne d'un homme. Le seul » honneur du monde suffit poui- faire crever » l'orgueil de dépit et de rage , quand on se voit » si inibécille.

» Il faut même craindre que vos sentimcns de )) religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous » engagent peu à peu dans une vie sérieuse et par- » ticulière , qui aura quelques dehors réguliers , " et qui, dans le fond, n'auia rien de solide. Vous » complerez poiu' beaucoup de vous éloigner des » compagnies folles de la jeunesse, et vous ne vous » apercevrez pas que la religion ne sera que votre » prétexte pour les fuir; c'est que vous vous trou- )) vei'ez gêné avec eux ; c'est que vous n'aurez pas » les manières enjouées et étourdies qu'ils cher- » chent. Tout cela vous enfoncera, par votre propre » goût, dans une vie plus sérieuse et plus sombre ; » mais craignez que ce ne soit un sérieux aussi » vide et aussi dangereux que leurs folies gaies. » Un sérieu.\ mou , où les passions régnent tiiste- » ment, fait une vi(! obscure, lâche, corrompue, » dont le monde mèrne, tout monde qu'il est, ne » peut s'empêcher d'avoir hoii'cur. Ainsi , peu k » peu, vous quitlciiez le monde , non pour Dieu , » mais pour vos passions, ou du moins poui- une » vie ind(deute , qui ne seroit guèi'c moins con- » traire à Dieu, et qui ne seroit guère plus mépii- » sable selon le monde que les passions même les » plus dépravées. »

Après avoii- cherché à inspirer à ce jeune homme une honte salutaire du mépris et de l'inconsidération oîi pourroit le conduire la mollesse de son caractèi-e , Fénelon lui trace un plan simple et facile pour l'emploi de son temps et l'usage habituel de la vie.

11 lui prescrit d'abord une grande fidélité à ses devoirs de religion et quelques pratiijues particulières de piété compatibles avec son âge et son état; et il le ramène ensuite au genre de vie qui convient naturelleuieiit à un homme appelé à avoir une existence honoi-able dans la société.

« 11 faut voii- civilement tout le monde dans les ;) lieux où tout le monde va, à la cour, chez le » roi, à l'armée, chez les généraux. 11 faut tâcher '> d'acquérir une certaine politesse, qui fait qu'on » défère à tout le monde avec dignité. Nul aii- de » gloire, nulle affectation, nul empressement; sa- V voir traiter chacun selon son rang, sa réputation, w son mérite , son crédit ; au mérite , l'estime ; i » la capacité accompagnée di^ droiture et d'ami- » lié, la conliance et raltricheinent ; aux dignités , » la civilité et la cérémonie : ainsi satisfîtire ail » public par luie hounèle repré.>entation; dans ces » lieux , où il n'est question que de représenter, » saluer et traiter bien en passant tout le monde' >' mais enti-er en conversation avec peu de gens! " La mauvaise compagnie déshonore , surtout un » jeune homme en qui tout est encore douteux. Il H est permis de von- fort peu de gens, mais il n'e-t •) pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne u vous moquez point d'eux conmie les autres, mais » écartez-vous doucement.

HISTOIRE DE FENELON.

» Autant qjrune retraite vide est déshonorante, » autant une retraite occupée et pleine des devoirs » de sa profession, élève-t-elle un homme au-dessus » de tous ces fainéans , qui n'apprennent jamais ■>■> leur métier. Quand on saura »iue vous travaillez 5) à n'ignorer rien dans Thistoire et dans la guerre, » personne n'osera vous attaquer sur la désotion ; » la plupart même ne vous en soupçonneront » point ; ils croiront seulement que vous êtes un » sage ambitieux. Par ce règlement de vie , vous » pouvez vous dispenser d'être avec la folle jeu- » nesse; et par-là vous pourrez être retiré , pour » vous donner tout à Dieu et aux devoirs de l'état « où la Providence vous a mis. »

» Voilà à peu près les choses qui regardent le )> commerce public ; il y a encore le commerce de » certains amis d'une amitié superficielle ; il ne » faut point compter sur eux , ni s'en servir sans » un grand besoin ; mais il faut autant qu'on le » peut les servir, et faire en sorte qu'ils vous soient . obligés. 11 n'est pas nécessaire que ces gens-là » soient tous d'iui mérite accompli; il suffit de lier » commerce extérieur avec ceux qui passent pour » les plus honnêtes gens.

» Pour les vrais amis , il faut les choisir avec de » grandes précautions, et par conséquent se boi-ner » à un fort petit nombre. Point d'ami intime qui )) ne craigne Dieu , et que les pures maximes de » religion ne gouvernent en tout. Choisissez . au- » tant que vous pourrez, vos amis dans un âge 1) un pe\i au-dessus du vôtre; vous en mûrirez plus >. promptement. A l'égard des vrais cl intimes » amis, un cœur ouvert; rien pour eux de secret, » que le secret d'autrui , excepté dans les choses >i où vous pourriez craindre qu'ils ne fussent préw occupés. »

Fénelon écrivoit à im militaire d'un âge plus avancé , qui avoit été le jouet des passions de la jeunesse , qui vouloit sincèrement revenir de ses é'gaiemens , mais qui étoit arrêté par cette espèce de honte et d'embarras , que l'on éprouve quelquefois à montrer im changement subit dans ses mœurs et dans sa manière de vivre ' : « Vous devez » vous laisser voir tel que vous êtes , c'est-à-dire » comme un vrai clirétien.... A la vérité, on (loit » cacher aux yeux du mùnd(! tout ce «ju'il n'est » point nécessaire de lui montier; mais il faut »> qu'il sache que vous vouiez être clirétien, que » vous renoncez au vice, que vous fuyez l'im- » piété. Le vrai moyen de s'épargner de longues » importunités et de 'dangereuses tentations, c'est » de ne ilemciircipoiiil neutre. Quand un liomme » se déclare bautciufiit |hiiic la reliuiitu , d'abord )) on nnu-mure; niais liiculùl ou se tait ; on s'accoutume à le laisser faire; les mauvaises compa- » gnies premieiit congé , et cherchent paili ail- » leurs. »

'< Je ne vous demande i|u'une chose • , l'ciit » Féiielon à un liommc qui montroit en((»r(' des )) doutes sur les vérités de la religion : Je ne vous n demande que de suivre simplement la pente du )) fond de votre ((fiu- pour le bien, comme vous » avttz suivi autrefois les [)assions mondaines |)OUi' ). le mal. Toutes les fois que vous voudrez exami-

» nei- les fondemens de la religion , vous i-econ- » noitrez sans peine qu'on n'y peut opposer rien » de solide, et que ceux qui la combattent , ne le » font que pour ne se point assujettir aux règles » de la vertu....

» Ne raisonnez point ' , ne croyez que votre » propre cœur, qui vous parle en ce moment. » Consultez vos amis gens de bien , que vous » connoissez pour sincères ; demandez-leur s'ils » se repentent d'être revenus à Dieu, et s'fis ont » été ou trop crédules , ou trop hardis dans leur » conversion : ils ont été dans le monde comme » vous; demandez- leur s'ils regrettent de l'avoir » quitté.

» Défiez-vous de votre espi-it » qui vous a sou- » vent trompé. Le mien nia tant trompé, que je

» ne dois plus compter sur lui Encore une

» fois, défiez-vous des savans et des grands rai- » soimeurs ; ils seront toujours un piège pour M vous, et vous feront plus de mal que vous ne » ne sauriez leur faire de bien. Us languissent au- » tour des (juestions, et ne parviennent jamais à » la science de la vérité. Us sont comme les con- » quérans qui ravagent le monde, sansle posséder.

» De bonne foi * , qu'avez-vous de solide et de » précis à opposer aux vérités de la religion? Rien » (pi'une crainte d'être gêné et de mener une M vie triste et pénible; ce n'est qu'à force d'es- » timer la religion , de sentir sa juste autorité et » de voir tous les sacrifices qu'elle inspire, que » vous la craignez et que vous n'osez vous livrer » à elle. Mais permettez-moi de vous dii-e que « vous ne la connoissez pas encore aussi douce et » aussi aimable qu'elle est. Vous voyez ce qu'elle » ôte, mais vous ne voyez pas ce qu'elle donne. )) Vous exagérez ses sacrifices , sans envisager ses » consolations. Non , elle ne laisse aucun vide » dans le cœur ; elle ne vous fera faire que les choses » (jue vous voudrez faire , et que \ ous voudrez » préférer à toutes les autres (jui vous ont si long- » temps séduit.

» Qu'attendez-vous ? que Dieu fasse des mira- » des pour vous convaincre? Nul miracle ne vous » ôteroit cette ii-réscdution d'amour-propre oui » craint d'être sacrifié. Que voulez - vous ? des » raisonnemens sans fin ? Les raisonnemens ne » guéi'iront jamais la plaie de votre cœur. Vous » raisonnez , non pour conclure et exécuter, mais » pour douter, vous excuser et demeurer en pos- » session de vous-même.

» Faites taire votre esprit. Fatd-il s'étonner que 1) l'infini surpasse nos i-aisounemeus i|ui sont si » foibles et si courts? Voulez-vous mesurer Dieu » et ses mystères par vos vues? Seroit-il infini, si » vous pouviez le mesurer , et sonder toutes ses » profondeurs? »

Il est peu de professions dans la société , il est peu (le circonstances dans la vie, pour lesquelles on ne retrouve dans les Lettres spirituelles de Fénelon , des maximes et des règles de conduite aussi simples et aussi raisftunables que celles (pie nous venons de rapporter. On est d'aboi d étonné (lue de simjdes lettres , écrites de confiance et «l'abandon , dictées , pour ainsi dire, pour le be-

ilu 1* o.inliic 1f.S8. Corri'sp. dr Ftiielon , I. ^ Ihiil ,\<. '.00.

'(. (/(' Fciietiin, \). 471.

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