LIVRE QUATRIÈME
<!oin du moment , ofFrcnf nn cours de religion et de morale. .Mais c'est précisément parce que Fénelon n'a point voulu faire un ti-aité de religion et de morale , qu'il réussit à se faire mieux écouter et entendre. C'étoit simplement avec son cœur qu'il répondoit à ceux qu'un sentiment de confiance eu sa vertu pdrioil à l'interroger et aie consulter; et nu ccrur comme celui de Fénelon étoit bien savant dans la science de tous les secrets du cœur humain , et bien éloquent dans l'art de l'émouvoir et d'en diriger les mouvemens. C'est cet heureux don de persuader en touchant, qui a valu à Féuelon un genre de gloire qui n'appartient peut-être (|u'à lui seul , du moins au même degré '.
Gouvernement ecclésiastique de Fénetnn.
Fénelon apportoit à l'administration de son diocèse le même zèle et le même intérêt qu'à l'instruction chrétienne de ses diocésains. Tous ces détails dont se compose une administration ecclésiastique . et que des hommes bien inférieurs à Fénelon se ivprésentent quelquefois comme indignes d'attirer leur attention , s'ennoblissoient à ses yeux et s'éle^oient au rang des devoirs les plus honorables de son ministère. La môme main qui avi)it tracé au duc de Botu'gogne les leç<ms les plus sublimes pour le gouvernement d'im grand empire, adressoit à des curés et à de simples prêtres des instructions pour le gouvernement d'une paroisse-
11 avoil trouvé- son diocèse dirigé par des ecclésiastiques dont les opinions difTeroient des siennes dans les controverses qui agitoient alors l'Eglise. Il ne crut pas devoir affliger leur vieillesse ni com-
ÎU'omettre leur réputation, en les dépouillant des onctions qu'ils éfoient en possession d'exercer; il sut , par la conûance , l'estime el la douceur, les amener à se conformera ses mavimes d'administration sans blesser leurs préjugés, ni fiiire violence à leur caractère ; il examinoit, il régloit, il décidoit lui-même, mais iLjie faisoit usage de l'autorité et de la juridiction inhérentes à sa qualité d'évèque qu'après avoir pris l'avis et les lumières de son conseil : ce conseil , composé de ses vicaires-générauv et des membres de son chapitre qu'il jugeoit à pj'opos d'y appeler, s'assembloit régulièrement deux fois' la semaine en son palais.
Le diocèse de Cambrai nouvellement réuni à la France par les armes de Louis XIV, s'étendoit sur une partie importante de la Flandre encoi-e soumise à la domination espagn<de; il avoit à ménager des esprits peu alleclionnés ou du moins peu façonnés encore aux maximes du gouvernement français, et à calmer la jalousie inquiète d'un gouvernement voisin qui i)aroissoit craindre que Fénelon ne sût trop faire aimer la France à des peuples attirés par sa douceur et ses vertus , el qu'on avoit intérêt à aliéner de Louis XIV, pour se défendre de sa puissance.
1 Voypî les Pikcx JHSfiJiKitivrs ihi livro quilriéinc, n. ii.
Fénelon se conforma, dans les règles qu'il prescrivit aux pasteurs de son diocèse pour le gouvenement spirituel de leurs paroisses, à deux maximes de saint Augustin , pleines de raison et de sagesse , et (jui se tempèrent l'une par l'autre.
La première ' , est « (pi'ou doit réformer sans » hésiter, autant (|ue les circonstances le permet - » tent, tout ce (pu n'est pttint fondé sur l'autorité » des livres saints, sur les décisions des conciles , ^) sur la coutume de l'Eglise universelle, sur des » considérations dont l'utilité soit évidente et sen- » sible , et qui n'a été successivement introduite » qu'à la faveur de (piebpjes usages vai'iables des n temps et des lieux. »
Il conclut de ce premier principe, qu'on doit s'attacher à supprimer tout ce qui n'a point été établi par une autorité légitime, et qui ne peut i-aisonnablement devenii- un objet ou un moyen d'édification ; qu'il ne suftit point , pour autoriser des abus , d'alléguer la légèreté , la grossièreté et l'indocilité du peuple ou .son attachement indiscret à des usages superstitieux conlirmés par une longue habitude ; que cette excessive facilité à condescendi-e à Tignoiance de la multitude, ne sert qu'à entielenir en elle des sentimens et des opinions contraij-es à la pureté et à la dignité de la religion , el offrent aux hérétiques \m prétexte apparent d(! lalomnier la sainteté de ses maximes.
La seconde règle de saint Augustin sur la même matière est aussi sage et aussi modérée que la première est exacte et judicieuse. 11 pense • que « les chrétiens priidens et éclairés doivent se con- )) former aux usages adoptés dans les diocèses où « ils sont établis ; qu'ils ne doivent se faire aucun )) scrupule de se soumettre à des institutions qui » ne sont ni contre la foi , ni contre les bonnes » mœurs ; qu'ils doivent même éviter avec atten- » tion de devenir un sujet de scandale pour eux- » mêmes et pour les autres, soit en ne suivant » pas les coutumes établies , soit en se séparant » de ceux qui les observent ; que souvent , en » xoulant introduire des piatiques que l'on supi> pose plus utiles ou plus régulières , on trouble » et on alarme tous les esprits par des innovations » indiscrètes. »
Fondé sur ces règles de saint Augustin, Fénelon prescrit aux pasteui-s de son diocèse de rejeter tout ce qui ne peut être un objet et un moyen d'édification, ou qui conduit évidemment à des
' (( Oiimia (lUic iiequc sauctiinim .Scriplurarum auclorilate n cnnlmenUir, iicc in lomilio ('pisco|)oruni slatula iiiveiiiun- >) luf, nt-c iiinsupliiiliiie uiiivcisip E<ilosi;e rnborala suiil, st'd » |)ro flivcrsoniiii Idcniuiii dlvcisis lempnribiis innunicrabi- » lilor vaiianlur, ilà ul vk, atil (iiniiinè nunquaiii iiivciiiri n possinl causu' , «luas in cis iiisliliu'ndis liominos seculi suni, » iibi facullas IribiiiUir, siue ullà dubilalione rosccanda exis- » iiino. » .S. AïKjtisl. hijist. i.v, ad Janiiar. n. Zâ[Oper. l. ii, p. 142.) — *« Tolmii hor jifiius lllx-ras habot obscivalioiies) » lier disciplina iilla <kI in bis niclinr gravi prudonUque » (biisliaiio , qiiaiii ul on modo agal , qiio agere vidi-ril cr- » (lesiain, ad qnàui forlc dcvcneiil. Quod eiiim iicqut' tonlià » fideni, npque contra bonos nioros osse ronvinciUir, indifTi-- » ronler est babcndiini, id propler eoruin inler quos vivitur » soiielalcm stMvandiini t'sl. Ad qiiani lorlè eccicBiam veniTi», » Hjus nioreiii serva, si iui((uam non vis esse seandalo , iiec » queinquani libi... Ipsa enini inulutio consueludinis, eliam » qiiœ adjuval ulililale , novilale pprliirbat. » S. August. EpixiLW, ml liiiititir. n. 2, 3, t; P. 124, 126.
opinions superstitieuses ; mais il les invite en même temps à conserver avec soin tout ce qui n'est contraire ni à la foi ni aux bonnes mœurs , et qui peut entretenir dans le peuple des sentimens plus religieux ou exciter en lui le désir de mener une vie plus chiétienne : que non-seulement on doit alors éviter d'improu\er ces pieuses coutumes, mais qu'on doit même les confirmer par l'exemple et rautorité ; que par ce sage tempérament on parvient également à détourner le peuple de toutes les idées superstitieuses, et à réprimei- la témérité de ces censeuis chagrins et austères qui , sous prétexte de léfoimer quelques usages abusifs , \oudroicnf réduire toutes les saintes cérémonies de la religion à im culte sec et stérile. 11 gémit avec saint Auguslin de ce qu'il est des hommes ignorans , foibles et crédules qui semblent attachei- autant de prix à des pratiques extérieures qu'à l'observation des préceptes contenus dans les livres sacré*; , pour la conversion du cœur et la réforme des mœurs. On ne peut sans doute, dit Fénelon, approuver une pareille illusion . quoique la sagesse prescrive quelquefois de ne pas les censurer avec trop d'amertume, pour éviter de scandaliser des âmes véritablement pieuses , ou (relfarouchei- des esprits inquiets et ombrageux '. « Si je suis donc forcé, ajoute-t-il, .( par la crainte. (Vun plus grand mal , de tolérer » quelques-unes de ces coutumes qui ne parois- » sent pas suffisamment autorisées par les lois et » ies règles de l'Eglise , je suis bien éloigné de les » appi-ouvei- et de les conseiller. »
Il faut encore rappi-ler que Féuclon a\oit k gouverner un peui)le extrêmement attaché à ses usages et à ses pratiques, un peuple qui a voit long-temps vécu sous la domination espagnole, et dont il étoit nécessaire de ménager avec douceni- les préventions et les habitudes. C'est ce qui lui f\iit diiv avec saint Augustin • , « qu'il ne faut point cher- » cher à extirper de pareils abus avec trop de du- » reté et des formes trop impérieuses; que l'ins- » truction plutôt que le commandement . de » sages avis, plutôt que des menaces, doivent ameu ner peu à peu ces sortes de réforme ; (pie c'est » touioius ainsi qu'on doit se conduire avec la « multitude; qu'on ne peut eveicer utilement la » sévérité qu'emeis les délits particulicis; que si » les supérieurs ecclésiastiques sont quelquefois » forcés d'emprunter le langage des menaces et » des peines, ce ne doit être qu'avec l'accent dt- „ la douleur et du regret , et en s'appuyant » de l'autorité des livies suints, qui dénoncent un
» (. Ita.iur linjus 111.1^1 iilu> i.lvciilili.i^, (|iii f\iii. iiiiiui )) at> Ki■«ll^a in inanuiililms .■mi.i.i.ihiiliim , lenicrc vnganlur, ,) (|()lfiilrs<|iiiili'in l.ilPiaro (<i(iimur, mii\ini(> vcrô siuKlcniils.)) I Rituel de ((wihrni , .\u- 20 auniisl. 1707 ) — ^ « Absil \cr!, » ui in lantci inuncre obe\nuli. ab ill:'i aur.-à Auguslini siii ,) Irniifi unqiiAiii ivrcdaul; iiaii nrfià 'ispn-e , quantum e.ris- ,i tiiiw, iinii diinirr, mm viodo iw/jerifiso i.ila toUanlur ; » uititjis doreiido, qiiùm itiliendo , luaijis moneiidn , quum „ cmmiimml» ; ^\e .•i.im a(!.-n.luin osl cuiti mullilu.line ; » si'Vfrili'» auli'in cxcrii-nila osl in [.•■i-.ata paurorum , cl si n qaid minai iim, twiii dolor.» Oal, d.- Srripluris fnniminan.lo » vinditlain liilurimi . no nos ipsi in nnsirft polcsiato , sr.l » l).-ns in noslro sfinione timratur. lia piiùs moncliunliir » spirilualfs vcl spii iliialibus proximi, quonmi auclurilali- . » et Icnissimis qiii«l.-ni. sfd inslanlissiiiiis admonilionibub ■» c;elira uiulliludo frangatui-. » ' Uititel de Cambrai.)
» Dieu vengeur ; c'est toujours Dieu qui doit '- pailer dans lem- bouche, et c'est Dieu seul , et » non pas ses ministres, qu'on doit redouter dans » les menaces qu'ils prononcent en son nom. C'est Il ainsi que les personnes vraiment pieuses, ou qui " sont sur le chemin de la piété , seront peu à peu » éclairées, et qu'à leur exemple la multitude cé- )' dera insensiblement aux invitations pressantes » de la douceur et de la charité. »
Dans l'impossibilité , ou plutôt dans la crainte où élùit Fénelon , de réformer li'op brusquement des abus consacrés par le temps , il recommandoit ' aux pasteurs de son diocèse « de ne pas >' au moins laisser introduire dan^ leurs paroisses )) de nouveaux usages sans autorisation , en ce- •* daut trop facilement au penchant du peuple , » ou sous prétexte de donner plus d'aliment à la » piété. »
Esprit de sagesse et de conciliation de Fénelon.
Ces sages principes n'étoient point pour Fénelon une vaine théorie, et ne ressembloient pas à ces maximes vagues et générales de prudence et de modération qu'on se plaît quelquefois à proclamer avec ostentation dans des actes publics. Nous trouvons parmi ses manuscrits une de ses lettres au doyen d'un arrondissement de son diocèse, dans une occasion où il se trou voit obligé de réprimer à la fois une entrepiise indécente et irrégulière des habitans d'une paroisse, et le zèle peut-être déplacé du pasteur. Sa lettre nous a paru un modèle des sages lempéraniens que les supérieui's ecclésiastiques peuvent observer dans de semblables circonstances ".
« Je vous prie, Monsieur, de prendre la peine de 1) travailler à l'accommodement du pasteur de Ju- ^ 1) mont avec ses paroissiens. 11 s'agit d'une pro- Jj » cession que le pasteur n'a pas voulu faire , en y ^ » admettant des irrévérences (jue le peuple vouloit 0 y introduire , et que le peuple a faite tout seul , » sans le pasteur, et malgré lui.
» A l'égard des habitans , je vous prie de leur » déclarer de ma part qu'ils ont fait une très- ). grande faute en osant faire seuls la procession, » malgré leur pasteur ; que c'est un acte vraiment )) scandaleux dans Tordre de la i-eligion, et que y) s'ils ne réparent ce scandale par leur somission, » je serai obligé de faire agir contre eux l'autorité » de mon ministère.
'^ Mais s'ils veulent reconnoilre leur faute et » la réparer, il faudra que M. le pasteur use d'inw dulgence pour gagner les cœurs de son trou- » peau.
» Ce que le peuple vouloit introduire dans la - » procession, c'est qu'il vouloit battre le tambour, ■ » porter des di'apeaux , et tenir des tiédies en "^ » main. A la vérité , il seroil mieux qu'on ne fit
' « Dilic'nlissiuio l'iisci vimiI ea miinia qiiii' ccilesia in ma- . » nuall obsuivari jnhel : ra'Ieros auli-m riUis .qnos populari» "l «aura incnnsuUô usurpai. (loclin<'nt; ni-quc ipsi , oblcnlo 1 » ((iiovis pielalis incenlivo quidqiiani iiavi et insoliti teiitare » «uilcanl. )) {Rituel de Cavilmii.) — ' Lettre de Fûnfilon, lOjiiilloI 1702. Correxp. de Fénelon , I. viii , p. 3A2.
IJVRE QUATRIÈME.
i> point cette innovation qui peut se tourner en » abus et iri'cvcrence ; mais ce n'est pourtant pas » une indécence contre le culte divin, qui mérite )i un piocès entre le pasteur et le tioupeau. Je » n\ii garde de vouloir décréditer un si bon pasn teur, ni de le laisser exposé au\ capiices d'un » peuple entêté ; mais vous ne sauriez lui repié- » senler trop fortement combien ces bagatelles » ruineroicnt tout le bien qu'il peut faire dans » les matières les plu< capitales. Il n'aina jamais » ni autorité, ni contiauce des peuples, ni paix » dans ses fonctions , ni fruit de son travail, s'il » ne ménage pas les peuples sur de paieilles choses. » Tâchez, de faire linir celte afl'aire d'une manière » douce , pour apaiser les peuples à l'égard du » nasteur dans son autorité; surtout il faut que » le peuple répare sa faute sur la procession faite » contre foute règle de l'Eglise , et par une espèce » de révolte contre elle. Cette aflaiie délicate est » en bonne main ; je m'assure que vous la ter- » minerez amiablement , avec dextérité et nié- » nagemenl. »
Nous retrouvons encore dans nos manusciits une preuve remarquable de la prudence , de la modération et de l'esprit de conciliation dont Fénelon savoit faire usage dans les circonstances où un zèle indiscret peut quelquefois compi'omettre le ministère ecclésiastique. Ces circonstances ne se présentent que trop souvent dans le wuvernement des diocèses , et il est des temps diflîciles où les premiers supérieurs doivent s'attacher avec encore plus d'attention à prévenir ces conflits d'autoi'ité , dont la malveillance cherche toujours à se prévaloir, pour faire rejaillir sur la religion elle-même les torts dont quelques-uns de ses ministres peuvent se rendre coupables par un zèle qui n'est pas toujours selon \h ecience.
On nous saui'a gi'é sans doute de j-apporler comment Fénelon se conduisit dans une de ces circonstances délicates , où la sagesse conseille de prévenir un plus grand mal par un usage modéré de l'autoiité. On verra comment il savoit allier dans toutes les occasions la douceur et la charité d'un pasteur, la dignité d'un supérieur, et les justes égards qu" un évêque doit toujours observ er en\ ers les dépositaires de la puissance publicpie. Il n'est point d'évèquc qui ne puisse se retrouver dans ces positions difficiles ; il n'en est point qui puisse s'ollenser lorsqu'on lui propose Fénelon pour modèle.
Il paroif qu'un religieux capucin de son diocèse ne s'étoit pas assez renfermé dans les bornes que les convenances , une estimable circonspection , et le véritable esprit de la religion, prescrivent à ses ministres dans tous les temps et dans tous les lieux. 11 s'étoit permis, sans doute dans un de ses sermons, des traits ou des allusions (jui avoient excité le mécontentement de l'inleudant de la pro^ince ; il falloit même que ces traits ou ces allusions fussent d'une nature tiop cho(iuante pour pouvoii' être dissinnilés, malgré la bienveillance éclatante que tous les agens de l'autorité accordoient à la religi<.»n et à ses ministres , en se conformant à l'exemple et aux intentions bien connues de Louis XIV. Nous voyons par la lettre de Fénelon , qui s'étoit fait rendre un compte
exact de tous les faits , qu'il ne ci-ut pas pou- \oir excuser l'imprudence de ce religieux , et ([u'ii se borna à prévenir les suites qu'elle auroit pu avoir >.
• .le vous prie , mou révérend l'ère , d'aller " voir au plutôt le gardien des Pères capucins >' de Maubeuge , et le prédicateur des Dames cha- » noinesses de cette ville , et de leur dire que le ■» zelf du iiréclicateur est allé Irup loin ; iiw je ne » saurois l'excuser, maigre'; l'amitié cordiale que » j'ai pour son ordre, et la persuasion uù je suis » des pieuses i nient iuns de ce bon Père ; qu'enfin » il est juste d'apaiser M. Finteudanl, qui a l'au- » loiité du Roi , et qui est respectable en toute '•manière; qu'ainsi ce religieux doit s'abstenir » de prêcher- à .Maubeuge , et doit s'en j-etirer. » Je ne laisserai pas de' lui donner partout ail- » leurs, dans ce diocèse, des maniues d'estime , >i pour adoucir ce t[ui lui est airivé. S'il hésitoit à )) sui\re ce que \ous lui direz de ma part, il )' s'attireroit des ordres fàcheuxde la cour, qui re- » tomberoit sur le corps même de ses ccjnfrères ; » de plus je ne pourrois m'empècher de révoquer >' ses pouvoirs. Si, an contraire , et il montre en »' cette occasion la douceur et l'humilité conve- » nables à sa pi'ofession, pour l'éparer cet excès de » zèle, il édifiera tout le monde, il apaisera M. " l'intendant; peut-être il l'engagera même aie » laisser dans ses fonctions, et il me montrera com- » bien il est digne enfant de saint François. Je >' vous prie de lui lire , et au Père gardien , toute w celte lettre ; je vous prie aussi d'aller voir, de » ma part , madame ral)besse de .Maubeuge , pour » la supplier de terminer doucement cette af- M faire , si elle le peut , et de n'être pas surprise M que, par considération pour M. l'intendant , » je souhaite qu'il y ait un autre prédicateur » dans son église. Voyez aussi , s'il vous plait , » M. l'intendant , pour travailler à bien finir, )* et à faire lenf rer les capucins dans ses bonnes » grâces. »
En lisant celte lettre , on peut observer combien un heureux concert entre les agens de l'autoiité et les supérieurs ecclésiastiques , peut contiibucr utilement à assurer la tranquillité publique, et à prévenir des éclats affligeans. On doit présumer que c'est toujours à regret que l'autorité se trouve forcée d'exercer des actes de rigueur , et qu'elle se trouve heureuse d'en être dispensée envers les ministres de l'Eglise, par la sage inteivention des premiers supérieurs ecclésiastiques.
Forincté de Fénoloii.
La douceur de Fénelon ne dégénéioit jamais en foiblesse , et il savoit montrer autant de fermeté que de charité , lorsqu'un devoir impérieux le forçoit de prénmnir les peuples confie la contagion du vice et du scandale.
Fn curé de son diocèse avoit été convaincu.
' Lellrt «le ['Vii-'lou, 20 mars. (oirvi'iJ. lie Fnuhii,
HISTOIRE DE FÉNELON
deNant l'official de Cambrai ' , des délits les plus graves pour un homme de son état. Il joignoit à des habitudes giossières et licencieuses une dépravation de mœurs qui avilissoit son ministère; souvent même des actes de brutalité et des rixes violentes avoient ensanglanté les orgies qu'il osoit se permettre en présence et dans la société de ses paroissiens ; il étoit devenu l'objet de la dérision des libertins, et la terreur de tous les gens de bien. Nulle femme honnête n'auroit osé s'approcher du tribunal d'un tel pasteur ; nul homme jaloux de son propre honneur, n'auroit peiniis à sa femme , à sa sœur, à sa fille , de recouiir au ministère d'un prêtre aussi méprisable et aussi dangereux. Cependant l'official de Cambrai s'étoit borné à lui enjoindre de permuter sa cure contre un bénéfice simple '. On n'avoit pas voulu réduù-e à l'indigence un homme que la misère et la violence de ses passions auroient peut-être conduit à de grands attentats contre l'ordre social. Fénelon n'avoit cherché qu'à éloigner du peuple un objet de danger et de scandale , et à interdire à un prêtre corrompu , des fonctions qu'il étoit indigne de remphr. Cet homme auroit dû sans doute bénir l'indulgente humanité de Fénelon. 11 n'eut pas honte d'appeler de cette sentence { beaucoup trop douce peut-être) aux oiïlcialités d'Arras et (le Saint-Omer^ Ces tribunaux, lestreints dans les limites très-étroites de la juridiction qui leur étoit attribuée , commuèrent la première sentence en une injonction de se retirer pendant un an dans le séminaire de Cambrai.
Fénelon ne voulut jamais consentir « qu'une » maison i, oii de jeunes ecclésiastiques ne de- » voient voir que des objets d'édification , n'en- » tendre que les leçons de la vertu et de la piété , 1) et où ils devoientsepénétrer de toutela sainteté » du ministère qu'ils étoient appelés à exercer , » fût souillée par la présence d'un homme qui » avoit déshonoré son caractère avec tant d'éclat; » il ne voulut pas qu'un pareil exemple laissât )) jienser à ces jeunes ecclésiastiques ([u'un séjour » momentané dans un séminaire pût absoudie un » prêtre coupable de tant d'excès honteux.
* Cependant Fénelon voulut concilier , autant l'il étoit en lui, l'ordre établi dans la juridiction
qu
1 Traduit d'une lellie lalinr de Féneltni ;ni canliiinl Dalairc. Corresp. de Fénelon , l. viu , p. 357, — - Puur vaicr a ut inconvénient, on avoit (établi dans iircbiioe tous les dioctsis dcK pensions afTectécs aux prÈtres iiue l'âge, les iiilifinilrs ou d'autres motifs rendoienl inliabiles au ministère. C.etle iiislilution assez récente étoit encore un des l)i('nfails de l'administration ecclésiastique, dont les maximes et lis furiiies |>alernelles étoient aussi admirées de eeu\ qui les (imnoit-sdieiil, que critiquées par ceuT qui n'en avoient pas la plus foilile notion. — ' « Iteriiin atque iterum ai)prllati()n(' fai la audo- » marensis, ac poste» atrebatcnsis ollUiales, noslri nfluialis » genlenliam niitiBaudam censuerunl, ila ut reum absoivi, » el insuum pastorale ministeriuni restilui vellent, modo |ier » annum iii nostro seminario coniuioraretur. m (/sa/w// (Je lu /élire de Fénelon au rardinnl Dalaire, du 14 janvier 1710.) — * « Ko» vero noiui tautam liane turpiludineni in niedio » Boniiuarii nuslii consessu spenari et in<li|{ituri posse, ne » pudica et (lorcns ea juventus iii impuue tleri posse, aut » saltcm rilissimè levi quàdam pœniIrTilia deleri eredercl, » ()uod liorrenduin el inter altaris miiiislrns, nec nomiiian- » dum praulicanius. » {Episl. Fenelonii nd nn-diimliin Dnlarhtm.] — •* « Altanien ue disciplinie aiiiiillalioniim minus » obseiiui viderer, hoc unuiii volui siilieet ul relii lis l'iii-
des appels , quelque défectueux qu'il fût , avec le devoir sacré qui ne lui permetloit pas absolument de livrer tme paroisse intéressante à un pasteur aussi décrié.
« Je proposai , écrivoit Fénelon , de laisser « jouir ce malheureux de tous les revenus de sa •» cure , et d'établir à mes propres dépens un » prêtre vertueux , pour le remplacer dans ses » fonctions. »
Nous empruntons ces détails d'une lettre manuscrite de Fénelon au cardinal Dataire ; car ce malheuieux , que la honte , le remords et la reconnoissance auroient dû prosterner aux pieds de son archevêque , avoit encore eu l'audace de porter ses réclamations à Rome.
Modération de Fénelon dans l'usage des actes d'autorité.
Des motifs aussi impérieux obligèrent Fénelon de i-ecourir à l'autorité pour mettre un terme à des scandales du même genre , dans une circonstance singulière , qui ne permetloit pas un recours légal devant les tribunaux. Nous avons la minute originale de sa lettre au ministre; elle mérite d'être lue attentivement par les personnes en place, réduites à l'affligeante nécessité de provoquer des mesures de rigueur. On y admirera les ménagemens pleins de douceur , qui lui font désu-er que rnuloiité ne se montre que pour menacer avant (le frapper, dans Fespérance (pie de simples mesures comminatoires sufliionl pour amener un changement salutaire, et prévenir une procédure infamante. On sera touché du sentiment de délicatesse que porte Fénelon à inviter luimême le gouvernement à ne pas s'en rapporter à son seul témoignage , et à recueillir les avis et les instructions de toutes les personnes en autorié '. « Monsieur, nous avons dans notre chapitre mén tropolitain un chanoine , nommé. . . . qui cause » im grand scandale dans la ville de Bruxelles , )) même aux Protestans. il y a déjà long-temps » que M. l'archevêque de Malines , l'internonce » du Pape , feu M. de Bagnols • , et d'autres perrt soimes considérables , m'en avoient averti. » Comme notre chapitre est en paisible possession )) d'être exenqit de la jtiridiclion de l'archevêque, » je me suis borné à chercher, de concert , les » moyens (le faire finir un si fâcheux éclat. Ps^ous » avons employé iiuilileinenl toutes les voies de » douceur. Ce chanoine a trouvé de la protection )) chez les ennemis , et il compte ijue nous ne » pourrons point procéder contre lui , par l'em- » barras oîi nous serons pour iiilbnner dans le )• pavs de la domination ennemie. M. l'archevêque » de ".Malines m'a néanmoins envoyé une infor-
» lippo (juiry cunclis pastoratiis sui fructibus , pium , dot-
» tum ac peiitum saierdotem nieo privalo sumptu in cà
n jtaroihia nulrirem, qui pastoralia qua;que muiiia dilicen-
» tissime obiret. » [tqnst. Fenelonii ad cardinalein Dala-
' Lettre (b! Kéiielon au ministre , 30 novembre 1710. (hrr'-sp. df Féiielini , I, vni . p. 358. — ' M. Dreu^ Louis Dtiijué do lta(jnol>, conseiller d'état, intendant de Flandre, mort en l'Oi).