LIVRE QUATRIÈME
et le maintiut en pussessiuu des revenus de son siège ; mais les Hollandais ne se montrèrent pas tout-à-lait aussi j^cMiéreux, lorsque, par une suile des arrangemeus convenus entre les alliés , le. prince Eugène les eut mis en possession de Tournai ; ils vouluient exiger de M. de Beauvau, des actes qui blessoient également ses principes religieux et ses sentimens de délicatesse. 11 n en étoit pas dos Hollandais comme du prince Eugène ; ils étoient peu familiarisés avec cette science des égards et des convenances dont un prince élevé dans les cours avoit riiabiliule, le goût e( le tact. Les manièies insinuantes de révè(iue de Tournai étoient sans mérite auprès de ces républicains , exaltés par leur haine pour Louis XIV et par l'ivresse de leurs succès; d'ailleurs ils étoient dirigés, dans le gouvei-nc ment ecclésiastique de leur nouvelle conquête , par quelques jansénistes réfugiés en Hollande. Ce n'est pas que les Hollandais attachassent beaucoup d'impoi-tance à ces controverses ecclésiastiques ; ils avoient seulement entendu dire (juc les discijjles de Jansénius s'éloignoient moins ()ue leurs adversaires, de la doctrine rigide de Calvin sur la grâce ; et cette conformité , réelle ou ai)parente , pouvoit les faiie pencher en leur faveur. Mais un motif politique acheva de décider les Hollandais ; ils voyoient dans ces ecclésiastiques des prêtres ii-rités conti-e Rome (jui les avoit condamnés, et aigris contre Louis XIV qui leur éloit contraire. Parmi eux se trouvoil l'abbé Ernest ', secrétaire du célèbi'C docteur .\inauld » , mort quelques années auparavant : il avoit gagné la confiance du grand jtensionnaire Héinsius, et il lui suggéi-a l'idée de forcer, par des dégoûts, Tévêque de Tournai à abandonner son diocèse , et de faire usage du prétendu droit de souveiaineté pour nommer aux canonicats vacans dans l'Eglise de Tournai. Einest se fit même nonuner au doyeimé du chapitre, et fit tomber le choix des états, poui- les canonicats vacans , sur des ecclésiastiques qui pai1ageoient ses opinions et sa résistance au saint Siège. L'évêque de Tournai , pour éluder les premières difficultés , s'éloigna de son diocèse , et les Hollandais lui prescrivirent inmiédiatement un délai très-court pour y revenir , à des conditions qui i-endoient son retour encore plus difficile ; le délai expiré , les étals de Hollande firent saisii' ses revenus , et prétendirent se pré\ aloir de cette absence forcée pour supposer le siège vacant, et même pour se mettie en possession de la juridiction spirituelle.
L'absence de l'évêque do Tournai, et le refus que faisoit le chapitre d'admettre dans son sein des intrus qui déclaroient eux-mêmes ne vouloir pas se soumettre aux déci-ets du saint Siège , avoient introduit une espèce de schisme dans ce malheureux diocèse. Tel étoit depuis deux ans l'état des choses à Tournai, loisque l'archevêque de Cambrai crut devoir, en qualité de métropolitain , venir au secours de cette Eglise affligée et privée de la présence de son légitime pasteur. 11 jugea d'abord que le remède le plus prompt , le
' De Riclh Ans-Vaii-Enicst , chanoine de Sainle-Gudule de Briuellfs. — '^ Antoine Arnauld , docleur de Soibonne, ne a Paris le 6 février <6«2. mort a lîruxcllcs le 8 août 1694, âgé de quatre-vingt-deux ans et demi.
plus efficace et le plus canonique , éloit que ré\ê(jue de Tournai essavàt au moins de se remettre en possession de sa juridiction. Ce fut ro!)jel d'un mémoire très-intéressant que nous avons sous les yeux, et (jne Fénelon fit remettre à Louis XIV : il en donna communication à l'é- \è(jue de Tournai lui-même par une lettre du ri février 1 71 1 .
C'est dans ce mémoire que Fénelon , après avoh- exposé tous les motifs de conscience , qui font tm devoir à l'évêque de Tournai de revenir dans son diocèse, malgré les vexations qu'il avoit il redouter des Hollandais, discute les considéralions pinement poliliciues ou fondées stir un simple point d'honneur qu'on oppose quelquefois à des obligations sacièes et d'un ordre supérieur; car en même temps (ju'il rappelle aux ministres de l'Eglise les règles et les principes qui doivent diriger loiii' conduite eineis Dieu et envers l'Etal, il avertit les princes et les gouvernemens qu'il est des circonstances malheuieuses où ils doivent éviter d'exiger au-delà de ce que la sagesse, la raison^ la justice, leur intérêt même bien entendu peuvent demander. Les propres expressions de Fénelon feront encore mieux connoilre celte sage mesure avec laquelle il savoit toujours concilier les principes et les convenances. « Des laïques pleins » d'honneur^ de bon sens et de zèle pour le Roi, » peuvent croire (jue M. de Tournai ne doit pas » revenir dans son diocèse, parce qu'ils ne sont » attentifs qu'aux motifs d'atlachemeni et de re- )) connoissance poiu- Sa Majesté; mais je suis per- » suadé que le Roi , qui aime la rehgion , et qui » est plus jaloux du règne de Dieu que du sien )) [iropre, aura la honlé d'entrer en compassion » pour une grande Eglise, et même pour toute » une province ecclésiastique , où la religion est » menacée des derniers malheius '. »
Les considérations exjjosèes dans ce mémoire parurent si fortes et si décisives, que le Roi ordonna immédiatement à Tévêque de Tournai de se rendi e dans son diocèse ; mais lc;s Hollandais , toujours fidèles au système qu'on leur avoit inspiré , persistèrent à interdire à ce prélat l'accès de sa ville épiscopalc. L'évêque de Tournai ne put venir en Flandie que pour avoir la douleur d'être témoin de l'espèce de schisme que l'on cherchoit à établir et à pro|ta^er dans son diocèse , sans qu'il ftit en son pouvoir d'y apporter aucun remède. Ce n'éloit qu'avec une secrète répugnance qu'il s'étoit conformé aux ordres du Roi, soit «ju'il fiit convaincu de l'inutilité des tentatives qu'il hasarderoit pour pénétrer à Tournai, soit que son caractère et son goiit le rendissent peu piopre à ce genre de combats. D'ailleurs ses \œux, ses espérances, et les intenti(jns déjà connues de la Cour , l'appeloient à lui des premiers sièges du Languedoc ', où ses talons |»our les affaires , son esprit de conciliation , sa grâce et sa facilité pour briller à la tête d'une assemblée, lui promeltoient une existence et une réputation plus conforme à la d3Uceur , à l'élégance et à la noblesse de ses manières. C'est ce que Fénelon nous laisse apercevoir dans
(II- Ft'iivhin , I. viM , p. 419. — - L'archevêché vacant dejmis le 11 juillet 1710, ])ar la mort de M. Jean-Baptislc-Micliel de Colberl de Villacerf.
» Corrcsp.
(le Toulouse
HISTOIRE DE FÉNELON
3uelques-unes de ses lettres confidentielles au duc e Chevreuse : on y remarquera avec quelle finesse d'observation Fcnelon jugeoit le? honinnes, les esprits et les caractéies ' . ~
L'évèque de Tournai , soit par le désir sincère de recouvier le libre exercice de ses fonctions dans son diocèse , soit pour constater au moins qu'il vouloit épuiser tous les moyens qui étoienf en son pouvoir pour se conformer aux intentions du Roi et aux instances de Fénelon , avoit pioposé un olan pour obtenir le consentement des Hollandais par Tinterverition du. cardinal de Bouillon, retiré alors dans les Pays-Bas , sous la protection des armées ennemies. On sait que ce cardinal avoit, dès Tannée précédente ( 1710 , par un acte de désobéissance formelle , contre», enu aux ordres du Roi , qui le tenoit depuis dix ans exilé dans ses abbayes, et qu'il s'étoit fait enlevei' par un détachement de l'aimée du prince Eugène. L'évèque de Tournai lit part de son plan a Fénelon. Ce projet étoit aussi délicat que l'exécution en étoit difficile. On connoissoit la juste indignation de Louis .\1V cuntre le cardinal de Bouillon , et on savoit combien il eût été révolté de la seule pensée qu'on osât mêler le nom de ce prélat à une négociation oii la France parût intéressée. Fénelon étoil plus exposé que tout autre a déplaire au Roi, en concourant au projet de l'évèque de Tournai. Ses ennemis avoient cheiché à entretenir la prévention de ce prince contre lui , en rappelant, à l'époque de l'évasion du cardinal, ses anciennes relations avec l'ai-chevèque de Cambrai pendant l'atlaire du quiétisme, et en cherchant a faire entendre qu'il étoit eu coirespondance habituelle avec lui ■ ; mais la calomnie avoit au moins échoué en cette occasion , et Louis XIV étoit resté bien convaincu, que si le cardinal de Bouillon eût piis conseil de Fénelon , il n'auroit cejtainement pas hasardé la démarche ii-régulière et inconsidéréequ'ils'étoit permise. Mais ces essais encore si récens de la maheillance de ses ennemis, imposoient à Fénelon une extrême circonspection sur tout ce (pii pouvoit avoi)' le plus foible rapport avec le caj-dinal de Bouillon. Cependant nulle considération de crainte ou d'intérêt personnel ne pouvoit l'airêter aussitôt qu'il apercevoit un bien à f;nre ou un mal à prévenir dan? l'ordre de la religion. .Nous avons sa répcjnse à révê(jue de Tournai ' ; elle montre dans quelle juste mesure le zèle et la sagesse balançoient toutes ses pensées et toutes ses démarches.
>lais il paroit (jue cette négociation , dans laquelle le cardinal de Bouillon devoit jouer un rôle plus ou moins ostensible , fut rcjetee à Versailles ; du moins on ne voit point qu'elle ait eu aucune suite.
L'évê(|uc de Tournai, en quittant la Flandie pour letourner à Paris, avoit lait part à Fénelon d'une autie idée qui pouvoit encore plus sûrement prévenir- le schisme don! son église étoit menacée; il avoit même eu recours à son intervention pour en préparer le succès : c'éloit de
' Coiresp. lie l-'ènelon , r. vu, y. 331) et siiiv. — -Nous avoMs flfs i>rcuvt.'s (le la liacosscric qu'on avoir voulu suscirir à Foiioloii au sujel de l'ôvusiini ilu «aidiiii'l ilc Uouiiloii, rians la Correspondance de Fénelon avec le duc de Chevreuse, I, vu, p. 346. — ^ Corrcsp. de Fihielon, r. vill, p. hH.
donner à M. de Beauvau un successeur à Tournai , qui pût être aussi agicable à la cour de France qu'aux puissances ennemies. Fénelon jeta les yeux sur l'évèque de .Namur , Feidinand-Maximilien des comtes de Berlo et de Brus ; il lui écrivit pour sonder ses dispositions '.
L'évèque de Namur fut sans doute efl'rayé des contradictions qu'il redoutoit . et préféra 'la situation tranquille où il se trouvoit à Namm- , aux discussions orageuses qui l'attendoient à Touinai.
Ce que Fénelon avoit prévu ari'iva. L'évèque de Tournai , se voyant dans l'impossibilité de s'étabhr dans son diocèse par l'obstination des Hollandais à lui en interdire l'entrée, avoit fait valoir auprès du Roi les embarras de sa position personnelle , et les considérations très-plausibles et très-naturelles qui rendoient sa présence inutile et même peu convenable aux portes d'un diocèse où il ne hn étoit pas permis de pénétrer ; il avoit obtenu au bout de trois mois la permission de revenir à Paris. « M. l'évèque de Tournai, écrit " Fénelon au duc de Chevreuse » , mouroit d'en- » vie depuis plus d'un mois de regagner Paris; il )) ne soupire qu'après Toulouse et le Languedoc; )) il ci-aint Tournai comme le tonnerre ; il a satis- » fait ici sagement aux bienséances , et il a été ravi » d'être refusé. Je sais que les Hollandais veulent » changer de batterie ; ils se retranchent à dire ^ » que l'évèque est un homme intrigant , qui veut I » faire sa cour en se mêlant de servir la France » contre eux. N'ous ne voulons point , disent-ils , )) le laisser rentrer pendant la campagne. Si M. de » Tournai ne revenoit point et paroissoit aban- )> donner son troupeau, le scandale et le danger » du schisme recommenceroient ; les bien inten- » tionnésdu chapitre perdi'oient courage. J'ai fort i •) approuvé la pensée de M. de Tournai, pour se '■ » procurer un successeur agi'éé des deux puis- * » sauces opposées ; un autre fer'oit plus de bien » que lui dans cette place , après les contradictions » ([u'il a eues; d'un autre côté , il iroit à Tou- )i louse , place importante , dont la longue vacance » ne peut manquer- d'être tr-ès-nirisible. Ce pré- » lat , comme je vous l'ai déjà dit, est doux, sage, >' modéré, de bonnes mœurs, mais souple, adroit » et ambitieux. Je n'ai i-ien oublié poui- gagner » son cœui-; mais ses goûts sont ti'op dillérens des » miens ; il ne sauroil être libre et à son aise avec )> moi. »
Le départ de révê(]ue de Tournai, les vexalions que les états-généiaux ne cessoient d'exercer enver-s le chapitre de soir éghse , pour- le forcer ;i recevDir les nouveaux chanoines, l'esprit de secte d'Lrnest el de ses partisans , leur i-efus obsliiié de se soumettre aux déci-ets du saint Siège, le bref du Pape (pii délèndoit au chapitre de reconnoitr-e ces inliirs , laissoienl cette malheuieuse église dans la position la plus affligeante. Réduits à l'impossibilité de r-ecevoir- arrcun appui ni aucun secours de leur- pasieuj- immédiat , les chanoines s'adressèrent à leur- métropolitain ; ils lui exposèient avec candeur- leur embair-as, leurs dangers et leurs vues sur les expédiens les plus propres à
< (orn:'p. de Fénelon , I. mu , r. /.:f2. — * Li-Uro .le Fénelon au iluc de Chevreuse, l-i mai «71». Corresp. de Fé nelon , t. vu , j), 3i2.