‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 288 sur 422 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

éluder les difficultés du iireiiiiiT moment , en sauvant les principes, et en réservant à un temps plus heureux les résolutions fortes et courageuses.

-Nous avons la réponse de Fénelon ; elle nous paroit lem.'irquable par rexaclilude des principes , ta modéiation dont il accompagne ses conseils, et surtout la temlre condescendance avec lac^uelle il partaji(! les peines de ces malheureux ecclésiastiques, et semble compatir à leur foiblesse.

« Je puis me tromper, leur écrit Fénelon ' , et » je ne vous dis mes pensées que comme fies im- » parfaites ; mais je ne puis vous donner que le » peu que j"ai, et je vous le donne de tout mou » cœur , comme si j'allois mouiir dans ce mo- )' ment. 1" 11 me semble qu'il convient que voti-e « chapitre soutienne avec fermeté et patience ce » qui lui a lait tant d'honneur et qui a tant édifié » l'Eglise. Je ne suis nullement étonné de ce qu'on )> vous menace ; on espère (|ue le chapitre aura » peur et reculera ; nutis si roire corps demeure » soumis . respectueux , modeste^ zélé pour l'obéis- » sance ù l'éf/aril du temporel , et s'il se retranche « à suivre humblement le bref du Pape, qui est » devenu public, (|ue ponrra-t-on lui faire? on » n'emprisonnera point à la fois tant de chanoines. » Cette conduite seroit une preuve trop évidente n de la violence ou de la nullité de tout ce qu'on » feroit dans la suite. Heureux ceux qui souft'rent » pour la justice ! il importe qu'on voie des mi- >' nistres de l'autel qui sachent soutVrir avec paix , » douceur et soumission, pour maintenir les lois n et la libellé de l'Eglise. La cause de saint Tho- I) mns de ('aulmbêi y n'ctoit pas aussi claire que la » cotre.

» 2" Je ne vois rien qui doive vous faire chan- » ger de conduite; c'est la même liberté de votre » église à conserver à l'égard d'une puissance sou- » vei'aine qui n'est pas dans notre communion , » quoique vous deviez d'ailleurs lui être parfaite tentent soumis pour tout ce qui est temporel. » C'est la même nécessité de ne participer point » à la réception des intrus ; c'est la même ohli- » galion de suivre le bref du Pape, qui vous dé- >i fend, sons peine d'excommunication . de les re- » voir : pourquoi changeriez-vous?

» ô° lue protestation secrète u'auioit point la » même force qu'un refus humble, respectueux » et constant d'admettre les intrus. La protesta- V) tion paroitroif un relâchement et un tour po- 0 litique pour paioitre céder eu ne cédant pas ; » elle autoriseroit au moins pour un temps les » intrus; elle donneroit une dangereuse couleur j' à leur cause ; elle rendroit leur prétention moins n odieuse par une apparence de possession pai- » sible et canonique.... Quoiqu'il en soit, ce pro- » cédé ambigu seroit moins simple , moins droit , » moins évangélique (|u"un refus modeste . hum- » ble, soumis, respectueux et ferme pour obéir » au bref du Pape.

» i° Une absence du chapitre paroitroit une 0 afl'ectation et un abandon de la bonne cause, » tous les bien intentionnés s'absentant à la fois ■n etd'un commun accord. D'ailleurs ces chanoines, » absens d'une seule assemblée du chapitre, se

» Li'tiro ilo Fi^iielon à un (11:1110106 ili> Tournai. 1711. Corresp. de Férvlon , t. viii , \>. tSC.

» trouveroient aux autres chapitres suivans et à ') tous les offices où il faudroif prier, officier, » donner le baiser de paix , et reconnoitre pour » frères ces intrus excommuniés ; ce >eroit l'equi- >' valent d'une réception en chapitre . et on n'en » auroit pas moins auprès du souverain tout le » démérite de s'être absenté pour ne consentir pas.

» rjo Ce (pie je craindrois , c'est que les grands- » vicaires de .M. l'éxèque ne fussent chassés sur » le refus d'admettre les intrus; alors le souve- » rain seroit peut-être tenté d'y suppléer par les » intrus et leurs adhéreus. Ce seroit une source » de schisme : on pourroit l'éviter par- l'absence » des grands-vicaires; mais les grands-vicaires » donneroieni un e.vemple de timidité et de foi- » blesse par leur absence.

» (>" Je ne vtnidrois cependant pas exiger de » tous les vocaux U7ie résistance ouverte , dont » tous ne sont peut-être pas capables. Je voudrois » que tous prissent un parti uniforme , que toi<s )} pussent soutenir jusqu'au bout . de peur qu'un i) parti trop difficile à soutenir ne cansdt une di- )) vision (fui ruineroit tout. Ainsi . à toute extré- » Irémilés je tolérerais le parti de l'absence ou » de la protestation secrète , que j'enverrais à V M. l'internonce . hiunanum dico propter infir- » mitatem carnis vestra^ , // faut que les plus forts » s'accommodent à ceux qui le sont un peu moins. » L'épreuve est longue et rude. // est facile de >i croire de loin qu'on la surmonter oit ; mais je » crois sans peine que j'y succomberais sans un rt grand secours de la grâce. Je vous plains tous* » je vous révère comme des confesseurs ; je me » recommande à vos prières, et je ne vous oublie n pas dans les miennes. »

Ouelle modestie dans un pareil langage, surtout lorsqu'on l'entend sortirde la bouche de Fénelon! mais en même temps quelle leçon contre ce zèle amer, ces décisions tranchantes qu'on hasarde quelquefois sans en calculer les inconvéniens et les dangers , sans même avoir sérieusement examiné si elles sont conformes aux véritables principes !

Le chapiti'e de Tournai , dirigé par les sages inspirations de Fénelon , se conduisit avec une prudence qui ne permit pas aux Hollandais de s'abandonner a\euglément aux suggestions ardentes d'Ernest et de ses paitisans; il évita d'offrir aux nouveaux souverains, que le sort des armes lui avoil donnés, le plus léger prétexte d'inquiétude sur sa soumission eu tout ce qui concernoit l'ordre temporel , et sur la fidélité due en tous les temps envers ceux qui exercent la puissance pubhque. D'ailleurs les Hollandais ne pouvoient pas attacher la même importance que les disciples d'Arnauld aux controverses du jansénisme ; ils furent touchés de la conduite régulière et estimable d'un corps qui se bcjinoit à réclamer en sa faveur- ces mêmes maximes de liberté de conscience que k's états -généraux ne cessoient de proclamer comme le pi-incipe fondamental de leur constitution politique et religieuse. Peut-être aussi les Hollandais prévoyoieut-ils dès-lors , par la connoissance qu'ils avoient d'une négociation déjà établie entre les cours de Londres et de Versailles que la ville de Tournai ne resteroit point sous leur domination. Cette considération dut naturelle-

HISTOIRE DE FÉNELON

ment refroidir le zèle qu'Ernest avoit prétendu leur inspirer ; enfin la Providence vint au secours de ce malhenreiiK clergé. i,es traités d'Utrecht et de Rastadt firent passer les Pays-Bas sous la domination de la maison impériale d'Autriche. M. de Beauvau donna sa démission de l'évêché de Tournai en 1713, et fut nommé à l'archevêché de Toulouse , qui lui étoit destiné depuis trois ans. M. de Leuwestein fut nommé à Totunai avec l'agrément de la cour de Vienne, et le chapitre de Tournai, appuyé sur le href du Pape, persévéra à rejeter Ernest ' et les chanoines intrus qui refusoient de se soumettre aux décrets du saint Siège.

Principes de Fénelon sur l;i.jiiriiliftion métropolilaino.

Le caractère et les principes de Fénelon le portoient toujours à préférer les voies de conciliation , lorsqu'elles pouvoient le c.onduii-e à un résultat aussi utile pour les vues qu'il se proposoit , et dont il étoit de son devoir d'assurer le succès ; mais son caractère toujours ferme , et ses principes toujours dirigés par la droiture et la justice , ne lui permettoient point de {léchii- devant des considérations personnelles , lorsque les règles de l'équité ou les diditsdc son ministère lui paroissoient méconnus ou compromis. 11 se présenta une occasion où il eut à combattre les préventions de quelquesuns de ses sulVragans , à maintenir ses droits de mi'fropolitain, et à l'éprimer , poui- ainsi dire , hs insinuations timides et politiques dont on préter.doit faire usage pour enchaîner sou ministère.

L'évèque de Saiut-Onier, le mènu' qui s'étoit conduit d'une manière si juMi convenahle envers Fénelon , dans rassembit'c métropolitaine de Cambrai ( en 1G99), avoit fait instruire une procédure contre un ecclésiastique de son diocèse , qui étoit encore détenu en prison. L'ecclésiastique avoit appelé de cette sentence au métropolitain ; et l'irchevècpie de Cambrai a\oil ordonné, en cette qualité, <pie la jjrocédurt lui lui a()porté(' , pour la maintenir, si elle étoit it'gidière, ou pour ['annuler, si elle étoit défectueuse. L'éa'ipic (U\ Saint-Omer , qui étoit allé voir sa famille en Provence , trouvoit mauvais que Fénelon n'eût pas attendu son retour j)0ur exercer un acte de justice d(tut il ne pouvoit se dispenser. 11 oublioit apparenuueut qu'un accusé détenu , et qui se croit innocent, amoit eu le droit de se iilaiiidic d'un déni de justice, (pi'aucune cause canouique ne pouvoit légitimer. L'évè(pie de Sisinl-Omei', se ressouvenant peut-être de l'irrégularili' de ses anciens pi'océdés envers Fénelon , ou redoutant sa fermeté, crut devoii' faiic intervenir un de ses confi'ères, pour l'enuauer indireclenieiit à l'aiie cause comnjunea\ec lui. l,'(''\ê(pi(' d' Aitas trrivit à Fénelon sur cette alVaire : ce prélat étoit tro|i

t On III .laiik I,- Cdlin (hnsliniin , t. m . p. -jr.i : « K|.m- „ liila IiiMilis snifilii ilii- * Irbniarii 17H. nssciil KcInii l"'- ,f «Icriili proci'ii'S pra'scli lasse cnpiliilii Toi'naci'iisi il. Ruili ,) Aiis-Vaii-Kinesl Saiictae-Guilula! Bitixclleiisis taiioniiiitii ,> Hil (li'taiiûlum; sid ob quieilam iinpudimenla iiuii fuit ad j^ inissus, et adhiic sodés dccanalis vaiat hnp aiiiio 1722. »

éclairé pour censurer la forme que l'archevêque de Cambrai avoit suivie ; il savoit qu'elle étoit fondée en droit et en pi-incipes. 11 se borna à ces considérations vagues et générales sui' les égai'ds mutuels que des confrères se doivent ; considérations qui méritent certainement d'être accueillies lorsqu'il ne s'agit que de procédés , mais qui ne doivent jamais arrêter, lorsque les règles de la justice et les droits d'une partie souffrante et malheureuse sont compromis.

L'évèque d'Ai-ras insinuoit aussi dans sa lettre que cette affaire pourroit lui nuire à la cour : ({ue l'évèque de Saint-Omer s'y étoit fait un mérite de l'acharnement très-peu estimable (pi'il avoit mis à le poursuivi-e après la soumission la plus édifiante; qu'on profiteioit de cette occasion pour achever d'aigrir le Roi et le confirmer dans ses préventions.

Fénelon , en répondant à l'évèque d'Arras ' dans les termes les plus obhgeans et les plus affectueux , se crut obligé de lui rappeler :" Que c'est Dieu, et non pas le Roi , qu'il faut uu'ttre devant les yeux des ért^qnes , lorsqu'il s'agil de chofies purement spiritudles.

On voit par une autre lettre de Fénelon à ce même évèque d'Arras, écrite plusieurs années après celle que nous venons de rapporter , combien l'archevêque de Cambrai étoit obligé d'employer de douceur et de ménagemens pour concilier le maintien (le ses droits et les règles de la justice, avec la susceptibilité toujours un peu inquiète et un peu jalouse de ses comprovinciaux. Mais dans toutes les occasions où Fénelon se trouvoit foi'cé par la justice et le devoir à annuler quelques jugemens jondus pai' des évêques de sa métiopole , il étoit le premier à les inviter à se pourvoir au tribunal supérieur contre ses piopres sentences , s'ils les présnmoient contraii'es aux lois ou à leurs droits.

« Vous savez , Monseigneur = , les démarches )) que j'ai faites pour éviter de vous causer quel- •>•> que peine et pour vous témoigner ma vénéra- » tion. J'ai même retardé jusqu'à l'extrémité ce » que j'ai cru devoir faire , et je ressens une peine .) intinie di> ce (pii peut \oiis mécontenter. Je me » suis défié de mes loibles lumières , et j'ai eu re- » cours à celles d'aulrui. J'ai représenté avec soin » tout ce qui pouvoit anpuyei- votre sentiment ; i> j'ai désiré, avec la plus sincère déférence, de « pouvoir entrer dans vos pensées; enfin, j'ai » suivi un sage conseil et ma propre conscience. » yuand les chemins seront plus libres, j'irai, si )i NOUS l'agréez, à Arias poui' avoir l'honneur de ■» vous \()ii' , (juoiqu'iin juge ne doive rendre .) compte ipi'à SOU seul sup(''rieur des motifs de » son jugement. Je vous ouvrirai alors mon cœur )) avec une confiance sans léserve sur les choses « que vous voudrez éclaircir ; 1 1 j'espère ipie vous » trouverez que j'ai suivi les véritables règles. » J'iiNOue néanmoins, Monseigneur, «lue je puis fa- » cileiueut me tromper; mais cliacun de nous )' doit, ce me semble, se borner à remplir sa 1) fonction en jugeani selon sa conscience , sans

vni, p. kVt — * LoUrfi de lu ju i 11 1711. Correxp. de Fé-

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