‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 290 sur 422 · I.IVRK nUATRIÈME · texte numérisé non relu

I.IVRK nUATRIÈME

y> sont envoyés immédiatement par le saint Siège. )' N'est-il pas naturel que le Pape règle ses propres » missions? N'est-ce pas le moins qu'on puisse don- » ner à un Juge dont le tribunal est si élevé, que » de lui laisser le temps qu'il croit nécessaire pour » instruiie exactement le procès qu'il doit juger? » Quoiijue je demande tous les jours à Dieu qu'il » donne bientôt la paix à son Kglise, j'attends » sans impatience (|ue le Pape ait'achevé ses in- » formations pour assuier la gravité «le son ju • » gement.

• 2° 11 ne s'agit point de condamner les opi- » nions des missionnaires de la Chine : on ne dis- » pute sur aucun point dogmatique. iJ'un côté, » les Jésuites ne croient pas moins que leurs ad- » versiiires, que ce culte doit être retranché, s'il » est religieux. D'un autre côté, leurs adversaires » nereconnoisstnt pas moins qu'eux, que ce culte "ne devroit point être retranché, de peur de "troubler tant d'éghses naissantes, et de casser » le décret d'un Pape, comme favorable à Tido- » Htrie, supposé que ce culte soit purement civil. » Tout se réduit donc à une pure question de fait. » Les uns disent : Un tel mot chinois signifie le » ciel rnatén'rl. Les auties répondent : 11 signifî.î » aussi le Ihiu du ciiH. Les uns disent : Voilà vm » temple , un autel et un saciilice. Les autr-es » répondent : Non; ce n'est, suivant les mœurs et » les intentions des Chinois, qu'une salle, qu'une '^ table, et qu'un honneur i-endu à de simples » hommes, sans en attendre aucun secours. Qui » croirai-je? Peisonne. Chacun, quoi'jue plein de » lumière, peut se prévenir et se tromper. Les » zélateius non suspects assurent qu'il faut une » 1res - longue étude pour bien apjjrendre la " langue chinoise. Les mœurs et les idées de ces >' peuples sur les démonstrations de respect, sont » infiniment éloignées des nôtres. D'ailleurs nous » savons, par notre propre expéi-ience, que les ^> signes qui expriment le culte religieux , peuvent » varier selon les temps et les usages de chaque » nation. Le même encens qui exprime le culte » suprême, quand on le donne à l'Eucharistie, » ne signifie plus le même culte dans le même » temple et la même cérémonie, quand on le » donne à tout le peuple et aux corps mêmes des y> défunts. On rend dans nos églises , le Vendredi » saint, à un crucifix d'argent ou de cuivre, des »• honneurs extérieurs qui sont plus grands que » ceux qu'on rend à Jésus-Christ même dans » TEuchai-istie, quand on iexpose sur l'autel. » L'officiant ôte ses souliers le Vendredi saint, et * tout le peuple se prosterne dans la cérémonie » de l'adoration de la croix. Ainsi on donne les » plus grands signes du culte en présence du » moindre objet, et Toii donne des signes du culte >' qui sont moindres en piésence de l'objet qui » mérite le culte suprême. Quel Chinois ne s'y » méprendroit pas s'il venoit à examiner nos cé- >' rémonies ? Les Pi'otestans mêmes , qui sont si » ombrageux sur le culte divin , et qui amoient ■ horreur de saluer en passant une image du Sau- » veui' crucifié , ont réglé néanmoins que chaque » protestant se mettra à genoux devant le ministre ^' qui doit lui imposer les mains. Autrefois c'étoit » adorer une image que de se baiser la main de- » vaut elle : adorare n'est autre chose que maniuu

» ori aclmnan'. .\ujourd'hui un homme ne seroit » point, suivant nos mœurs, censé idolâtre, s'il » avoit porté la main à sa bouche devant un autre » homme en dignité, ou devant son portrait. » Fléchir le genou est chez nous un signe de culte >' bien plus fort que de baiser simplement la main » pour saluer, el cependant la génuflexion est un " liouiieiu' qu'on rend sou eut aux rois sans au- » cune crainte d'idolâtrie. Il est donc évident par » tant d'exemples, que les signes du culte sont par » eux-mêmes arbitraires, équivotiues et sujets à » variation en chaque pays : à combien plus forte )) raison peuvent-ils être équivoques entre des » nations dont les mœurs et les préjugés sont si » éloignés.

« Toutes ces réfiexions ne prouvent point que » le culte chinois soit exempt d'idolâtrie; mais » elles suffisent poui- faire suspendre le jugement » des personnes neutres. Elles ne donnent pas » gain de cause aux Jésuites, mais elles justifient » la sage lenteur, ou pour mieux dire, la conduite » précautionnée du Pape. Que ceux qui savent » à fond la langue et les mœurs chinoises aient M impatience de voir ce culte condamné, s'ils le » croient idolâtre ; pour moi qm' ne sais aucimo « de ces choses, je suis édifié de voir que le Pape » veut s'assurer sur les lieux , par son légat , des » faits qui sont décisifs sur une pure question » de fait.

» 3" Quelle lenteur peut-on reprocher au Pape? » 11 s'agit de casser un décret d'Alexandre VU . » qui fut dressé après avoir ouï les parties, de » îlélrir tant de zélés missionnaires comme fau- » leurs de ridolâtrie, et de faire un changement » qui peut ébranler la foi naissante dans un si M grand empire. Le Pape ne doit-il pas craindre » la précipitai ion aussi bien que la lentcm- dans •n une affaire aussi importante? Que seroit-ce si » on venoit dans la suite à reconnoitre avec évi- » dence, par un témoignage décisif de toute la » nation chinoise, qui expliqueroil sa propre » langue , se^^ propres coutumes , sa propre in- » tention, que le culte contesté est purement civil » et que la religion n'y a aucune part ? Que se- » roit-ce si le Pape pai-oissoit avoir cassé avec pré- » cipitation le décret de son pn-décesseur, avoir » troublé tant d'églises naissantes, et avoir flétri » sans raison tant de saints missionnaires? Que )) diroient alors les Lnpies et les hérétiques? Lr » Pape se consoleroil-il en disant : J'ai ciaint le « soulèvemeut de toute l'Eglise gallicane sui- ma » lenteur? De plus, je ne vois aucune leutetu- ,) daus tout ce que le Pape a faiL D'aboid il a >. voulu revoir ce qui avoit précédé son pontifical, t> pour en pouvoir répondre devant Dieu et devant » les hommes. Cette précaution n'est -elle pas »> digne de lui? Ensuite il a choisi un piélat pieux » et éclairé pour examiner à fond , sur les lieux, » une question de fait qui dépend des coutumes » et des intentions des Chinois, infiniment éloi- » gnées de nos préjugés. N'est-ce pas aller au but » par le chemin le plus droit, le plus couit et le «plus assuré? N'est-ce pas moutrei' un cœui- >> exempt de partialité et de prévention? Puisque w personne ne cherche que l'éclaircissement de » la vérité , personne ne doit craindi-e le vovage )) du légat qui va le découvrir sur les lieux. De

HISTOIRE DR FÉNKLON.

quoi est-on en peine? L'Eglise romaine n'attend cet examen que pour donner plus de poids et de certitude à sa décision. Après a\oir écîairci les faits décisifs, elle ne tolérera point un culte idolâtre. Qui est-ce (pii veut être plus zélé ou plus éclaiié qu'elle?

» i° Peut-on dire sérieusemenl que la lenteur du Pape à casser le décret d"Alexandi-e Ml , est le plus grand obstacle qu'on trouve aujourd'hui à la conversion des hérétiques de France? 11 est vrai que les hérétiques attendent avec impatience cet exemple de variation de l'Eplise romaine ; mais ils le font comme ils souhaitent tout ce qui peut se tourner contie elle. Ils seroient j-avis de pouvoir dire : Cette Eglise est enfin convaincue par son propre aveu d'avoir autoiisé l'idolâtrie par un décret solennel. Au contraire, ils seroient réduits à se taire, et le scandale cesseroit, si on trou\oit dans l'examen des faits, que ce culte est purement civil. 11 est vrai que s'il est idolâtre, il faut , quoi qu'il en puisse coûter, aiTacher jusqu'à la racine d'un si grand mal. Je cesseiois d'estimer les Jésuites, si je ne les croyois pas sincèrement disposés à sacrifier tout pour un point si essentiel à la religion. Mais si on se trouve actuellement dans ce cas extrême , il me s(>mble qu'on doit casser le décret d'Alexandie Ml, comme on se fait couper un bras gangrené pour sausi'.r sa vie. Il seroit même ta souhaiter en ce cas, si je ne me trompe, que le Pape u'^ât d'une absolue autorité pour faire exécuter sans bruit, sur les lieux , le changement qui sei'oit nécessaire , et pour imposer un perpétuel hilence en Europe à toutes les parties, de peur que les accusateui's ne triomphassent des accusés, et que leur triomphe ne devint, malgré eux, pai- contre-coup, celui des libertins et des hérétiques.

» Enfin, mon révérend Pore, si vous nu' demandiez ce que je pense du fond de la quc'^lion. je vous réiiondrois que j'attends d'apprendre par la décision du Pape ce qu'il en faut pensei. U apprendra lui-même, par son légat, quelle est la véritable intention <!es Chinois pour rendre ce culte ou religieu\ ou pui-enienl rivil. et c'est ce que j'ignoif.

» Plût à Dieu que les Jésuites et leurs adversaires n'eussent jamais publié- leurs écrits , et ([u'on eût épargné à la religion une scène si aIVreuse. Plut a Dieu qu'ils eussent donné de C(>nc(M-t et en seciet leurs raisons au Pape , et

' qu'ensuite ils eussent attendu en paix et eu

i silence sa décision.

» Je suis toujours avec une parfaite sincé-

• rite , mon révérend Père, votre sei-vi-

I leur. »

WVilI.

AlCair^ (le réviV[ii( de Beauvais , Beauvilliers.

villiers L'abbé de Beauvilliers ', son frère, avnit été nommé, le \" avril 1715, à l'évèchë de Beauvai'^, vacant par la mort du cardinal de Janson. Le Pape refusoit , depuis plus de trois mois de hii en accordei" les bulles; le motif de ce refus étoit une thèse que cet ecclésiastique avoit soutenue penliant son covu's de licence; Fénelon, instruit de cette difficulté inattendue, en craignit les suites; il crut devoir écrire à un religieux de Rome , en qui le Pape avoit une singulière confiance, une lettre ti-ès-pressante pour faire sentir les dangers de celte conduite de la Cour de Rome, dans les circonstances où l'on se tiouvoit ; il préféra celle voie indirecte pour faire parvenir la vérité jusqu'au Pape. Elle lui laissoit la liberté de présenter des ri'tlexions très-justes et très-sages , auxquelles il n'auroit pu donner autant de force dans une lettre au Pape lui-même : on sait que les justes égards dus à une gi-ande dignité, et les formules consacrées par l'usage et le respect, affoiblissent quelquefois les raisons en adoucissant les expressions. Nous copierons cette lettre sur la minute originale.

'< J'apprends ., mon révérend Père ' , avec une « véi'ifable douleur, que le Pape a refusé les )' bulles de M. l'abbé de saint Aignan , nomme )> à l'évèché de Beaux ais, à cause d'une thèse » que cet abbé a soutenue dans sa licence. Cette )) aflaire fait im grand bruit à Paris et à la cour. ■>■: Tous ceux qui supportent impatiemment l'au- » torilé de Rome , esjièrenl profiter de ce trouble ■■■■ pour exciter une très-dangereuse division entre » les deux puissances : pour moi je ne puis que >' m'aflligei' devant Dieu dans une si triste occa- » sion. je ne puis même m'empêcher de vous » supplier instannnent de parlei' à Sa Sainteté, et » de prendre la liberté de lui montrer cette lettre, » si elle a la bonté de vous le permettre. Je puis » tomber , par celte démarche, dans une grande « indiscrétion ; mais j'espère qu'un pontife si » pieux et si éclairé me pardonnera cet excès de 11 zèle : nt minus sapienx dico.

» I" Je n'ai point lu la thèse, et je ne sais » point ce «ju'elle coutient ; j'ai seulement appris ); quelijues mois après qu'elle a été soutenue, que » M. l'abbé de Saint-Aignan , qui est frère de M. )i le due de Beauvillers, ministre d'Etal, très-zélé » pour le saint Siège , qui a été nourri dans le » séminaire de Sainl-Sulpice , oii l'autorité de >> l'EijIii^p men- et niailreftse est dans une sin- .) gulieie lecommandation , n'a soutenu cette )i thèse que par une absolue nécessité. .M. le chan- :> celier •' , qui est très-prévenu des maximes du » parlement, et très-vif siu' cette matière, avoit )> procuré là-dessus un ordre du lloi , et en avoit » pressé sans relâche l'exécution. On necherchoil r> qu'à rendre ce jeune abbé et les autres per- 1) sonnes les mieux intentionnées, suspectes a Sa n Majesté , s'il eût refusé de soutenir la thèse. On » usa alors de la même autorité absolue pour >' faire soutenir la même doctrine au neveu de 1) feu M. l'évèque de Chartres '•, tpii est devenu

Fénelon eut dans la suite une occasion plus heuriuise et plus conforme au vœu de son ca;ur, de l'aire usage de son crédit à la Cour de Rome ; ce fut en faveur du plus ancien , ilu plus fidèle et du plus respectable de ses amis, le duc de Beau-

' Fr:.i.ç..is-HMn<.n.l- Aliloii..' ,U- H.Minilliers .le Sainl- Aitjiiiiii, iiiiniiii.; a rt'vi^i 1)>^ fio H.'.iuvnis c» 171.1 , s'en (l(*iii il .•11 IT2S.— S|.i>Hn-'loF.'iu'l.Mi :iuR.P.niiiil)Pi.loii, 12juillel 17(3. Corri-Kp. de Fénelon, t. viii , p. iTA. — * -M. Je Poiitcliarliaiii. — '* ( liRrles-Fiançois Desmontier de Mi^rinville, iinniiH<\ le 20 .nril 170'.), coadjiili'iir de sou oncle

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