‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 292 sur 422 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

cate et si sensible '. « Faut-il vous remercier de >' tous vos soins pour moi , mon enfant? Je erois " que non; l'amilië ne remercie ni ne se laisse " lemercier.

Rien n'est si sec , si dur, si fi-uid , si ressei-ré » qu'un cœur qui s'aime seul en toutes choses : ■ iieu n'est si tendre, si ouvert , si vif, ^i doux, h > aimable, si aimant qu'un cœur que possède et " anime une amitié épurée par la nligion. •

Si un réunissoii toutes les pensées ou plutôt lous le.> seniimens que dans lelTusion de son caur Fénelon a répandus dans ses lelllres , on uuroil peiitêtie ridée de tout ce qu'on a pu dire, penser et sentir de plu> délicat sur l'amitié.

11 convenoit avec candeur de ses défauts , lorsque ses amis les lui leprochoient. On lit dans une ne ses lettres à la ducliesse de Mortemart * : >■ H » est M-ai , Madame . que l'amour-propre me dé- » cide souvent; j'agis même par prudence n.atu- JM-elle , et par un arrangement luunaiu. Mon » naturel est précisément opposé an vôtre. Vous )j n'avez point lespi-it complaisant et tialteur, >' comme je lai quand rien ne me fatigue ni ne " m'impatiente dans le commerce; alors vous êtes » bien plus seclie que moi; vous trouvez que je >' vais alors jus(|u'à gâter les gens , et cela est vi-ai. » Mais quand on veut de moi certaines attentions « suivies qui me dérangent , je suis sec et tranw chant , non par indiflërence ou dureté , mais » par impatience ou vivacité de tempérament. .\u » surplus , je crois pi-esque tttut ce que vous me '' dites , et pour le peu que je ne trouve pas en moi " conforme à vos remarques , outre que j'y ac- » quiei^ce de tout mon cœiu', sans le connoilre, je » crois voir en moi infiniment pis ^)ar une con- » duite de nature! , et de nalurel Ires-mauvais. »

Fénelon écrivoit à un auti'e de ses amis : « .Je »i vous demande plus que jamais de ne m'épar- » gner point sur mes défauts. Quand vous en croi- » rez voir (juelques-uns que je n'auiai peut-être w pas, ce ne sera point un grand malheur. Si vos >' avis me blessent , cette sensibilité me montreia •> que vous avez trouvé le vif. Ainsi vous m'auiez » toujours fait un grand bien , en m'exerrant à la » petitesse , et en m'accoutumant à être repiis. >' Je dois êtie plus rabaissé qu'un autre, à proj>or- » tion de ce (jue je suis plus élevé par mon caiac- >' tère , et que Dieu demande de moi une plus " grande mort atout J'ai besoin de cette simpli- » cité, et j'espère qu'elle augmentera notre union, " loin de l'altéi-er. »

C'c^t par cette espèce d'enchantement (jue Fénelon appoitoit dans le commerce de l'amiiié, qu'il sut méritei- et oblenii- des amis qui lui restèrent fidèlement unis dans toutes les vicissitudes de sa vie et de sa fortune. Il éioil impossible de. le connoitre sans l'aimer avec une espèce de passion , et on ne pouvoit plus se détacher de lui lorsqu'on avoit commencé à l'aimei'. « <'n ne pou- » voit le quitter, dit M. de Saint-Simon % ni s'en » défendre , ni ne pas chercher à le retrouver. >; C'est ce talent si rare qu'il avoit au dernier de- >j pré , qui lui tint ses amis si étroitement attachés

> «2 iiovoi-iLic ITIii. Cuncsp. de Feuclon, t. vïi. p. 437. — * Corresi) de Fntchn , t. viii, p. 589. — * M.iiioires du duc ae SuiiU-Siuii.u.

- toute sa vie , malgré sa chute , et qui , dans leur >' dispersion , les réunissoit pour se parler de lui , >i poui' le regretter, i)oui' le désirer, pour se tenir 1 de plus en plus à lui. »

(.'est ain->i (jue Fénelon, au sein de la disgrâce, trouva deu\ sources inépuisables de bonheur dans le fidèle accomplissement de tous les devoirs do son ministère , et dans les douces allections de la natuie et de l'amitié. •• Quoique je fasse tous les i> jours un grand travail par rapport à mes forces, >' écrivoit-il à madame (fe Laval-Fénelon sa belle- ••> so'ur, ma santé est , Dieu merci , assez bonne, " et meilleure que quand j'étois autrefois dans une » \ie si tranquille et dai'is un régime si préca\i- " tionné '. u

.WXIli.

T'-:!dir>5e lic Féiifloii pour Sfs pnieiis.

Son ca-ur étoil aussi sensible et aussi délicat pour ses parens que pour ses amis; mais cette allection si naturelle n'admettoit jamais ces coupables complaisances, que la vanité et Famoui- du nom se plaisent si souvent à excuser comme une foiblesse honorable qui n'appartient qu'auv bons cœurs. Il aimoit tendrement sa famille, mais il ne di^simuloit point à ceux de ses parens qu'il atlecfionnoil le plus, ce qu'il Irouvoit de répréhensible dans leur conduite.

On a vu combien il étoit attaché à la marquise de Laval sa cousine , devenue sa belle-sœur, sous le nom de couilesse de Fénelon. Elle avoit eu de son premier mariage lui lils unique • ; Fénelon le fit venii- auprès de lui à Cambrai , pour surveiller sa première éducation. La voix de la chair et du .sang ne lui inspiioif point un sentiment aveugle pour tout ce (pii lui apparlenoit. Plus il aimoit la mère , plus il crut devoir lui parler avec force sur l'abandon coupable i«ù elle laissoit son lils par un excès de tendresse maternelle. Cette foiblesse , trop naturelle aux jiarens , leur coûte souvent des regrets amers et inutiles; ils sont toujours les premiei-s punis d'avoir négligé ces précieuses années de la vie , les seules oii Fou peut donner aux enfans une éducation convenable au rôle et aux devoiis auxquels leur naissance les appelle dans le inonde

« Je dois, ma chère s(eur % vous parler sur le » chapitre de votre fils avec une entière ouver- >i ture de cœur. Il ne m'incommode en rien ici, » et je suis au contraire très-aise de l'avoir, car » je i'aime fort. 11 est très-poli, très-complaisant , » très-caressant , et très-empressé pour moi. Plitt •> à Dieu (pi'il fil aussi bien pour lui-même . qu'il )' fait pour moi dans notre société. J'ai très-peu " de teuip> pour le voii-, pour lui parler, pour le )' faire parler, pour le faire agir naturellement > devant moi , et pour le redresser. Mes occupa- >! lions presipie contiimelles m'en ôtent la liberté. )' D'ailleurs il ne vmt personne à Cambrai ; il au-

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, 11, !.. ll.->. — -Guy-Aiiare do

Moutiii<)ni;o\-I.aval , iiiaiiiuis d.; Li'/ai cl do Mnuiiac, qui n'aNoil f)uo liuil iiiois a la nioit do son père. — '•♦ Lettre de FiSiKJoii à la loirilesse do Luval-FOiudon, IS aoiil 1700, Corresp de Frnelon , I. vu, p. VIS.

HISTOIRE DE FÉXELON.

» roit besuin de voir et d'entendre des gens pro- ■•y pre e à le former, il ne peut voir ici que des ecclc- « siasiiques. Comptez que ses études n'ont été >' presque rien jusqu'ici , et qu'à l'avenir il ne ') faut pas se flatter de Tespérance qu'elles lui » soient plus utiles, quoiqu'on n'y néjilige rien. » L'enfant a l'esprit vif et ouvert , avec de la faci- » lilë pour ccjmprendre les choses extérieures, et « beaucoup de curiosité pour les choses qui se pasi> sent autour de lui ; mais il a l'esprit encore fort » léger; il ne fait guère de réflexions séiieuses ; il >• n'a ni goût de curiosité pour aucune étude , ni .» application , ni suite de raisonnement : toutes » ses inclinations se toiunent aux exeicices du » corps et aux amusemens de son âge : il est déjà «grand; son corps se fortifie, et tous les exeri> cices lui font beaucoup de bien. Je crois bien » qu'il ne les lui faut permettre qu avec modéra- » tion ; car il est encore fluet, délicat , et d'une w santé très-fragile; ce qui pourra bien lui durer » toute sa vie. Je le garderai encoi-e avec grand >' plaisir, si vous le souhaitez, jusim'au piintemps » prochain ; mais c'est à vous à bieii examiner si » vous ne pourriez pas le lui faire employer plus » utilement ailleurs, tant pour les exercices du » corps que pour la société propre à lui former » l'esprit et à le mùrii'. »

Fénclon cherche ensuite à prémunir madame de Laval contre la manie de faire voyager les jeunes gens de trop bonne heui-e. « Les voyage^ sont fort » dangereux à la jeunesse, d'une grande déi^ense » quand on \euf les bien faire, et absolument inu- M tiles quand on n'a pas encore des pensées sé- » rieuses et solides. S'il falloit quelque ^oyoge, ce » devroit être après l'académie. Le tenips qu'il » passeroit en pro^ince avec vous à \oir la nr.ture » de \ûs biens, de vos embairas , el le mauvais » état de ses affaires, pourroit être utilement emw ployé ; il s'ennuie hon-iblement à Cambiai ; et » quoi qu'on puisse lui dire, il s'imagine toujours >' que quand il ija ou à Paris, ou dans vos terres, » il seja un seigneur bien brillant. Cette foj|)lessc » de cerveau est assez naturelle à quatorze ans '. » Je l'exhorte à s'appliquer, à s'instruire , à faire ») des réflexions sérieuses , à écouter les conseils » des personnes qui ont de l'amitié pour lui et de » l'expérience, à agir en toutes choses d'une mari nière sinq»le et natiirelle , à îtiir les mauvaises » compagnies , à travailler à se rendre digne des » bonnes, à ne prendre des honnnes ipie le bon » sens et la vertu, sans affecter de les iinitei' dans » les petites choses \ »

Fénelon eut le malheur de chagriner sa bellesoeur sans le vouloir. Madame de Laval-Kéiielon ne pouvoit se résoudic ;i placer son fils unique au 8ei-\ice, et Fénclon condamnoit avec sévéïilé une foiblessc aussi coupable, il tiouvoit avec raison que dans un temps oii toute rEuroj)e éloit en guerre, et où la France, réduite au\ dernières evti'émités, sembloit commande!' à tous les Français de courir aux aimes, rien n'éloit jdus honteux que de voir un Montmorency mener une vie oisive, et ignoble dans le château de ses pèies , où tout devoil lui rappeler les services et la t;loiie de ses

ancêtres ; il paroît même qu'il avoit écrit à sa bellesœur avec une franchise assez austère poui- exciter en elle un léger mouvement de dépit et d'humeur. Fénelon s'empressa de consoler avec douceur le cœur de cette sœur affligée , dont les torts ne te- !!oient qu'à un excès de tendresse maternelle, mais saiis chercher à aftbiblir la force des considérations qui exigeoient dans une mèi-e une tendi-esse plus édahée et un peu plus de fermeté.

« Fn arrivant ici de Bruxelles ', j'ai reçu votre » lettre du 27 janvier. J'avoue , ma chère sœur, » qu'elle m'a bien surpris et affligé. J'cspérois que ') vous me sauriez quelque gié de vous avoir- re- » piésenté cojdialement mes pensées dans une » îettr-o qui n'étoit que pour vous, et sans me » mêler de décider sur la conduite de M. votre fils. » 11 m,e sembloit qu'il y a une grande différence » entre décider et proposer' avec zèle ce qu'on •» croit voir. Ainsi, j'étois bien éloigné de croire » que ma lettre pût m'attirer celle que vous m'a- » vez écrite. Mais je suppose que j'ai tort , puis- » que vous le jugez ainsi ; du moins ma faute » sera comte; car je m'abstiendrai. puis<{uevous » le souhaitez , de vous proposer mes pensées ; » d'ailleurs, je recevrai toujours d'un cœur ou- » vert fout ce qu'il vous plaira de me mander de « vos raisons ; personne ne sera plus content que « moi de reconnoitre qu'elles sont bonnes , comme » personne ne seroit plus affligé que moi , si elles » n'étoient pas décisives. Mais supposé qu'elles « soient aussi faites que vous le croyez , je trouve » M. votre fils bien à plaindre ; car, en ce cas, il )) se trouve entre une mère qui a de bonnes i-ai- « S'jns pour vouloir l'empêcher de ser'\ir, et le » public , dans lefjuel il sera déshonoré sans rcs- » source, malgré ces raisons inconnues, s'il ne » sert pas. 11 est déjà dans sa vingtième année ; Il les autres gens de condition se gardent bien « d'attendre un âge si avancé pour commencer » à servir; ils servent dès l'âge de quatorze ou » quinze ans. On ne trouvera en France aucun » exemple d'un homme d'un nom connu , qiu » n'ait pas déjà fait quelques campagnes dans sa » vingtième année. Le public ne comprendra ja- » mais les raisons d'une telle singularité, qui est » si contraire aux préjugés de toute la nation. J'en » conclus que la situation de M. votre fils est bien « violente; il est réduit à l'une de ces deux extré- » mités, ou de désobéir' à sa mère, qui a de bon- )' nés raisons pour lui défendre de servir, ou de se » laisser déshonorer dans le monde, parce que ces » bonnes raisons n'y seront jamais conipi-ises. Pour » moi, je n'ai point dautie parti à pr-cndre que " celui de me taiie , (fêlre véritablement affligé , » et de prier Dieu qu'il donne son esprit de sagesse » à la mère et au fils. Ce qui est certain, c'est que » je ne paroitrai jamais en rien désapprouver votre » conduite, et rpie j'ainierois mieux ne parler de » ma vie , que de laisser échapper une parole con- » Ire vous. C'est i\u fond de mon cœur, ma clrèie » sœur, que je vous suis toujours dé\ oué. »

Il étoit impossible que des r-aisons aussi fortes , inspiiées par l'amitié la plus tendre, ne fissent pas une ju>te impression sur l'espi-it de madame de

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