LIVRE QUATRIÈME
Laval-Fénelon ; elle eut enfin le courage de triompher de sa ioiblcssc. Le nom de Montmorency, et la valeur brillante que son fils montra dès ses premiers pas dans la cariière militaire, lui firent promptement répaier les années qu'il avoit perdues; il obtint au bout de très-peu de temps le régiment de Condans cl ensuite celui de Mortemari, (|ui prit (le lui le nom de Laval. Ce fut à la tète de ce iv-:iment i|u'il fut blessé le l.'-t octobre 1715, au sie-e de l'idjour-. duu coup de mousquel qui lui perea les deux joues '.
En parcourant les lettres manuscrites de Fénelon, on retrouve dans toutes les occasions ce même, caractèiede justict et de sagesse. 11 apprit lout-kcoup, par unr lettre du curé de Versailles ', que deuv demoiselles de qualité de Péiigord , du nom de la Chàtaigneiaye . alliées à la maison de Fénelon, avoient quitte leur proNince et éloient venues à la cour, dans l'espérance d'obtenir des secouis que l'on n'y étoit guère en état de leur donner. Fénelon avoit déjà beaucoup de peine à suffire à toutes les ilemaudes du même genre, dont il étoit jouinolloiiient accablé. On volt luèiue dans une de ses lettres, combien sa situation éloit gênée. < Vous^ » connoissez tous mes embaji as, mandoil-il à labbc » de Beaumonl -^ ; une gi'osse dë])ense ordinaire , » de grands bàfimens a faire et à meubler, un sé- » minaire à logei" et à établir, presque tous mes » séminaristes à nourrir, de bons sujets à entie- » tenir à Paiis; mon neveu à aider dans le service, » d'autres petits-neveux qu'il faudroit faire chc\a- ' licrs de Malte on faire étudier; des feiniesen •■ partie ruinées ou prêtes à tomber en ruine.... » Mais rien ne pouvoit arrêter Fénelon, lorsqu'il éloil question d'une œuvre de charité. Ce n'est
f)as qu'il comptât sur la reconnoissance; car, selon ui, (i la ijliHanthroijif cuusif'te à fuite ilu bien aux " Ituinmes ^stinscii cyjiéi er aucuin' reconmàssance ; » mais il obéissoit au mouvement ou plutôt au besoin de son cœur. En envoyant an curé de Versailles les secours qu'on lui demandoit pour mesdemoiselles de la Chàtaigneraye , il crut devoir, pour leur propre intérêt , ajouter quelques réflexions sur l'imprudence et le peu de convenance de la démarche qu'elles avoienl faite ''. « Je ne puis » approuver qu'elles aient quitté leur pays pour » aller à la cour. iJes Mlles de naissance, sans bien, » trouvent toujours dans leur province des parens » ou des amis qui leur donnent à peu de frais de » petits secours. On y vit presque de rien; d'ail- » leurs il est plus honnête, à toute extrémité, de « tenir sa subsistance du travail de ses propres » mains, que de la devoir aux libéralités d'autiui. » En quittant sa province pour aller à la cour, on » multiplie ses besoins au lieu de les diminuer ; « on se remplit de vaines espérances , et on s'ac- » coutume à un genre de vie auquel on ne dcMoit » point s'accoutumei-. »
' Il épousa quelques anni'es ajMc* M.iiie-Anne de luriiu-nii's , veuve de Mallhiou de Laroiiictnucauld-Baycrs, doiil il eut un fils, Guy-André-Picire de Laval, uiaïquis de Magiiac et premier baron de la Manho. — ^ Hclicrt, depuis (:'V(''que dWgcn. — s Corresp. de Fàielon , I. vu, \> 435. — * Lettre de Fénelon a M. HOhorI , curé de VersailUs, 27 septembre .170». Corresp. de Fàieloit , t. x, p. 19.
Piélé (Je Fénelûû.
Ce qui nous a surtout frappé dans la correspondance particulière de Fénelon avec ses amis et ses pareus, c'est que toutes ses lettres sont empreintes de ce goût de religion et de piété dont son ame ét(»it habitiiellemeiit nourrie. Les affaires, les maladies, les circonstances même les plus indiiréreutes, tout le raiiiène naturellement a cet objet continuel de ses méditations et de ses entretiens.
Il écrivoit au chevalier de Fénelon son frère, qui servoit alors dans l'armée du maréchal de Luxemboing : « Votre personne m'est assez chère ', » mon cher freie, pour vous souhaiter les senti- )) mens de crainte de Dieu et de confiance eu lui , » qui mettent le cœur en repos, et <pu sont la plus y> sûre ressource dans les peines de la vie et dans .» les périls. 11 n'y a rien que je ne donnasse et que « je ne souflribse pour nous voir un chrétien so- » lide , sans grimaces ni fa(;ons. Pour y parvenir. >) il faut un peu lire, faire des réflexions simples » sur sa lecture , étudier ses devoirs et ses dé- » fauts, demander à Dieu la vertu, et chercher » son amour qui est le souverain bien. Songez à )) (juelque chose de plus solide et de plus impor- » tant que la fortune de ce monde. »
Mais c'est dans ses lettres au marquis de Fénelon ' son petit neveu, qu'il se li\re avec l'abandon le plus touchant à cette tendre et affectueuse communication de deux âmes unies par une espèce d'afléclion céleste, et qui ne vivent, ne se parlent, ne s'entendent qu'en présence de la divinité. L'ame pure et sensible de Fénelon donne à foutes ses expressions une .sorte dattrait et d'onction qui semble appartenir d'une manière particulière à une rehgion loute d'amour, et ne permet pas aux cœurs les plus froids et les plus indiftérens de résister à la douce chaleiu- de son langage et de ses sentimens.
Le marquis de Fénelon avoit été élevé , dès son enfance, à Cambrai , sous les yeux de son grandoncle , dont il étoit de^enu le lils adoptif ; jamais un père n'eut une amitié plus tendre pour son fils ; il avoit placé en lui ses principales affections et toutes ses espérances pour sa famille. 11 l'avoit nourri dès sa première jeunesse des sentimens et des maximes de la plus haute piété , et ces sentimens ne se démentirent pas un seul instant pendant le cours d'une vie consaciée à des fonctions honorables et terminée par une mort glorieuse. Le marquis de lénelon avoit conservé pour son oncle une vénéi afion qui ressembloit a une espèce de culte. C'est à lui qu'on est principalement redevable, non-seulement des magnifiques éditions in-f" et iti-i" des œuvres de l'archevêque de Cam-
» Lettre du -25 juillet 1704. Corresp. de Fénelon, l. vu, p. i07. — ■' Gabriel-,lacques, marquis de Féuelon , pelilneveu de l'archovèque de Cambrai, éloit lils de Pons, marquis de Fénelon, mort en 1742. et d'Elisabeth de Beaupoil de Sainl-Aulairc. Le père de Pons, marquis de Fénelon, éioit François de Salignac-Fenelon, frère aine do l'arehevéque de Cambrai , mais d'un aulre lit.
HISTOIRE DE FÉXELOiN.
brai , mais de la publication des écrits de Fénelon , que les circonstances lui permirent de faire, connoître. L'occupation de sa vie entière fut de réunir et de conserver, avec un soin religieux, tous les titres et tous les monuinens qui pouvoienl éterniser la gloire d'un parent au^^si chei- et aussi illustre; il prévit que le moment arriveroit, où il seroit permis de révéler tous les secrets de cette ame vertueuse. La reeonnoissance nous imposoit l'obligation de lappeler le souvenir dun si grand service rendu à la religion , oux letties et à Thumanité.
A répo(iue 011 commence la eorrespondctiice de Fénelon avec son jeune neveu , il éfoit déjà colonel du régiment de Bigorre. Une inti'épidité qui lui étoit natuieîle et qui finit pai- lui coûter la vie , lui faisoit vi\oincnt désirer d'ètie employé en Flandre, où était le principal théâtre de la guerre.
Fénelon , combattu par le désir de voir son neveu marcher avec gloire sur les traces de ses ancêtres, et pai- les dangers auxquel'^ il alloit être exposé , lui écrivit ' : « 11 est vrai que vous seriez, » sur cette frontièie , plus à portée d'être connu ■» et de montrer \otre bonne volonté ; mais, d'un î> autie côté , je serois inconsolable si vous veniez " à périr dans une frontière où l'on est plus exn posé (ju'ailleurs , suppo'^é que vous eussiez de- •» mandé à y venir par un sentiment d'ambition » et que j'eusse approuvé un tel dessein : ainsi , » tont ce que je puis faire est de vous laisser à la » Providence , et de vous conseiller de consulter n des gens plus sages (|ue moi dans le lieu où ^> l'on vous aésire. Le principal est , si je ne me >' trompe, de suivie simplement ce que vous aurez » au cœur, en n'y écoutant que Dieu et en renon- " çant à toute vue mondaine. »
C'est cette résignation entière et absolue à la Providence que Fénelon cherche toujours à inspirer à son neveu dans toutes ses lettres ' : « Je ne » veux vouloir que ce qui plail mu maitre de tout ; » vous devez vouloir de même le tout sans tris- '; tesse ni chagrin. Oh! (ju'ou a une grande et >' heureuse lessouree, quand on a découvert un ' amour tout-puissant qui pi end soin de nous, et )) qui ne nous fait jamais aucun mal que pour nous )) combler de biens ! Qu'on est à plaindre quand » on ne connoit pas cette aimable ressource pour •' le temps et pour l'éternité! Combien d'honmies » qui la repoussent ! »
>' In bon maître est celui qui nous aime mieux » que nous ne savons nous aimer ^, et qui ne nous M fait jamais aucun mal que pour notre plus grand n bien ; il nous paie de ce qu'il ne nous doit pas ; )' et de ses esclaves il nous fait ses enfans, alin que 1) nous soyons ses héritiers : son hérilnge est le )' ciel , et le ciel est lui-même.
» Si vous pouvez trouver (|uelque ami sensé , » et qui cr.ùgne l)ieu , ^oulagez-\ous un peu le )> cœur , eu lui piii lanl des choses que vous le <! croirez ca|jal)le de porter. Mais comptez que iJieu 1) est le bon ami rhi cœur , et que personne ne » console comme lui. H n'y a iteisonue qui entende T) tout à demi-mot comiiie lui , qui entre dans
11 toutes les peines , et qui s'accommode à tous les )> besoins sans être importuné. Faites-en un se-
> cond vous-même. Bientôt ce vous-même sup- >' plantera le premier et lui ôtera tout crédit chez » vous. »
Fénelon dounoit à son neveu les con>eils les plus sages sur sa conduite a\ec les officiers de son régiment; et il y mèloit d'utiles leçons sur les inconvéniens qui'pouvoient résulter de l'excès d'austérité qu'il portoit dans son caractère et qu'il rinvitoit à adoucir. « laites votre devoir parmi vos officiers » avec exactitude, .-.ans minuties, patiemment et )•> sans dureté. On défiltovure la justice quand on » n'y joint pas lu douceur, les égards pt la condesf> ceiulance; c'est faire mal le bien. Je veux que )) vous vous fassiez aimer; mais Dieu seul peut vous
> rendre aimable ; car vous ne l'êtes pas par votre )• naturel roide et âpre : je vous présente souvent » à Dieu , et je le prie de vous garder encore plus >' de la contagion du monde que des coups des )) ennemis ' ■>
Ses inquiétudes puur un neveu si cher à son cœur et si digne de toute sa tendresse , ne furent que trop juslitiées. Le marquis de Fénelon reçut, à une des actions qui eurent lieu pendant la campagne de Flandre en 1711 , une griève blessure à la jambe , dont il ne put jamais entièrement guérir, et qui le laissa boiteux le reste de sa vie.
Le désir de consulter les gens les plus habiles de l'art, le conduisit à Paris, aussitôt que les préliminaires de la paix d'Ltiecht furent signés. Fénelon désira que son neveu protilcàt de ce voyage pour se faire connoitre d'une manière avantageuse dans le monde, et cultiver les bontés des anciens amis de son oncle et de sa famille. « 11 faut , pen- » dant que je suis encore au monde , que mou )) ombre vous facilite quelque accès : vous ne m'au- V, rez pas toujours \... Vous devez bien croire, » mon enfant ", ([ne je serai ravi de vous avoir ici ; » mais il convient que vous vous accoutumiez à » Versailles, et qu'on s'y accoutume à vous. Je suis )) vieux et éloigné : la famille ne peut plus avoir » ni soutien ni espérance que par votre avance- » ment dans le monde ; vous ne vous avancerez » jamais à Cambrai. 11 faut d'un côté bien servir, " et de l'autre, faire usage du service pour vous » procurer quelque considération et un étabhsse- >) ment. Je vous aime pour vous et non pour mon » amusement. .V Dieu ne plaise que je veuille vous )) rendre ambitieux. Je voudrois vous voir mériter » les plus grands honneurs sans les avoir, et vous » contenter d'un état médiocre , selon la inédio- » crité de notre condition •\ »
WW.
Consnils rie Féiioloii sur rii-;age du monde.
Fénelon s'occupoit a^ec une attention et une patience vraiment paternelle à réconcilier son neveu avec le inonde et la société. Le inar(|uis de Fénelon, connue on \ient de le voir, avoit dans le
' Lc'Uredu 7 j.iiivui- 17o9. Corresp. île Fi-iul''i> , I. mi, p. A27. — ' /'/«/., ).. .».Sît. — » FxUrc tlu 10 :nril ITI.'t.
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Iio ilii G ili — ■■' l.i-llr
■2. (urresj). de Feiielvii . I. \M 1-2. //-;(/., l). 4'i2. — 3 Ihiil.