LIVRE QUATRIÈME
caractère une certaine misanthropie qui pouvoit lui faire perdre tout le fruit de ses vertus e( de rexcellentc éducation qu'il avoit reçue auprès d'un instituteur tel que rajxhcvèque de Cambrai ; l'oncle eut besoin plus d'une fois de combattre ce dangereux penchant, qu'il est si facile et si commun de transformer en vertu , en se faisant illusion sur les véritables causes de cette disposition ; rnais il l'instruisoif on même temps , avec autant d'art que de douceur, de celte juste mesure qu'il faut observer dans le monde , lorsqu'on y apporte des titres favorables pour y être accueilli , estime et distingué. ^ M. le chevalier de Luxembourg ' » nie mande que \ous avez trop de politesse avec » lui : gardez-vous bien de vous en cori-iger; vous » ne sauriez jamais lui témoigner trop de défé- » rence et de i-espect ; mais il faut éviter une cer- » taine cérémonie empesée et un sérieux qui le gè- » neroit. Il y a un petit badinage léger et mesuré, » qui est respectueux et mîimè flatteur , avec un » air de liberté : c'est ce qu'il faut tâcher d'at- » traper ,. »
C'est toujours avec ce tact , ce bon goût et cette connoissance du monde , que Fénelon renouvelle souvent ses avis et ses instances , pour vaincre la répugnance presque insuimontable que son neveu montroit pour la société.
M Je ne puis m'empêcher de vous gronder un » peu ■\ sur ce que vous ne voyez pas assez les » gens que vous devriez cultiver; il est vrai que le » principal est de s'instruire et de s'appliquer à son » devoir; mais il faut aussi se procurer quelque » considération et se préparer quelque avancement; » et vous n'y léussirez jamais , et vous demeure- » rcz dans l'obscurité sans établissement soitable , » à moins que vous n'acquéiiez quelque talent w pour ménager toutes les personnes en place ou » en chemin d'y parvenir. C'est un soin tranquille ■0 et modéré, et presque continuel, que vous devez » prendre , non par vanité et par ambition , mais j) par Gdélité pour remphr les devoirs de votre état » et poui' soutenir votre famille. 11 ne fiuil y mêler » ni empi-esscment ni indisciétion ; mais , sans » rechercher trop les personnes considérables, on » peut les cultivei- et profiter de toutes les occa- M sions naturelles de leur plaire. Souvent il n'y a « que paresse, que timidité, que mollesse àsuiwe » son goût dans cette apparente modestie, qui fait » négliger le commerce des personnes élevées. On » aime , pai- amour-pi-opre , à passer sa vie avec » les gens auxquels on est accoutumé , avec les- » quels on est libre et parmi lesquels on est » en possession de réussir. L'amour-propre est » contristé , quand il faut hasarder de ne réussir » pas et de ramper devant d'autres qui ont toute » la vogue ; il faut mépriser le monde et connoitre » néanmoins le besoin de le ménager; il faut s'en " détacher par la leligion ; mais il ne faut pas " l'abandonner par nonchalance et par humeur « particulière Ménagez le monde , mon cher en- » faut, par devoir, sans l'aimer par ambition ; ne » le négligez point par paresse, et ne le suivez point » par xanité. »
Nous avons encore une lettre de Fénelon sur
ce môme sujet; elle nous paroît réunir en deux pages tout ce que les meilleurs traités d'éducation el une longue observation du monde pourroicnt ofliir de plus juste et de plus délicat pour l'instruction de? jeunes gens appelés, par leur naissance et leurs emplois , a jouer un rôle sur le théâtre du monde. On sera peut-être étonné de voir Fénelon, (|ui avoit passé toute sa jeunesse dans les obscures fonctions du ministère ecclésiastique ; qui avoit continué à vivre dans la retraite, lors même qu'il fut transporté à Versailles; et qui , l'élégué à Cambrai , ne s'y étoit vu environné que d'un petit nombre d'amis , occupés connue lui des simples détails de l'administration d'un diocèse, posséder à un degré si rare toute cette science du monde qu'on n'acquiert oïdinairemeut que par un long usage et une e>pèoe d'étude de tous les jours et de tous les momeus ; mais l'étonnement cessera ou s^accroitra peut-être , en apprenant que Fénelon s'étoit fait distinguer pai- la noblesse, la grâce, la décence et l'urbanité de ses manières à la cour même de Louis XIV '. .• Toutes ses manières, dit '; M. de Saint-Simon, répondoient au charme in- » définissable de sa physionomie; avec une aisance » qui en donnoit aux autres , cet air et ce bon » goût , qu'on ne tient que de l'usage de la meil- » leure compagnie et du grand monde , se troun voit répandu de soi-même dans toutes ses con- > versations.
» Je ne m'étonne point , écrivoit Fénelon à son » neveu % de votre embarras et de votre dégoût de » la vie delà cour : on est gêné avec les gens qu'on w connoit peu ou point ; on fait très inipailaite- » ment ce qu'on n'a pas l'habitude de faire. L'a- » mour-propre s'ennuie de se contraindre beaucoup » avec peu de succès. "Nous êtes accoutumé à une » vie simple, connnode, libre, et flatteuse par l'a- » mitié de la compagnie qui vous environne. Cette » douceur vous g-Ue ; il faut s'accoutumer, dans n le monde, à la fatigue de l'esprit comme à la fa- )) tigue du corps dans un camp. Plus vous retar- )) derez ce travail pour \otre entrée dans le monde, » plus il vous devicndia dur et presque impossible; » vous couiez risque d"v réussir très-mal à un cer- » tain âge. Si vous y renoncez pour toujours, vous y> passerez votre vie dans Tobscurité, sans amis de )> distinction , sans crédit , sans appui , sans res- » source poui- faire valoir vos services , et sans » moyen de soutenir votre famille. 11 est donc ca- » pital que vous rompiez tout au plus tôt cette » glace avec courage et patience , sans écouter » votre amour-propre contristé; la facilité viendra )) peu à peu avec l'habitude; vous ne serez plus » si emballasse quand vous connoitiez tout le » monde, quand tout le monde vous connoitra , )( quand vous serez accoutumé aux choses qu'on « fait en ce pays-là, et quand vous aruez de quoi » entrer à propos dans les conversations familières. .) Dès que vous y aurez acquis un certain nombre » d'amis, honnêtes gens et estimés, ceu.x-là vous » mettront dans leur connnerce ; de proche en h proche, v.jus irez peu à peu à tout ce qui vous » conviendra; vous \ errez poliment tout le monde
' D.'imis prince de Tingiy. - Corresp, de Fénelon, t. vu , p.
4710. Jbid., p. *32.
- ' Letlic du 7 juillet l"to.
43ii. — S LL'tliedu 23 août
* Miinioires ilu
duc .le S:iill
t-SiiiK'ii. — -' l.eltri; de Fh-
neloii au luartiuis Fénelon , t. vu , )
do F.MU'IOII.
7 janvier «713. Corresp. de
HISTOIRE DE FÉNELON
« eu public; vous rendrez des devoirs selon l'usage » aux particuliers ; et , pour la v]-aie sociclë, vous » vous boinerez aux amis solides ; il no faut pas » chercher en eux la seule a erlu ; il faut tâcher « d'eu trouver quelques-uns qui joignent à un >. vrai mérite la condition et même quelque lang. « En attendant, prenez patience, gagnez quelque >; chose sur \ous ; celte contrainte servira à vous » corrige)' d'un libertinage d'esprit qui vous sédui- » soit par une apparence de vie sérieuse, régulière >> et solidement occupée pour Paris; réservez-'. ous » des heures de travail; évitez les soupers qui mè- » nent trop avant dans la nuit et qui déiangent « tout lejour sui\ant; sauvez un peu. vos matuiees, )> lisez et pensez sur vos lectures; je sais bien quon » ne peut pas être toujouis si rangé; il faut se « laisser envahir quelquefois par complaisance » pour ceitains amis ; la société le veut , l'âge le ^> demande ; niais en accordant un peu d'amu- » sèment aux amis , il leur faut dérober des » heuies sans lesquelles on ne se rendroit capable •> de rien pour inérilir leur estime. Ne laissez n point gâter votre cousin, le petit page; il faut lui » ouvrir le cœur par bonne amitié; mais les louan- » ges prématurées gâtent les enfans ; il faut Tac- ^> coutume]' de boime heure à se regarder conjnie ') un pauvre petit cadet , sans autre ressource que » le mérite, le travail, la sagesse et la patience. » Jugez, mon cher enfant, par cette lettre, avec » quelle tendiesse je vous aime. »
11 ajoute, dans une autie lettre sur le même sujet ' : « 11 faut cultiver les hommes dans l'ordre " de la Pro\ idencc , sans jamais compter sur eux , » non pas même sur les meilleurs. Dieu est jaloux » de tout et même des siens ; il ne faut tenii' qu'à » lui , et le voir sans cesse à travers des hommes, » comme le soleil à tiavers des vitres fragiles. Ce- » pendant il ne faut pas craindre d'ouvrir son « cœur à des amis pieux. Oh ! qu'on est heureux w d'être ami des amis de Dieu! ils valent bien mieux » que les distributeurs de la foitune. »
Le tendre intéi'èl que Fénelon prenoit à son neveu , l'exposa à de cruelles inquiétudes sur les suites de la blessure qu'il avoit lecue à l'armée : il avoit exigé de lui qu'il se fit traiter à Paris par les médecins et les ehiruigieus les plus renommés. Les cruelles et d(»Lil uieuses opérations qu'il eut à subir ne lui piocurèrent (pi'un foible soulagement; on lui ordonna les eaux de Bai'cges , dans l'espérance qu'elles rétabliroient entièrement le mouvement de sa jambe. C'est à cette époque queFénelon lui éci'ivit des lettres oîi son ame se montre toute enticie a\ ce ce caractèie de sen.sibilité qui semble lui appartenir d'une manière particulière. Nous nous bornerons à en rapporter quelques fragmens.
« Ne craignez , mon cher enfant , aucune dé- » pense de nécessité > : votre père selon la chair » n'est pas autant votre père que moi; c'est votre » principal père qui doit payer tout ce que l'autre ). ne peut payer; Dieu nous le rendra au centuple. « Pour les sommes nécessaires aux médecins et » chirurgiens qui vous ont traité, je veux les payer >i noblement et sans faste : il vaut mieux faire un
» peu trop que de s'exposer au moindre risque » de faire trop peu avec tout le monde, et surtout » avec des personnes de ce mérite et de cette piofes- » sion. Toute ma peine est de ne pouvoir aller vous » secourii'el a ous soulager; je serois votre garde- >' malade et je vous ser\irois fort bien. ■>
Son neveu se proposoit d'aller le lejoindre à Cambiai à son retour des eaux de Baièges ; et Fénelon lui écrivoit ; u .Je compte les jouis jusqu'à » celui qui nous réunira; mais c'est sans inquié- » tude ni impatience ; on peut me croire sur mes » peines, car je les niontie assez quand je les sens, » et je laisse assez voir ma foi blesse ; je fais mal » les honneurs de moi.... Je compieiai ' souvent « les jours jusqu'à celui de notre réunion; mais, » en les comptant , je ne \oudrois pas en retran- « cher un seul ; il faut laisser tout en sa place se- )) Ion rarrangement du maitre; tout à jamais à » mon très-cher enfant. Je vous aime de plus en » plus ; et je veux que vous ne m'aimiez qu'en » Dieu, et je ne veux vous aimer que pour lui.... » Je suis souvent avec vous devant Dieu '; c'est » notre rendez-vous; il rapproche tout; deux cents )) lieues ne font rien entre deux hommes qui de- » meurent dans leur centre commun.... Je vous ') porte à l'autel, dans mon cœur, pendant la messe; » je suis avec vous devant Dieu pendant toute la » journée. »
Les plus petits détails reçoivent un charme inexprimable sous la plurne de Fénelon , paice
Qu'elle ne faisoit qu'obéir à toutes les impressions e son ame. Le marquis de Fénelon devoit , à son retour de Barèges, passer par le château de Fénelon, antique domaine de ses pères ; c'ctoit là qu'étoit né l'archevêque de Cambrai , celui de leurs descendants à qui il étoit réservé d'attacher à ce château une immortalité plus durable que les masses de pierie qui avoient servi à le construire. Le premiei' soin de Fénelon fut de recommander sa nourrice à son neveu \ « Vos deux dernières 0 lettres m'ont appris que vous alliez à Fénelon , V. j'en suis très-content; j'aime bien que vous goù- » liez notre pauvre Ithaque , et que vous vous ac- » coutumiez aux pénates gothiques de nos pères ; 0 mais ne vous séduisez pas vous-même ; défiez- » vous de deux traîtres, l'ennui et l'impatience de » vour rapprocher de ce pays-ci. Sachez , je vous w prie, si ma nourrice est vivante et si elle a tou- « ché quelque argent de moi , par la voie de notre » petit abbé. »
Nous nous sommes un peu étendus sur celte correspondance de l'aichev eque de Cambrai : nous avons cru devoir cet honnnage à la mémoire du fils adoptif de Fénelon. Le marquis de Fénelon sut se rendre digne de cette glorieuse adoption par un caractère de vertu , de délicatesse et de courage qu'il porta à un degré reniarcjuable.
Qii'il nous soit permis de considérer encore un moment Fénelon au milieu de sa famille , et de le montrer à nos lecteurs se faisant lui-même , à l'âge de soixante-deux ans, le précepteur d'un jeune page de douze ans, (pii n'avoit d'autre fortune que
' Lfllio (iii 6 auùl »7»3. (orrt.'^i). di: Fénelon, I. mi, \i. *C9. — * LcUre de Foneloii au marquis de Fciieluii, 0 aoul «713. Ibid.
' Lctin- ilu .5aoùl 171:!. To/ ct-.s/;. d>- Fciielun, I. mi; p. i69. — ■' 6 aoùl \l\i. Ibid. — •' Liltre du 30 juillet 1714. Ibid. p. 4»1. — "> Retire du 2 aoùl 1714. Ibid. F<>ncloii cloit alors âge de suixantc-ti'ois ans.