LIVRE ni:ATmî;:ML
» conserve parmi mes papiers connue le trésor » le plus précieux que J'aie au monde. Il suffit de » lire celles qu'il niécriit pendant mon séjour à )) Paris oii en Italie, pour reconnoitre quel fui » son amoiu' pour l'Eglise et son zèle contre les » nouvelles doctrines. )i
Le cardinal Quirini rapporte ensuite quelques fragmens de ces lettres, qui ne démentent point l'opinion qu'il en donne ni le prix qu'il y attachoit.
« Etant à Versailles, écrit le caidinal Qiii- « rini , le liasard me mit à portée de lire à un » ministre une lettie que je venois de recevoir » de Fénelon. Le bruit s'en répandit à la cour, et » tout le monde s'empressa de m'en demander des » copies ; tant étoit grande la vénération qn'a- » voient conservée pour ce prélat les premiers » personnages d'une cour oîi on n'osoil i)lus pro- » noncer son nom en public, depuis que la publi- » cation du TcU-niaquf , des DiaUnjues dos Morts, » et laflaire du quiétisme avoient excité contre lui » de si violentes tempêtes. »
Le cardinal Ouirini n'a pas même craint de rappoiter avec la plus touchante candeur quelques lettres de Fénelon, où l'archevêque de Cambrai se joue a\ec autant de délicatesse que de grâce du penchant peut-être excessif (jui l'entrainoit vers des études et des comioissances plus piopres à nouriir la vanité humaine, qu'à entretenir dans un cœur religieux le goût des vérités graves et sérieuses de la religion.
•< Je prie Dieu , écrivoil Fénelon ' au pèie » Quirini , qu'il vous lemplisse de son esprit de » simplicité et de force, afin que vous ne suiviez » ni votre goût natm-el, ni votre curiosité pour » la science, ni le plaisir de l'esprit , ni celui de » la société avec les personnes savantes, maisl'en- » fance de la ci-èche et la folie de la cioix : no7i » sluUi propter Christwn , vos aid^m prudentes in » Christ 0.
» ^"'allez donc pas augmenter le nombre de « ces génies pénétrans et curieux que la science, » enfle » ; mais nouri-issez-vous des paroles de la » foi, pour apprendre aux hommes à se renoncer
» et à être pauvres d'esprit Quittons tout ce
» qui n'est que curiosité, qu'ornement d'esprit K » Depuis qui' la Providence m'a imposé des devoirs » sacrés, dit saint Augustin, en me plaçant au » rarii) des premiers pasteurs de l'Église , j'ai » renoncé à ces douces distractions qui firent » autrefois les délices de ma jeunesse ; et je me per- » mets à peine de parcourir quelqu ouvrage de » littérature , lorsqu'il tombe sous sa main. »
Le cardinal Quirini ajoute * : « Que lorsqu'il » eut lu cette lettre de Fénelon , il prit avec lui- » même l'engagement d'être fidèle aux sages ins- » pirations qu'elle renfermoit , de les adopter » comme une règle invariable dans le choix de » ses études, et de se défendre de cet esprit de » curiosité , de cette extrême ardeur pom' les «sciences humaines, dont l'attrait trop vif l'a- » voit peut-être séduit et n'avoit pas échappé h » la pénétration de Fénelon ; il croyoil même , » en publiant cette lettre de l'arclievèque de » Cambrai , rendre seivice à tons ceux qui ne
' ConcsiJ. lie Fàielun, l. vm , p. 2:9. — * Ibid. , \>. 281 . — 2 Ibid., f. 232. — * Cmiinicsii. hii.1. ubi supiii, cap. 13.
FÉNELON. TOME X
» savent pas assez se prémimir contre une pas-
« sion si séduisante , ni ob.server cette modératioji
■n nécessaire pour dirigei" les penchans les plus
■) eilimables. »
XXXl.X.
Du maivclial ilc .Munich.
-Nous otVrons sans doute un singulier contraste, en plaçant ;'i la suite du cardinal Quirini, dont la \ie paisible fut entièrement consaciée à des reciierches savantes et à des études utiles, un
fersoimage tel que le maréchal de Munich, dont éknation et la chute, également éclatantes, ont mar(|iié la place dans l'iiisloire parmi les grands favoris de la fortune et les grandes victimes de l'ambition : il falloit donc que Fénelon eût dans le caractère , dans le commerce de la société et dans toutes ses formes extérieures, un attrait bien puissant pour réunir, dans un sentiment commun d'amour et d'amiration poiu' lui , les hommes qui avoient le moins de rapport entre eux par les goûts, les mœurs, le caractère et la profession. L'étonnement augmente encoi-e , quand on ])ense que le maréchal de Munich ' n'avoit que vingt-neuf ans lorsqu'il fut à portée de connoitre Fénelon. Engagé au service des ennemis de la France , il fut fait prisonnier à la bataille de Denain et conduit à Cambrai; ce fut là que, malgré sa jeunesse et malgré son goût presque exclusif pour la profession des armes qui formoit sa passion dominante , il puisa , dans ses entretiens avec Fénelon, et dans !<> spectacle habituel de ses vertus, celte admiration passionnée dont il aimoit à entretenir la cour de Russie, et qu'il transporta jusque dans les déserts de la Sibeiàe. Un ami et un compagnon d'armes du maréchal de ]\lunich ^ a écrit , qu'au milieu des vicissitudes de la vie la plus orageuse , ce général si fameux par ses campagnes de la Crimée et ses victoires contre les Turcs, par le pouvoii- qu'il exerça long-temps à la coin- de Pétersbourg , par son exil de vingt ans au fond de la Sibérie, et par le retour gloiieux qui suivit une si longue disgrâce , aimoit encore, dans les derniers temps de sa vie, à rappeler les jours heureux qu'il avoit passés dans sa jeunesse auprès de Fénelon , et sembloit se reposer des agitations de sa longue carrière , par le récit des traits et des vertus dont il avoit été témoin à Cambrai.
Du' Jacques ill.
Comment ne compterions -nous pas encore au nombre des admirateurs de Fénelon , un personnage d'un rang bien plus élevé que le maréchal de Munich , un prince qui n'ouvrit les yeux à la lumière que pour devenir la victime de "cette e«-
1 nuiiliaid Chiisluphc , coiul.' ilc Munich , m- dans licoml(> d'OItl.'iiilioiiiij , !«■ 9 mai 1683, mort le 8 oclobrtt 1767, âge (Ip HU ans. — ^ V(.y<"Z les McMiiniios de MansUin, sur l;i Itussic, I. n , p. Il), 92 l't suiv.
HISTOIRE DE FlvNELON.
pècc de fatalité (iwi s'ëtoit appesantie sur sa race riepuis tant de générations. Jacques 111, fils de Jacques H , chassé à Tàge de cinq mois du palais de ses pères , qu'il ne devoil plu- revoir , et exclus dès le berteau d'un trône où il ne devoit jamais monter , oflVoit h sou siècle un grand exemple des vicissitudes humaines, dont le souvenir a déjà cédé à la présence de la plus épouvantable de toutes les catastrophes. 11 servoit dans les armées françaises sous le modeste titre de checalicr de Suint-Gcorf/es , et cherchoit à mériter au moins l'estime des ennemis de sa maison , en s'honorant dans la profession des armes. Le désir de voir , de connoitre et d'entendre Fénelon, l'attira à Cambrai pendant la guerre de la succession d'Espagne. Un témoin ' de leurs entretiens nous en a conservé le récit. Le respect pour le malheur n'a jamais emprunté un langage plus auguste et plus sacré , et jamais la sagesse n'a présenté des conseils plus conformes à la situation d'un prince dont la destinée flottoit encore entre l'incertitude et l'espérance. On ne vit point Fénelon s'égarer dans ces maximes vagues et générales qui n'offrent aucun résultat utile ; il savoit qu'il parloit au fils d'un roi , qu'une nation jalouse de sa liberté religieuse et politique avoit proscrit, parce qu'il n'avoit pas assez respecté des droits ou des préjugés qui lui étoient chers. C'est sous ce double rapport que Fénelon considère le gouvernement anglais, et la condition du prince à qui la Providence pouvoit rendre encore le sceptre porté par ses ancêtres.
« Il lui recommande ' , sur toutes choses , de » ne jamais forcer ses sujets à changer leur reli- » gion. Nulle puissance humaine ne peut forcer, » lui dit-il , le retranchement impénétrable de la » liberté du cœur. La force ne peut jamais persua- )) der les hommes; elle ne fait que des hypocrites. » Quand les rois se mêlent de la religion , au lieu » de la protéger, ils la mettent en sei-vitude. Ac- » cordez donc à tous la Uberté civile, non en ini- » prouvant tout comme indifjerent , mais en souf- » frant avec patience tout ce que Bien souffre , et » en tâchant de ramener les hommes par une » douce pei'suasion. »
Il fixe ensuite sa pensée sur les avantages que les imperfections mêmes de la constitution anglaise pouvoient oflrii' à un prince sage et modéré.
« Le parlement "', lui dit-il, ne peut lien sans » le roi ; le roi n'est-il pas assez puissant ? Le roi » ne peut )-ien sarts le pailement ; et un roi n'est-il » pas heureux d'être hbre pour faire tout le bien » qu'il veut , et d'avoir les rnains liées quand il » veut faire le mal? Tout prince sage doit souhai- » ter de n'être que l'excicuteur des hns, et d'a\oir j) un conseil suprême qui modère son autorité. Le y despotisme tyrannicpie des souverains est un '< attentat contre les droits de l'humanité. Le des- » potisme de la multitude est une puissance folle » et aveugle qui se forcené confie elle-même. Un » peuple gâté par une liberté excessive, est le i>lus » insupportaljle de tous les tyrans. La sagesse de » tout gouvernement consiste à trouver le milieu
' M. de RAmsay. (Voyez k-s Pièces justificatives du livre q^8l^i^n1e, n. m.) — • Vie de Féiicloii, par M. do Rainsay. - 9 Ibiil.
» entre ces deux extrémités affreuses, dans une j> liberté modérée par la seule autorité des lois. ■) Mais les hommes aveugles et ennemis d eux- » mômes ne sauroient se borner à ce juste milieu. " Triste état de la nature humaine! Les souve- >' rains, jaloux de leur autorité , veulent toujours '' l'étendre ; les peuples , passionnés pour leur » liberté, veulent toujours l'augmenter. // vaut » mieux cependant souffrir pour l amour de l'ordre >' les maux inécitables dans tous les états même » les plus réglés , qtie de secouer le joug de toute » autorité , en se livrant sans cesse aux fureurs » de la multitude^ qui agit sans règle et sans loi, » Toutes sortes de gou\ernemens sont nécessaire- » ment imparfaits , puisqu'on ne peut confier » l'autorité suprême qu'à des hommes , et toutes '• les formes de gouvernement sont bonnes, quand V ceux qui gourernent veulent sincèrement le bien. » Dans la théorie , certaines formes paraissent » meilleures que d'autres ; mais dans la pratique , » la foiblesse ou la corruption des hommes, sujets >' aux mêmes passions , exposent tous les états à » des inconvéniens à peu près égaux. Deux ou " trois hommes entraînent presque toujours le »> monarque ou le sénat. On ne trouvera donc pas " le bonheur de la société humaine en changeant " et en bouleversant les formes déjà établies, mais » en inspirant aux souverains que la sûreté de » leur empire dépend du bonheur de leurs sujets; » et aux peuples , que leur solide bonheui- de- » mande la subordination. La liberté sans ordre » est un libertinage qui attire le despotisme ; )' Tordre , sans la libei'té , est un esclavage qui se » perd dans l'anarchie. »
Le même historien qui nous a conservé ces détails, ajoute que le jeime prince se montra profondément convaincu de la sagesse des conseils de Fénelon , et qu'il annonça la ferme détermination d'y conformer ses principes de gouvernement, s'il étoit jamais destiné à régner.
La Providence ne lui peimit point d'exercer sur le trône des vertus éprouvées par une longue adversité; mais il sut honorer ses malheurs par ces qualités précieuses de l'arae et du caractère qu'il est si rare, et peut-être si difficile, de concilier avec l'exercice du pouvoir suprême. Sa douceiu-, sa modération , mie piété éclairée , une fidélité inviolable à ses amis , la plus tendre reconnoissance pour leur dévoùment, et une noble dignité dans toutes les situations diverses de sa fortune, lui enchaînèrent jusqu'au dernier moment le cœur et Uaflèction de tous ceux qui s'étoient attachés à son sort ou qui foimoient des \(eux secrets en sa faveur. La considération générale de l'Hurope et les justes égards des têtes couronnées le suivirent dans sa retraite; il sut y jouir jusqu'à la fin de sa vie ' d'un bonheur et d'une tiaïujuillité qu'il n'auroit peut-être jamais connus sur un trône si funeste à son père et à son aïeul.
11 paroit que Fénelon avoit su démêler , dans les courtes entrevues qu'il avoit eues avec Jacques 111 , toutes les qualités qu'il montra pendant le cours de ses longues traverses. Le jugement qu'il en porte dans une de ses lettres , peut être regardé comme une histoire anticipée des événemens de sa
' Jacciuot ni niourul a Roiu^. le 2 janvier 17C6.